Ce mot, qui renvoie à un sentiment détestable, aura rarement été entendu autant que ces derniers temps. Mais bien souvent à mauvais escient, tant il est devenu une sorte de « mot magique », qui, fonctionnant sur le mode du point Godwin, sert à disqualifier un discours auquel l’interlocuteur n’adhère pas.

Or, c’est parce qu’il est légitime et important de dénoncer et combattre l’antisémitisme, qu’il est également important d’utiliser ce terme avec précision. Car l’antisémitisme est une chose précise, qui vise une ethnie, voire une religion, dans son ensemble. C’est dans cette généralisation à tout un peuple que réside le problème, le danger. L’antisémitisme est la haine du Juif, de tous les juifs, qu’ils résident ou non en Israël, qu’ils soient ou non partisans de la création de cet Etat, qu’ils soient de belliqueux likoudistes ou de fervents pacifistes n’y change rien.

C’est en cela que ce sentiment, que certains dressent en idéologie, est détestable et dangereux. C’est en cela qu’il doit être combattu avec détermination, comme toute autre forme de racisme.

De là, peut-on admettre que certaines organisations – dont l’actuel gouvernement israélien, utilisent ce terme pour qualifier toute critique de la politique israélienne ? Non. Car s’il est faux de dire que tous les juifs soutiennent la politique de Netanyahou (comme le montrent notamment Nurit Elhanan-Peled, Gideon Levy ou Norman Finkelstein), il est tout aussi faux de dire que toute personne soutenant la cause du peuple palestinien serait de fait antisémite. Hélas, c’est ce à quoi nous assistons depuis plusieurs années, et cette pratique s’est fortement intensifiée depuis que la nouvelle offensive contre la Bande de Gaza a soulevé le cœur de bien des gens, qui ont manifesté leur juste indignation face aux bombardements de civils, dont bien des enfants.

Voilà donc que des gens, militant pour certains depuis des décennies contre cette occupation illégale, militant pour d’autres depuis longtemps contre le racisme, se font accuser d’antisémitisme, au prétexte fallacieux que condamner les exactions de l’armée israélienne en Palestine occupée reviendrait à proclamer sa haine du peuple juif. Une telle pratique, un tel détournement du sens du mot « antisémitisme » est un véritable scandale! Tout démocrate se doit de dénoncer une telle pratique qui n’a pour seul et unique but que la censure de toute critique de la politique israélienne.

Cet ukase moral que l’appareil gouvernemental israélien, la CICAD, le CRIF, la LICRA française ou encore l’UEJF tentent d’imposer doit être battu en brèche au nom de la démocratie. Car le propre de la démocratie est de débattre, de confronter les idées et les avis, s’en remettant au peuple pour décider une fois les arguments exposés. Ainsi, vouloir empêcher qu’une opinion puisse se dire est contraire à l’esprit de la démocratie, qui permet même qu’on tienne des propos l’attaquant.

De là, toute tentative d’abus du mot « antisémite », visant à disqualifier toute critique légitime et fondée de la politique d’un gouvernement, fût-il exclusivement composé de juifs, est à inscrire dans un processus anti-démocratique, qui a pour seul but d’instaurer une pensée unique, d’où toute possibilité de critique de l’Etat hébreux serait bannie.

Or, ce qui légitime ces critiques sont les actions mêmes des dirigeants de cet Etat. Il n’y a nul besoin d’aller chercher ailleurs qu’à Gaza ou en Cisjordanie les raisons de demander qu’ils soient jugés par la Cour pénale internationale. Ce sont leurs manquements répétés aux Conventions de Genève, leur ignorance volontaire des résolutions de l’ONU qui motivent une telle demande et non une prétendue haine envers les juifs.

Qui plus est, le binarisme pratiqué par ces organisations, « soit tu soutiens Israël, soit tu es antisémite », est nuisible à la cause même de la lutte contre l’antisémitisme, donnant de fait l’impression que ce sentiment serait au final sympathique, puisqu’il reviendrait à s’opposer à une politique racialiste et coloniale, telle que mise en place par le Likoud.

Nous devons donc dénoncer avec force cette utilisation dévoyée du mot « antisémite ». Et pour cela, il faut que les journalistes fassent leur travail et demandent systématiquement sur quoi se fonde l’accusation d’antisémitisme! Que les soutiens à la politique israélienne assument leur position, honnêtement, sans cacher les horreurs qu’ils défendent en accusant leurs détracteurs de nourrir un sentiment horrible! Que le débat démocratique l’emporte sur une morale à sens unique et la censure qui l’accompagne!

M’étant fait traiter à demi-mots d’antisémite pour avoir donné une interview sur Gaza, ça m’a décidé à pondre ce petit texte. Marre du chantage!

Matthieu Béguelin – Comédien 

26 août 2014

Source: https://arretsurinfo.ch/antisemite/

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