Thaçi – Foto-montaža: Profimedia/AFP, Tanjug/AP, Wikimedia

Par Jean-Arnault Dérens | 4 janvier 2011

Le rapport présenté le 16 décembre devant le Conseil de l’Europe par le député suisse Dick Marty sur le trafic d’organes dont auraient été victimes des prisonniers de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) a fait l’effet d’une bombe (1). Pourtant, les allégations contenues dans ce rapport ne sont pas nouvelles : ce trafic est déjà évoqué dans les mémoires publiées en 2008 par l’ancienne Procureure générale du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte (2) et, au Kosovo, l’hypothèse d’un tel trafic est une « rumeur » qui circule depuis longtemps. De même, l’enquête publiée en 2009 par les journalistes Altin Raxhimi, Michael Montgomery et Vladimir Karaj avait confirmé l’existence d’un véritable « archipel » de centres secrets de détention de l’UCK en Albanie (3).

Le rapport de M. Marty apporte cependant nombre d’informations nouvelles, permettant de mieux comprendre les mécanismes de ce trafic. Plusieurs centaines de prisonniers capturés par l’UCK — principalement des Serbes du Kosovo, mais aussi probablement des Roms et des Albanais accusés de « collaboration » — auraient été déportés en Albanie, en 1998 et 1999. Emprisonnés dans plusieurs petits centres de détention — dont la fameuse « maison jaune » du village de Rripë, près de Burrel, visitée par les inspecteurs du TPIY —, certains d’entre eux auraient alimenté un trafic d’organes. Les prisonniers étaient conduits vers une petite clinique située à Fushë Kruja, à une quinzaine de kilomètres de l’aéroport international de Tirana lorsque des clients se manifestaient pour recevoir des organes. Ils étaient alors abattus d’une balle dans la tête avant que les organes, principalement des reins, soient prélevés. Ce trafic était conduit par le « groupe de la Drenica », un petit noyau de combattants de l’UCK regroupés autour de deux figures clés : M. Hashim Thaçi, actuel Premier ministre du Kosovo, et M. Shaip Muja, alors responsable de la brigade médicale de l’UCK et aujourd’hui conseiller pour la santé de ce même Hashim Thaçi.

Le rapport de M. Marty laisse beaucoup de questions sans réponses, notamment le nombre exact de prisonniers victimes de ce trafic. La justice serbe, pour sa part, parle de 500 personnes déportées en Albanie. On ignore également quels étaient les partenaires étrangers de ce trafic, et surtout quels en étaient les bénéficiaires. Le rapport relève cependant que 60 patients de l’hôpital universitaire de Jérusalem auraient bénéficié d’une transplantation rénale en 2001, un chiffre exceptionnellement élevé.

Il importe de placer le crime supposé à sa juste valeur. Si le trafic est avéré, il s’agit d’un crime contre l’humanité massif, qui se situe, dans l’ordre de l’horreur, au « même niveau » que le massacre génocidaire de Srebrenica. Autre point essentiel, ce trafic se serait poursuivi au moins jusqu’en 2001, c’est-à-dire deux ans après l’entrée des troupes de l’OTAN au Kosovo et l’instauration du protectorat des Nations Unies sur le territoire. Le rapport note d’ailleurs qu’à partir de juin 1999, la frontière entre l’Albanie et le Kosovo n’était soumise à aucun contrôle réel.

Le rapport a suscité un tollé de protestations et de démentis. Certains ont voulu disqualifier le rapport de M. Marty, en jetant le doute sur son auteur, présenté comme un « adversaire de l’indépendance du Kosovo », voire comme un « ennemi du peuple albanais ». Le Premier ministre d’Albanie, M. Sali Berisha, l’a ouvertement qualifié de « raciste ». À l’appui de ces assertions, est souvent citée une interview accordée par M. Marty en mars 2008 à Silvia Cattori, dans laquelle celui-ci critique, du point de vue de la légalité internationale, la proclamation d’indépendance du Kosovo (4). Cette prise de position ne traduit nullement une « aversion » à l’égard du peuple albanais ni du Kosovo, et le rapport de M. Marty ne serait ni plus ni moins étayé si son auteur avait approuvé, de ce même point de vue juridique, la proclamation d’indépendance. Notons enfin que la presse d’Albanie reproche explicitement à M. Marty son « anti-américanisme », puisque celui-ci a déjà révélé en 2006 le scandale des prisons secrètes de la CIA en Europe. Certaines déclarations officielles de Tirana, ces derniers jours, associent « l’anti-américanisme » supposé du rapporteur et son préjugé « anti-albanais ». M. Marty appartient pourtant au Parti radical, une formation politique qui se classe sur la droite de l’échiquier politique suisse et qui n’a jamais été réputée pour son anti-impérialisme forcené.

Certains accusent également M. Marty de « préjugés politiques », car il a publié son rapport quelques jours après les élections parlementaires organisées au Kosovo le 12 décembre, qui ont été entachées de fraudes massives, principalement commises, semble-t-il, par le Parti démocratique du Kosovo (PDK) de M. Thaçi. Cet argument est facile à rejeter, car la concomitance des dates ne tient, à l’évidence, que de hasards du calendrier. Les élections du 12 décembre étaient un scrutin anticipé, dont la date n’a été fixée que début novembre. Que n’aurait-on dit si M. Marty avait publié ce rapport à la veille de ces élections !

Pour sa part, directement mis en cause, M. Thaçi a sorti l’artillerie lourde pour répondre à M. Marty. Dans une interview publiée le 30 décembre dans le Tages Anzeiger de Zürich, il reprend les accusations de racisme et va même jusqu’à comparer le rapport à la « propagande de Goebbels » (5). À l’inverse, l’affaire est également surexploitée dans le contexte politique suisse, quelques semaines après l’adoption par référendum d’une loi prévoyant l’expulsion des « étrangers délinquants ». La Présidente de la Confédération, Mme Micheline Calmy-Rey, a ainsi préféré « différer » la réception du « prix de la diaspora » qui devait lui être attribué fin décembre par l’ambassade du Kosovo à Berne. Les Albanais, en plus d’alimenter les chiffres de la délinquance en Suisse seraient des « trafiquants d’organes ». On comprend que certains veuillent opposer un déni d’ensemble à cette criminalisation collective.

De nombreux commentateurs estiment enfin qu’il serait « impossible » d’attribuer un tel crime à des Albanais, et tentent de « relativiser » la portée du rapport en rappelant l’ampleur des crimes commis par des Serbes, au Kosovo et ailleurs dans les Balkans. On ne peut que s’étonner du revirement de beaucoup, qui présentaient Mme Del Ponte comme une héroïne de la justice internationale quand elle traquait les criminels de guerre serbes, et sont sur le point de mettre en doute sa santé mentale depuis qu’elle a évoqué ce trafic. Mme Florence Hartman, ancienne porte-parole de Mme Del Ponte, a ainsi fustigé dans de nombreuses interviews« l’irresponsabilité » de l’ancienne Procureur, qui présenterait « comme des faits avérés de simples hypothèses », soulignant que les enquêtes menées par le TPIY n’avaient pas apporté de preuves concluantes. Or, ces enquêtes, notamment dans la fameuse « maison jaune » de Rripë, n’ont jamais pu être menées à bien, en partie à cause du refus de collaboration opposé par les autorités albanaises (6).

En attendant qu’une enquête sérieuse et systématique soit menée et puisse établir ou non la réalité du trafic d’organes, en attendant que des inculpations soient éventuellement prononcées par un tribunal compétent, on peut retenir comme acquis plusieurs faits. Tout d’abord, les corps de plusieurs centaines de Serbes et d’autres prisonniers de l’UCK n’ont jamais été retrouvés et il est très peu probable qu’ils le soient sur le petit territoire du Kosovo, où tous les sites éventuels de charniers et de fosses communes ont été identifiés et fouillés. Il est également certain qu’un nombre important de ces prisonniers ont été déportés en Albanie, où l’UCK disposait d’un réseau de centres de détention. On doit également admettre, plus de dix ans après les faits, qu’il est très probable que ces prisonniers sont aujourd’hui pour la plupart morts. Leurs corps n’ont pas non plus été découverts en Albanie (7).

Par ailleurs, l’existence d’un trafic d’organes au Kosovo, alimenté par des « volontaires » venant vendre leurs reins est également attestée. Des patients, principalement israéliens, se rendaient dans la clinique Medicus de Pristina pour recevoir des organes sains. Ce trafic implique un personnage très inquiétant, un chirurgien turc nommé Yusuf Erçin Sönmez, alias « Docteur Vautour », actuellement en fuite. L’affaire de la clinique Medicus, dont le procès vient de s’ouvrir à Pristina, n’est pas forcément liée à l’éventuel trafic d’organes pratiqué, dix ans plus tôt, sur des prisonniers de l’UCK, mais les coïncidences sont troublantes (8).

Les réactions dans les médias albanais, dans la classe politique et plus largement dans la société albanaise, notamment dans la diaspora (9), rappellent immanquablement l’attitude de déni longtemps opposée par de larges secteurs de l’opinion serbe face aux crimes commis par les forces serbes. Les deux arguments centraux sont les mêmes : « notre peuple ne peut pas avoir commis de telles atrocités », et « notre peuple a été victime de crimes encore pires que ceux qu’on lui impute ». La réalité des crimes commis par les forces serbes au Kosovo n’invalide pourtant pas l’hypothèse que certains Albanais aient pu commettre un autre crime, particulièrement abject.

Tout le problème est que « le peuple albanais » n’est aucunement coupable de cet éventuel trafic, tout comme « le peuple serbe » n’a pas à porter la responsabilité du massacre génocidaire de Srebrenica : ces crimes ont des coupables, dont il appartient à la justice d’établir la responsabilité personnelle. Ce travail de justice est la seule manière d’éviter à des peuples entiers, et aux générations futures, de porter le fardeau accablant d’une responsabilité collective. Au Kosovo, seul M. Albin Kurti, le dirigeant du mouvement Vetëvendosja (« Autodétermination ») semble avoir compris la véritable signification de ce qui est en train de se jouer. Il a officiellement demandé que la justice se saisisse du dossier de M. Thaçi, estimant que c’était la seule manière de laver l’ensemble des combattants et des sympathisants de l’UCK du soupçon d’une responsabilité collective (10).

En Albanie, une des rares voix critiques à s’être élevée est celle de l’essayiste Fatos Lubonja, ancien prisonnier politique du régime stalinien et grande figure de la gauche. Dans un article publié par le quotidienPanorama, M. Lubonja ose établir un parallèle entre ce crime, supposé, et celui, établi, de Srebrenica, en soulignant que les Albanais risquent désormais d’en subir le poids accablant sur leur conscience collective. Dénonçant le « front patriotique », qui se forme, de Tirana à Pristina, pour refuser une enquête, il écrit : « l’accusation est certes lourde, mais refuser l’enquête qui la confirmerait ou l’infirmerait est encore pire. Ce refus nous rend tous coupables et je crois que la plupart des Albanais ne veulent pas se sentir mêlés à ce genre de crimes » (11).

Les critiques de M. Marty pointent l’absence de preuves fournies par son rapport. La résolution adoptée à l’unanimité par la Commission de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe demande justement que des enquêtes soient diligentées pour établir ces preuves. Par la voix de sa représentante pour les Affaires étrangères, Mme Catherine Ashton, l’Union européenne a estimé que cette enquête devait être menée par la mission européenne Eulex, précisément chargée d’assister les institutions du Kosovo dans la construction de l’Etat de droit. Tout en répétant ses critiques, le gouvernement albanais a fait savoir qu’il ne s’opposerait pas à ce que cette enquête se poursuive sur son territoire. Pour sa part, Mme Del Ponte a soulevé le problème de la juridiction compétente pour se saisir d’une telle affaire : le TPIY ne pouvant plus ouvrir de nouveaux dossiers, il faudrait créer un tribunal ad hoc, ou bien transmettre le dossier à la Cour pénale internationale (CPI) (12).

Enfin, les responsabilités que pointent le rapport ne concerne pas seulement M. Thaçi et les anciens dirigeants de la guérilla albanaise. Dans son livre, Mme Del Ponte explique le mur auquel elle s’est heurtée lorsqu’elle a essayé, à partir de 2000, de mener des enquêtes sur les crimes supposés de l’UCK, citant nommément le chef de la mission de l’ONU, M. Bernard Kouchner, ainsi que le général français Valentin, alors commandant en chef de la KFOR. Pour tenter d’expliquer ce blocage, elle écrit : « Je suis certaine que les responsables de la MINUK et même de la KFOR craignaient pour leur vie et pour la vie des membres de leurs missions ». Plus loin, elle ajoute : « dans l’esprit de la MINUK et de la KFOR, [M. Hashim] Thaçi et [l’ancien chef militaire de l’UCK, M. Agim]Ceku ne représentaient pas uniquement un danger pour la sécurité de leur personnel et l’accomplissement de leurs missions : ils mettaient en péril tout l’édifice du processus de paix dans les Balkans » (13).

Dans une interview publiée le 21 décembre par le quotidien serbePolitika, le capitaine canadien Stu Kellock, ancien chef du département de police de la Minuk, déclare : « Je ne peux pas affirmer que Kouchner connaissait le trafic d’organe, mais il est impossible qu’il n’ait pas eu d’informations sur le crime organisé au Kosovo. » De fait, la lutte contre la criminalité organisée représentait l’une des priorités des missions internationales au Kosovo. Le capitaine Kellock explique également que« toute critique à l’encontre de Hashim Thaçi et de son entourage » était immédiatement rejetée dans les « cercles où [il] travaillait » (14).

Par « réalisme politique », plusieurs pays occidentaux ont fait le choix de jouer la « carte » politique que représentait M. Thaçi. On sait que ce dernier était conseillé, déjà durant la guerre, par des agents de certains services de renseignements, notamment de la DGSE française. L’implication directe de M. Thaçi dans de nombreuses activités illégales (racket, blanchiment d’argent, etc.) est également avérée. Par souci de ne pas « griller » un précieux allié politique, les « protecteurs » occidentaux de M. Thaçi ont fait le choix de passer l’éponge sur ces « péchés véniels ». Si une enquête confirme l’implication de M. Thaçi dans un abject trafic d’organes, la responsabilité de ses « protecteurs » occidentaux risque d’être accablante.

Interrogé par un journaliste serbe sur le trafic d’organes le 27 février dernier, alors qu’il se trouvait en voyage officiel au Kosovo, M. Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, avait éclaté de rire, avant de s’exclamer : « J’ai une tête à vendre des organes, moi ? », et de suggérer au journaliste « d’aller se faire soigner » (15). Le rire de M. Kouchner résonne aujourd’hui de manière sinistre.

Jean-Arnault Dérens | 4 janvier 2011

(1) Le rapport est disponible sur le site du Conseil de l’Europe.

(2) Traduction française : Carla Del Ponte, La chasse. Les criminels de guerre et moi, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2009.

(3) Lire Altin Raxhimi, Michael Montgomery et Vladimir Karaj, « Albanie et Kosovo : les camps de la mort de l’UÇK », Le Courrier des Balkans, 10 avril 2009.

(5) « Martys Vorgehen erinnert mich an Goebbels », Tages Anzeiger, 30 décembre 2010.

(6) Lire Ben Andoni, « Trafic d’organes en Albanie : dans la “clinique fantôme” de Carla Del Ponte », Le Courrier des Balkans, 19 mai 2008.

(7) Rappelons que les autorités albanaises avaient refusé d’accéder en 2003 aux demandes des enquêteurs du TPIY, qui souhaitaient procéder à des exhumations dans le cimetière de Rripë. Ce refus a été officiellement justifié par des « raisons culturelles ».

(8) Lire « Trafic d’organes : le vaste réseau de “Docteur Vautour”, chirurgien turc », Le Courrier des Balkans, 21 décembre 2010.

(9) Lire Blerim Shabani & Sevdail Tahiri, « Le rapport de Dick Marty secoue la diaspora albanophone en Suisse », albinfo.ch, 20 décembre 2010.

(10) Lire « Kosovo : Vetëvendosje demande que Thaçi soit déféré devant la justice », Le Courrier des Balkans, 18 décembre 2010.

(11) Fatos Lubonja, « Pse refusohet raporti i Dick Martit ? », Panorama, 22 décembre 2010.

(12) Lire « Trafic d’organes de l’UÇK : Carla Del Ponte pour la saisine de la CPI », Le Courrier des Balkans, 23 décembre 2010.

(13) Carla Del Ponte, La chasse, op.cit., pp.460-461.

(14) Lire Rade Maroević, « Kušner je morao da zna », Politika, 21 décembre 2010, et R.S.V., « Trafic d’organces : Kouchner savait », Le Courrier des Balkans, 29 décembre 2010.

(15) La vidéo de cet échange circule beaucoup sur Internet. On peut la consulter sur Dailymotion.


Dick Marty : « L’indépendance du Kosovo n’a pas été décidée à Pristina »

Le Kosovo, a proclamé son indépendance de manière unilatérale le 17 février 2008. Que sera le Kosovo de demain ? En reconnaissant l’indépendance du Kosovo -qui héberge actuellement la plus grande base militaire US du monde- les États-Unis, l’Allemagne, la France, la Suisse n’ont-ils pas enfreint le droit international, créé une nouvelle injustice à l’égard du peuple serbe, rallumé des feux mal éteints, préparant ainsi le terrain à de nouvelles confrontations violentes dans les Balkans ? La journaliste Sivia Cattori a interrogé à ce sujet le sénateur Dick Marty, en sa qualité de président de la Commission de politique extérieure du Conseil des États de la Confédération helvétique.

Propos receuillis par Silvia Cattori, MARS 2008


Dick Marty

Silvia Cattori : La Suisse a tout de suite reconnu l’indépendance du Kosovo. Dans le cadre de la Commission de politique extérieure du Conseil des États de la Confédération helvétique dont vous assumez la présidence, vous n’étiez pas favorable à ce que la Suisse se précipite dans une reconnaissance rapide du Kosovo alors que, de son côté, la ministre suisse des Affaires étrangères, Madame Calmy-Rey, avait, dès 2006, clairement affirmé que le Kosovo avait droit à l’indépendance. Cette reconnaissance n’est-elle pas un précédent dangereux ?

Dick Marty : Je n’ai jamais compris la position de Madame Calmy-Rey ! Il eut été compréhensible qu’elle se réfère à une autonomie, à une solution confédérale s’apparentant au modèle suisse. Dans le cadre de la Commission de politique extérieure, où nous avions à donner notre avis, nous avons reçu une information incomplète. Le Département des Affaires étrangères nous a présenté un dossier pratiquement vide : la version du droit international, selon le point de vue du Département, tenait sur une page et demie. C’est tout. Beaucoup de commissaires n’étaient pas bien informés. Tous les socialistes ont voté l’indépendance du Kosovo, par simple réflexe, en défense de leur Conseillère fédérale.

Silvia Cattori : La Suisse n’aurait pas du reconnaître précipitamment le Kosovo ?

Dick Marty : Je ne comprends pas que le Conseil fédéral n’ait pas attendu davantage. Il y a quelque chose qui m’échappe. L’indépendance du Kosovo n’a pas été décidée à Pristina. La majorité des pays n’ont pas reconnu le Kosovo et ne le reconnaîtront pas.

Silvia Cattori :Autrement dit la Suisse, petit pays neutre, aurait mis le doigt dans un engrenage d’intérêts correspondant aux visées stratégiques de grandes puissances au sein de l’OTAN ?

Dick Marty : Je constate que le droit international et la neutralité, c’est un peu comme le parmesan. On le met sur les pâtes selon la sauce avec laquelle les pâtes sont cuites. On sait que, avec certaines sauces, on ne met pas de parmesan. Si c’est des pâtes avec des scampis, la cuisine italienne préconise de ne pas mettre de parmesan. S’il s’agit de pâtes avec de la sauce bolognaise, le parmesan est bienvenu. Par cette image, je veux dire que, de plus en plus, on invoque la neutralité et le droit international quand ils nous rendent service et on les oublie quand ils nous dérangent.

Le droit international me paraît tout à fait clair dans la question du Kosovo, et la neutralité aussi. La résolution 1244 du Conseil de sécurité parle, à trois endroits, de l’intégrité du territoire serbe et dit que le Kosovo est une province serbe qui sera provisoirement administrée par la communauté internationale. La Russie n’aurait jamais accepté cette résolution si elle ne parlait pas de l’intégrité du territoire de la Serbie. Cette résolution est aujourd’hui encore en vigueur parce que seul le Conseil de sécurité peut la modifier ou l’annuler.

Quand, en 1999, les armées sous commandement de l’OTAN ont bombardé la Serbie, sans avoir obtenu l’autorisation de l’ONU, la Suisse avait interdit le survol de son territoire par les avions de l’OTAN. C’étaient là des actions d’agression illégales. Mais, lors de cette guerre, même en Suisse, les médias et nombre de politiciens ont justifié ces bombardements en disant qu’il fallait liquider Milosevic.

J’ai toujours été d’avis, qu’il y avait d’autres moyens de régler cette question. Car, en bombardant la Serbie, on a bombardé des civils et fait usage de munitions qui contenaient de l’uranium appauvri. Aujourd’hui, nous en connaissons les conséquences pour la santé. J’ai parlé à des cancérologues. Tous m’ont dit qu’il y a un développement anormal de tumeurs dans cette région depuis les bombardements de l’OTAN. Peu de gens osent parler de cette catastrophe. Les autorités serbes elles-mêmes n’ont pas intérêt à en parler. Cela mettrait la Serbie dans une position intenable, car cela reviendrait à devoir admettre que l’on ne peut plus consommer les produits agricoles contaminés.

Je constate que les gouvernements ne disent pas la vérité aux citoyens, que cela n’est pas digne d’une démocratie. Peut-être bien que, dans certains cas, l’OTAN peut avoir des raisons d’intervenir. Mais ce que je déplore, ce sont les mensonges, cette absence de transparence.

Silvia Cattori : Dans cette reconnaissance du Kosovo il y aurait eu, selon vous, violation du droit international et de la Résolution 1244 du Conseil de sécurité ?

Dick Marty : Oui. En droit international, l’autodétermination des peuples est soumise à toute une série de conditions. Il faut notamment qu’il y ait un peuple reconnu en tant que tel. Ce qui n’est manifestement pas le cas du Kosovo. Les Nations Unies n’ont jamais reconnu auparavant un pays qui s’est détaché d’un autre contre le gré du pays dont il faisait partie.

D’ailleurs, en Suisse, lorsque le Jura a voulu créer un nouveau canton en se détachant du canton de Berne, il y a eu toute une série de votations. Il a fallu que les gens soient d’accord, et le Canton de Berne a dû aussi voter. Toute la Suisse a dû voter.

Les autorités serbes ont accepté de renoncer au Monténégro en 2007. Elles ont voté, au Conseil de l’Europe, pour que le Monténégro soit admis comme nouveau membre. Ce n’est donc pas vrai que les Serbes ne veulent rien lâcher ; je les ai vus, à Strasbourg, voter sans gaieté de cœur, mais ils ne se sont pas opposés. Les rapports entre la Serbie et le Kosovo sont d’un autre ordre qu’avec le Monténégro qui était déjà une république auparavant.

Mais on nous dit : « Le Kosovo, c’est différent, il a été victime d’exactions de la part de la Serbie ». Je constate que le Kosovo est administré depuis dix ans par la communauté internationale et que, après ces dix années, le Kosovo a une économie inexistante, qu’il est devenu un centre de criminalité organisée, de trafic de drogue, de trafic d’armes, de trafic d’êtres humains. Je constate qu’il n’y a pas une véritable société civile qui soit à même de faire fonctionner une véritable institution démocratique, et qu’il y a diverses minorités qui vivent protégées par des soldats internationaux.

Pendant ces années où le Kosovo était sous protectorat international, des monastères et des églises orthodoxes ont été brulés dans l’indifférence totale des médias internationaux. Depuis 1999, 250 000 Serbes ont dû quitter le Kosovo.

Je n’ai pas dit non à la reconnaissance de l’indépendance. J’ai dit : attendons de voir s’il s’agit vraiment d’un État indépendant qui est à même de protéger ses minorités. Pourquoi n’a-t-on pas attendu ? Je ne l’ai pas compris.

Quelqu’un m’a dit : « La Suisse, avec tous les problèmes qu’elle a déjà avec Bruxelles, et de fiscalité avec l’Allemagne, il ne fallait pas qu’elle contredise Bruxelles, et l’Allemagne qui a été le pays qui a poussé à l’indépendance du Kosovo ». C’est l’une des explications que l’on m’a données officieusement.

Il est clair qu’il y a, dans cette zone, une fracture entre les pays de l’OTAN et la Russie. On va créer un bastion, contre l’Iran qui n’est pas loin, mais surtout contre la Russie. Ces considérations auraient dû nous induire à plus de prudence. D’autres disent : « Il y a 10 % d’Albanais du Kosovo qui vivent en Suisse. Donc on a des intérêts particuliers ». Mais ce n’est pas un argument !

Ce qui me choque est que l’on ait cette attitude alors que la Serbie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec la Serbie de Milosevic. En janvier 2008, il y eu, en Serbie, des élections que tous les observateurs internationaux ont reconnu comme libres et démocratiques. Les Serbes ont démontré une maturité et un courage remarquables : ils ont choisi d’élire le candidat qui était pro-européen, cela malgré le fait que ce n’était pas un choix facile pour eux, après 10 ans de blocus de la part de l’Europe. Et que fait l’Europe, que fait le monde occidental ? Ils incitent le Kosovo à l’indépendance juste après ce vote, en poussant la Serbie dans le camp russe et en l’humiliant. Je trouve cela absurde.

L’Union européenne, surtout, aurait pu faire une déclaration adressée à tous les pays de la région et leur dire : on vous propose à tous un contrat d’association à l’Union européenne et le Kosovo jouira d’une ample autonomie. Le président serbe, Tadic, est venu au Conseil de l’Europe et, bien que cela était difficile pour lui, il a déclaré devant les représentants de 47 pays : « Nous sommes d’accord de reconnaître la plus ample autonomie possible au Kosovo ». On n’a pas voulu saisir cette occasion. Je ne le comprends pas.

Ce qui est inquiétant, aujourd’hui, c’est de voir que, en dépit des possibilités énormes que l’on a de s’informer – à travers Internet par exemple – jamais nous n’avons autant risqué d’être victimes d’intoxication. Sur ce qui s’est passé dans les Balkans, il y a eu une intoxication assez remarquable. On a présenté l’Armée de libération du Kosovo (UCK) comme si c’était une organisation de vierges de bienfaisance.

Silvia Cattori


Le rapport de Dick Marty condamne le culte du secret et soutient les lanceurs d’alerte

par GeantVert | 09 octobre, 2011

Ils ne sont pas si nombreux, mais ils existent, les lanceurs d’alertes situés au coeur même des institutions internationales, et soucieux de dénoncer les puissants et de défendre les droits des citoyens. Dick Marty fait partie de ces gens-là, sans concession, sans barrières. Membre de la Commission des questions juridiques et des droits de l’homme du Conseil de l’Europe, lui et quelques autres ont dénoncé successivement depuis 2006 les « restitutions extraordinaires » de la CIA en Europe et les prisons secrètes, l’érosion des libertés fondamentales que constituent les « listes noires » de terroristes, et plus récemment le trafic d’organes au Kosovo. M. Marty (qui serait sur le départ) monte de nouveau  au créneau pour prendre cette fois a défense des WhistleBlowers (lanceurs d’alerte). Il s’appuie sur l’exemple du soldat Bradley Manning soupçonné par l’administration US d’avoir transmis à Wikileaks des documents secrets sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan, et qui est toujours emprisonné aux USA sans avoir encore été jugé. Les WhistleBlowers sont, selon Dick Marty, des éléments fondamentaux dans une société démocratique et ouverte, et il fustige le « culte du secret » et le « droit de tuer »  que se sont arrogés les Services secrets occidentaux depuis 2001 – et dont nous avons d’ailleurs eu tout récemment un exemple frappant avecl’assassinat au Yémen du citoyen américain Anwar al-Awlaki.

Amnesty vient de donner suite aux inquiétudes de M. Marty et du Conseil de l’Europe, en demandant officiellement à la Lituanie d’ouvrir une enquête sur les prisons secrètes de la CIA dans ce pays.

Dick Marty, Commission des questions juridiques et des droits de l’homme du Conseil de l’Europe,

préside la Commission pour le respect des obligations et engagements des Etats membres

(Voir sa fiche sur le site du Conseil de l’Europe)

Un rapport de l’observatoire européen des droits de l’homme appelle à un meilleur contrôle des services secrets et à un soutien aux lanceurs d’alerte

paru le 7 septembre 2011 dans The Guardian

Traduction Elie pour ReOpenNews

Le Conseil de l’Europe (CoE) a enquêté sur la manière dont la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Roumanie et la Lituanie ont aidé les Etats-Unis dans la rendition [NdT : en français, restitution ouprélèvement] de personnes suspectées de terrorisme.

Il estime que le « culte du secret » a aidé les gouvernements occidentaux à dissimuler des abus.

Défendant les « lanceurs d’alerte », il a choisi le cas du soldat US Bradley Manning (ci-contre) accusé d’avoir transmis des secrets à Wikileaks.

« Il a agi comme un lanceur d’alerte et doit être traité comme tel », écrit le rapporteur Dick Marty dans le rapport qui doit être soumis à l’assemblée parlementaire du CoE.

Le soldat est actuellement dans une prison militaire US dans l’attente de son procès pour avoir transmis au site controversé des informations à diffusion restreinte.

Mais le rapport félicite M. Manning, ainsi que Wikileaks, pour avoir révélé les preuves de rendition.

Le Conseil de l’Europe représente 47 États membres, incluant les pays de l’Union Européenne ainsi que la Russie et les autres États ex-soviétiques.

Le rapport de M. Marty s’est concentré sur des enregistrements (de preuve NDT) des pays occidentaux, expliquant qu’il était basé sur des investigations sur les liens européens de la politique de « rendition » US pour des personnes suspectées de terrorisme.

Dans les années suivant le 11-Septembre, sans aucune preuve, la CIA a transporté dans le monde entier, pour interrogatoire, des personnes suspectées de terrorisme, les retenant dans des prisons secrètes en Europe et ailleurs.

Pas de permis de tuer

Dans son rapport de 48 pages, intitulé « Abus du secret d’Etat et de la Sécurité Nationale », M. Marty examine le niveau de contrôle exercé par les États européens sur leurs services de sécurité.

Il recommande instamment à tous les États de mettre en place des commissions parlementaires indépendantes pour surveiller le travail de leurs services secrets, disant que c’est d’une importance vitale pour l’État de droit et la démocratie.

  1. Marty soutient fermement que les États occidentaux utilisent la notion de secret d’État pour protéger leurs services de renseignement de leur responsabilité dans de graves violations commises lors d’opérations anti-terroristes.

« Nous considérons que c’est absolument inacceptable… » écrit-il, un « permis de tuer » (ou d’enlever et torturer) existe uniquement dans certains films, et dans les dictatures. Dans les régimes démocratiques, les Parlements, en tant que représentants du peuple, ont le droit et le devoir de savoir ce que le gouvernement fait au nom du peuple.

  1. Marty félicite les journalistes d’investigation et les organisations non gouvernementales pour leurs travaux de révélation des abus des autorités.

Soulignant le « rôle fondamental » que les lanceurs d’alerte ont à jouer dans une société ouverte, il met en garde contre un « réel culte du secret » en tant qu’instrument de pouvoir.

À l’heure où les tribunaux doivent décider si Bradley Manning a commis un quelconque délit, écrit-il, le CoE a une dette envers lui pour la publication d’un enregistrement de l’attaque d’un hélicoptère en Irak dans laquelle l’équipage semble avoir intentionnellement visé et tué des civils.

Merci à M. Manning, dit-il, un grand nombre de rapports d’ambassades « nous ont permis d’apprendre des détails significatifs sur d’importants événements récents… qui sont évidemment d’intérêt général. »

« Nous nous joignons donc à Amnesty International en exprimant notre inquiétude pour le traitement qu’il reçoit » écrit M. Marty dans le projet de rapport.

Traduction Elie pour ReOpenNews

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  • Doctorixoctobre 10th, 2011 at 0:38
  • Ce qu’il demande est tellement évident, tombe tellement sous le sens, qu’on reste sans voix.
    Les USA se comportent exactement comme le ferait la pire des dictatures.
    En fait, c’est une dictature mondiale.
    La plus sanguinaire et le plus arrogante qu’on ait jamais vue sur terre, à coté de laquelle celles d’Hitler, de Staline et de Mao sont des patronages. Au moins ces dernières ne prétendaient pas agir au nom du « bien », ni la main sur la bible.
    Cette hypocrisie est ce qu’il y a de plus difficile à supporter. C’est le mensonge permanent érigé en institution.
    J’ai du mal à vivre dans ce monde-là.
    Mercredi soir, 20h30 sur france 3, « Histoire immédiate » nous révélera peut-être quelques faits dérangeants sur les premiers méfaits de cette dictature mondiale, le projet Manhattan. A voir.
    Bien que nous soyons à peu près au courant des dessous de cette ignominie, qui n’était que le premier d’une longue série de crimes…
  • René octobre 10th, 2011 at 6:53
  • Si Dick Marty est écouté par les états Européens et a réellement un pouvoir d’action ou de pression, c’est OK.Note personnelle :
    Le dossier du soldat Bradley Manning, est particulièrement révélateur du pouvoir totalitaire d’un état, mais il se déroule aux Etats-Unis. Alors quel est l’impact de Dick Marty outre-atlantique ?
    Car même le Président Chirac, le 1er ministre Villepin, et la majorité obtenue à l’ONU n’ont pas réussi à empêcher la guerre en Irak… (avec le mensonge public d’état de Dick Cheney sur les armes de destruction massives que l’on connait, mensonge impuni et accepté unilatéralement par la majorité des consciences politiques et populaires)… Un échec cuisant de notre modèle démocratique qui nous rapproche très sérieusement de la décadence, ceci avec la complicité de la presse qui ne fait pas son travail pédagogique ou éthique d’information impartiale.
    Je prédis malheureusement que Braley Manning croupira toute sa vie en prison (il est de plus torturé), avant que la majorité des consciences ne se réveille, tout ceci sous la houlette du « Prix nobel de la Paix » : Barak Obama.
  • Si Dick Marty n’est qu’une façade européenne pour se donner une bonne conscience morale, alors c’est une catastrophe (ça s’est déjà vu) d’avoir une partie de ses institutions agissant impunément, tandis qu’une autre prend une couleur plus morale, permettant en réalité à la première d’agir sous couvert de transparence. Bref si Dick Marty prêche dans le désert, son intervention ne me rassure pas (encore).
  • Supedro octobre 10th, 2011 at 18:09
  • Dick Marty vient malheureusement de quitter le Parlement Européen
  • http://www.swissinfo.ch/fre/politique_suisse/Dick_Marty,_les_valeurs_avant_les_interets.html?cid=31291268

Source:http://www.reopen911.info/News/2011/10/09/the-guardian-le-rapport-de-dick-marty-condamne-le-culte-du-secret-et-soutient-les-lanceurs-dalerte/

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