L’attaque de Londres samedi est un parfait exemple de l’évolution du terrorisme international, dans un contexte de fin de l’État Islamique et de paranoïa exacerbée en Occident

Lorsqu’on est capable de s’entendre à trois, sans que cela ne s’ébruite, pour commettre un attentat impliquant un corps à corps, et lorsqu’on prend la peine de fabriquer de faux gilets explosifs, on est capable d’en fabriquer des vrais et se faire exploser dans la foule.

Depuis qu’elle a été formellement encadrée et théorisée au Yémen en 2010 par Anwar al-Awlaqi [ex-émir d’al-Qaïda dans la Péninsule arabique, tué par un drone], l’action des « loups solitaires », ou cellules dormantes, liées à al-Qaïda ont toutes eu un degré de sophistication élevé.

Ceci est principalement dû aux enseignements transmis à travers la revue de l’organisation, Inspire, qui permettaient aux terroristes isolés, même amateurs, d’augmenter significativement leur puissance de feu. Inspire diffusait régulièrement des manuels de fabrication de bombes avec des ingrédients que l’on trouvait en magasin ou même dans sa propre cuisine. Les frères Tzarnaev, auteurs présumés des attentats de Boston en 2013, en sont le parfait exemple.

L’attaque de samedi, à Londres, au cours de laquelle sept personnes ont été tuées, porte une autre signature, plus barbare, plus nihiliste, celle du groupe État islamique (EI).

Cet attentat est le troisième en moins de trois mois en Grande-Bretagne. Le 22 mars, à Londres, un homme avait foncé sur la foule sur le pont de Westminster, tuant quatre personnes avant de poignarder à mort un policier. L’assaillant, Khalid Masood, un Britannique converti à l’islam, avait été tué.

Deux mois plus tard, un attentat faisait 22 morts et plus de 100 blessés le 22 mai à Manchester, lorsqu’un jeune Britannique d’origine libyenne s’est fait exploser à la sortie d’un concert de la chanteuse américaine Ariana Grande.

Mais depuis 2013, cette attaque est la sixième en Grande-Bretagne, la première étant la décapitation en pleine rue d’un soldat britannique par Michael Adebolajo et Michael Adebowale, deux Britanniques d’origine nigériane.

Dans l’esprit, ces attentats se ressemblent tous et ont tous été revendiqués par l’EI.

Une stratégie de guerre totale et anarchique

Qu’est-ce qui différencie donc cette stratégie de celle d’al-Qaïda et des autres organisations terroristes ?

L’urgence. La chute de Mossoul, le début des opérations vers Deir Ezzor et Raqqa, et l’attrition élevée dans les rangs des combattants étrangers de l’État islamique font que ce dernier intensifie sa « guerre » contre l’Occident avec pour but d’attiser la haine contre la communauté musulmane et provoquer une hijra, sorte d’immigration combattante massive vers les territoires contrôlés par l’EI.

Pour l’EI donc, peu importe la qualité de attaques et des bilans, seule la fréquence de ces dernières est importante. Pas le temps d’organiser des cellules dormantes avec la logistiques adéquate pour mener des attentats sophistiqués : une brochure, largement partagée par les différents comptes sociaux de l’EI, appelle les fidèles à « saisir l’opportunité de la venue de ce mois de Ramadan pour faire le maximum de victimes, en les écrasant, les poignardant ou en leur tirant dessus ».

Traduction : « Tuez les civils parmi les croisés, roulez-leur dessus avec des véhicules (tirez profit du Ramadan) »

Cette brochure sur fond noir si caractéristique de la communication de l’EI est illustrée par un camion, un poignard et un pistolet automatique.

Cette stratégie de guerre totale et anarchique contre l’Occident est née après l’appel d’Abu Mohammed al-Adnani, l’ancien porte-parole de l’organisation terroriste en 2014. Il y suppliait les supporters de l’EI en Occident, mais aussi en Algérie au Maroc et en Afghanistan de frapper les services de sécurité des pays où ils résident mais aussi les non-croyants civils ou militaires, au prétexte que les deux font la guerre à l’islam.

Il en résultera le terrible attentat de Nice, de loin, le plus meurtrier avec plus 80 morts écrasés par un camion lors des célébrations du 14 juillet.

Ce modus operandi sera d’ailleurs repris par les terroristes lors de l’attaque du marché de Noël à Berlin en 2016 et à Londres en mars 2017. Choc et effroi, donc à prévoir encore en Europe avec l’accélération des événements au Moyen-Orient, et l’inéluctable chute de l’EI.

Reste l’avenir d’al-Qaïda qui aura su résister et s’étendre ces trente dernières années, aujourd’hui un risque beaucoup plus durable en raison de sa résilience avérée.

Pour rappel, un rapport de l’Institut des États-Unis pour la paix et le Wilson Center basé à Washington D. C. a prévenu au début de l’année qu’al-Qaïda, qui a adopté une « approche pragmatique à long terme », serait bien placé pour restaurer le prestige qu’il a perdu parmi les autres groupes militants avec la montée de l’État islamique. Il s’est aussi inquiété d’une tendance particulièrement troublante : la radicalisation de la troisième génération des combattants d’al-Qaïda et le retour potentiel de nombreux djihadistes en Irak et en Syrie dès la cessation attendue des conflits au Moyen-Orient.

Akram Kharie |4 juin 2017

Akram Kharief est journaliste indépendant, spécialisé en défense et sécurité. Il anime le site d’informations menadefense.net sur la défense au Moyen-Orient et en Afrique du Nord depuis 2011.

Lire aussi: Pourquoi al-Qaïda, et non l’État islamique, gagnera la guerre à plus long terme http://arretsurinfo.ch/pourquoi-al-qaida-al-nosra-syrien-et-non-letat-islamique-gagnera-la-guerre-a-plus-long-terme/

Source: MEE

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