Photo DR

Un individu, dont les propos ont été largement reproduits par les médias (tant les médias sociaux que les médias traditionnels), a estimé que les Juifs doivent quitter la France qui, a-t-il dit, “n’est pas [leur] patrie, n’est pas [leur] pays”.

Bien entendu, les organisations antiracistes, le CRIF, la LICRA, Manuel Valls, Bernard-Henri Levy, et bien d’autres se sont aussitôt indignés devant ces propos violemment antisémites et une manifestation de protest…

Ah, tiens, non. Silence radio de ce côté.

L’explication est sans doute que ces éructations indéniablement antisémites ont été émises par le Ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman.

Lieberman ne pouvait laisser à Netanyahou le monopole de l’hystérie après l’adoption de la résolution 2334 du Conseil de sécurité de l’ONU, et il a choisi de s’en prendre à la France, qui organise un sommet international à Paris le 15 janvier pour tenter de débloquer la situation diplomatique dans le conflit israélo-palestinien.

Le gouvernement israélien est férocement hostile à cette initiative, particulièrement après le camouflet qu’il vient de subir à l’ONU, qui a révélé l’ampleur du refus de la Communauté internationale envers la politique israélienne. Le gouvernement Netanyahou craint que le sommet de Paris soit le prélude à une nouvelle initiative au Conseil de sécurité l’ONU, où les États-Unis pourraient une nouvelle fois refuser leur protection à Israël (si tant est qu’un vote ait lieu avant que Barack Obama quitte la Maison Blanche le 20 janvier). Il s’agirait cette fois d’une résolution axée sur le prétendu “processus de paix”.

Selon Avigdor Lieberman, “il s’agit d’une version moderne du procès Dreyfus” [1], et selon lui “la seule différence entre ce qui se prépare à Paris et  [l’affaire Dreyfus] c’est que la dernière fois il n’y avait qu’un seul Juif dans le box des accusés alors que maintenant c’est tout le peuple d’Israël et l’État d’Israël tout entier”.

Pour Lieberman, le moment est particulièrement mal choisi pour un sommet diplomatique, puisque la France va connaître une élection présidentielle au printemps, ce qui le confirme dans l’idée qu’il ne s’agit que d’un prétexte pour faire le procès de l’État d’Israël. “Le but de ce sommet est uniquement de porter atteinte à la sécurité d’Israël et de nuire à sa bonne réputation” (!).

Comme on l’a dit plus haut, le ministre israélien de la Défense Guerre a donc ajouté qu’il est “peut-être temps de dire aux Juifs français : ce n’est pas votre patrie, ce n’est pas votre pays. Quittez la France et venez en Israël. C’est la seule réponse face à ce complot. Car c’est ce dont il s’agit, un complot, et non une initiative. Avec toutes les diffi­cultés que cela comporte, si vous voulez rester Juifs et si vous voulez être assurés que vos enfants et vos petits-enfants restent Juifs, quittez la France et faites votre aliyah en Israël”.

Un enjeu économique important

Ces dernières années, le nombre de Juifs qui ont quitté la France pour s’installer en Israël (autour de 6 à 7.500 par an) a sensiblement varié d’une année à l’autre, en fonction notamment de la survenance d’attentats attribués à des islamistes. Des chiffres qui sont plus ou moins mis en évidence dans les médias selon qu’ils servent ou non la propagande sioniste. En revanche, c’est pratiquement toujours le silence sur les retours en France de Juifs qui n’ont pas trouvé en Israël l’eldorado espéré.

Qui plus est la tendance est nettement à la décrue : le nombre de Juifs français ayant “fait leur aliyah” cette année devrait se situer autour de 4.000 et pour 2017 il n’excèderait pas 2.000.

Il ne s’agit pas que d’un enjeu politique et/ou religieux, mais aussi d’une question économique. Il y a quelques jours, le 19 décembre, i24news affirmait, sur base d’une étude récente, que pour chaque shekel dépensé en faveur des “olims” (les émigrés juifs) français l’État israélien en récupère 15.

«Les olim français devraient entre autres rapporter à Israël une augmentation annuelle de 0.46% du PIB, et sur les 10 ans à venir quelque 16,2 milliards de shekels en impôts. En ce qui concerne la population de retraités français, “l’État n’a rien à craindre ou à perdre” en raison des accords entre Israël et l’Union européenne qui permettent le versement de retraites françaises aux personnes ayant fait leur aliyah. […] La somme de ces retraites représente une manne de 12 à 13 milliards d’euros provenant de France vers Israël chaque année. “C’est du pouvoir d’achat qu’Israël gagnera sans rien avoir à faire”».

C’est sans doute cela aussi qui intéresse Avigdor Lieberman, au moins autant que la défense de la mémoire du Capitaine Dreyfus.

Luc Delval | 27 décembre 2015


«OPA SUR LES JUIFS DE FRANCE», le retour ?

Cette sortie de Lieberman a un air de «déjà vu» :   le 19 juillet 2004, le Premier ministre israélien Ariel Sharon appellait les Juifs de France à émigrer «immédiatement» et en masse vers Israël.

«Je propose à tous les Juifs de venir en Israël, mais c’est absolument nécessaire pour les Juifs de France et ils doivent bouger immédiatement», déclare-t-il. Et Sharon d’expliquer que quoique «le gouverne­ment français ait pris des mesures» contre la multiplication des actes antisémites et la propagande antijuive, il se répand en France «un antisémitisme galopant» et «le fait que la population française soit composée de 10% de musulmans fournit un terreau à une nouvelle forme d’antisé­mi­tisme». Selon lui, les Juifs de France étaient réellement et gravement menacés.

Jacques Chirac, alors Président de la République, manifesta son mécontentement et demanda des explications, tandis que son Ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier déclara que «de tels propos sont inacceptables et intolérables parce qu’ils touchent aux principes fondateurs de la République». Et le Président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré (lui-même d’origine juive) de dénoncer «des déclarations inadmissibles, inacceptables et en plus irresponsables qui sont l’expression d’une hostilité à l’égard de notre pays».

De tout cela, la plupart des gens retiendront seulement que Sharon, qui cultive son personnage de bulldozer politique, a commis un «dérapage», un de plus.

En fait, Ariel Sharon ne s’était pas contenté d’appeler les Juifs de France à quitter un pays prétendu­ment atteint d’«antisémitisme galopant» : son gouvernement avait monté une vaste opération secrète afin d’organiser la venue de 30.000 d’entre eux. Les journalistes Cécilia Gabizon (Le Figaro) et Johan Weisz (Radio Shalom) ont raconté cette opération, baptisée « Sarcelles d’abord », dans leur kivre «OPA sur les Juifs de France – Enquête sur un exode programmé» (Ed. Grasset, 2006).

L’opération fut un échec (moins de deux mille cinq cents immigrants par an, dont un tiers d’ailleurs reviennent) mais elle est symptomatique des méthodes utilisées par Israël et les organisations sionistes à l’échelle mondiale.

Le livre décrit les activités des dizaines d’envoyés de l’Agence juive, la manière dont ils mirent à profit les violences antijuives comme les discours antisémites de certains islamistes, mais aussi les relais dont ils ont bénéficié au sein d’une partie de la communauté juive radicalisée. Les auteurs insistent en particulier sur les convergences – mises en lumière dès 2002 – entre les extrêmes droites israélienne, juive française et française tout court, au nom du combat commun contre l’islam.

Début 2004, l’Agence juive planifia et organisa donc le départ de 30.000 Juifs de France, en donnant la priorité de Sarcelles (une banlieue de Paris dont Dominique Strauss-Kahn fut longtemps un élu), où vit une communauté traditionnellement très proche d’Israël et exposée à des actes antisémites.

Absurde vue de France, l’opération est pour les Israéliens une précaution, « au cas où ». L’opération « Sarcelles d’abord », avec les délégués israéliens venus faire du porte à porte dans les communautés est un demi-échec. Mais l’idée du départ se répand. De hauts responsables communautaires vont se lancer dans la tournée des synagogues pour prêcher la « montée » en Israël. Des intellectuels juifs venus de l’extrême gauche feront cause commune avec de nouvelles recrues de l’extrême droite pour fustiger la France antisémite et pro-arabe.

Les dirigeants de l’Agence juive livrent une bataille à leurs yeux décisive : Israël a besoin d’immigrants juifs pour garder une majorité de population juive. Or les deux dernières plus vastes communautés en diaspora se trouvent aux États-Unis et en France. Les délégués de l’Agence, et notamment les financiers américains, votent donc en 2005 un deuxième plan : une offensive marketing formulée par des experts, des consultants d’IBM, avec un travail par segments.

La rencontre entre le sionisme et les techniques modernes de marketing est brutale, déconcertante : les supposés candidats au départ sont désormais des « clients » qu’il faut cerner et séduire, tandis qu’Israël est devenu un « produit ».

Un véritable mouvement est amorcé chez les retraités, les Juifs pratiquants des milieux populaires, mais aussi des étudiants. Le livre souligne aussi le rôle des relais communautaires et de certains intellectuels qui estiment que le rapport de force avec les musulmans obligera tôt ou tard les Juifs à partir.  L.D.


[1] le Capitaine Alfred Dreyfus, un officier juif d’origine alsacienne, a été accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne en 1894 et condamné sur base de preuves falsifiées. Alors que son frère et quelques autres personnes récoltent des preuves de son innocence, le pouvoir politique refuse de les prendre en considération et d’ordonner la révision du procès. La société française est alors très profondément divisée par l’affaire. Celle-ci a joué un rôle dans l’élaboration de la doctrine sioniste dans l’esprit deTheodor Herzl. Alfred Dreyfus fut finalement innocenté et réhabilité en 1906. Pour plus de détails, voir ICI

Source: http://www.pourlapalestine.be/le-ministre-israelien-de-la-defense-accuse-la-france-de-complot-contre-les-juifs-et-les-incite-a-quitter-ce-pays-qui-nest-pas-leur-patrie/

Imprimer