« Mon cher Vladimir »

Le président français François Hollande est arrivé jeudi 26 novembre en début de soirée à Moscou, où il s’est aussitôt rendu au Kremlin pour rencontrer Vladimir Poutine.

Jeudi 26 novembre au soir, François Hollande et Vladimir Poutine ont tenu une conférence de presse commune à l’issue de leur rencontre, à Moscou. Le président russe n’a caché ni son agacement ni son profond dépit face au « coup de poignard dans le dos » de la Turquie, qui a abattu mardi dernier un avion militaire russe à la frontière turco-syrienne.

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Ce fut une conférence de presse sans enthousiasme. Les deux dirigeants, aux visages aussi fatigués l’un que l’autre, se sont serré la main. Poutine a salué les nombreux efforts consacrés par son homologue à la formation d’une large coalition antiterroriste, tandis qu’Hollande a appelé à « assumer la responsabilité de ce qui se passe » et exprimé ses condoléances pour les crashs des avions russes. Le civil, et le militaire.

Hier soir, Hollande était à bout de forces. Moscou constituait la dernière étape de son marathon diplomatique. Lundi, il avait rencontré le Premier ministre britannique David Cameron, mardi, le président américain Barack Obama, mercredi, il  avait invité à dîner la chancelière allemande Angela Merkel et, jeudi, le chef du gouvernement italien Matteo Renzi. Et c’est seulement après tout cela qu’il est arrivé à Moscou pour s’entretenir avec Vladimir Poutine.

Le président français a consacré tous ses efforts à relever un défi ambitieux. Après les attentats terroristes de Paris, qui ont fait plus de cent morts, Hollande souhaitait transformer les discours de compassion en une coalition cohérente et puissante. Il devait utiliser le plus rapidement possible ce moment de solidarité universelle. Et il avait des chances d’y parvenir.

Juste après qu’a été confirmée l’origine terroriste du crash de l’avion russe au-dessus du Sinaï mi-novembre, Poutine avait qualifié Paris d’« allié » et ordonné aux militaires russes présents en Syrie d’ « établir un contact direct avec les Français ». Les voisins européens de la France ont aussi adopté une conduite décidée – du moins en paroles, pour l’heure. Le ministère allemand de la défense a notamment annoncé l’envoi prochain d’un contingent de 650 soldats au Mali afin de soutenir l’armée française dans son combat contre les islamistes, et Londres a promis d’autoriser les Français à utiliser la base aérienne militaire britannique de Chypre et d’aider au ravitaillement des chasseurs français.

Mais l’ « attaque cynique » de la Turquie – c’est ainsi qu’on la nomme au Kremlin – a frappé de front ces plans de coalition. Le jour où le chasseur turc a abattu le Su-24, Hollande rencontrait Obama. Et le président américain a déclaré qu’Ankara avait le droit de défendre son espace aérien. Dans le même temps, il a expliqué qu’il serait heureux de voir la Russie intégrer la coalition américaine. Un scénario encore moins plausible que celui de la formation de la « large coalition d’Hollande ». Poutine a ses doutes quant aux agissements des Américains. Comme il l’a souligné lors de la conférence de presse, les États-Unis étaient au courant des heures et lieux des vols militaires russes dans le ciel syrien.

« Et c’est précisément à ce moment et en ce lieu que nous avons été frappés. La question se pose : pourquoi avons-nous fourni ces informations aux Américains ? Soit ils ne contrôlent pas ce que font leurs alliés, soit ils distribuent ces informations à droite et à gauche sans se soucier des conséquences », s’est indigné le président russe face à la presse, à l’issue de sa rencontre avec Hollande.

La fatigue qui se lisait sur les visages des dirigeants russe et français s’est changée, à la fin de leur entretien, en froideur. Ils n’avaient pas l’air de gens ayant pu trouver un terrain d’entente. Ils ont convenu d’améliorer les échanges d’informations stratégiques, de faciliter le travail des spécialistes militaires et d’éviter toute frappe contre les formations armées qui sont elles-mêmes prêtes à combattre le terrorisme. Et c’est à peu près tout.

Les points de rapprochement ont été survolés, Hollande abordant immédiatement les divergences. Du point de vue du dirigeant français, le président syrien Bachar el Assad doit partir et être remplacé, au cours d’une période de transition, par un gouvernement de coalition qui adoptera une nouvelle constitution et conduira des élections nationales.

« Assad ne peut jouer aucun rôle dans la Syrie future. Le rôle de la Russie, en revanche, est indispensable », a souligné Hollande. Ajoutant que son combat en Syrie n’aurait aucune influence sur la position de la France quant à la crise ukrainienne.

Moscou, de son côté, estime impossible de lutter contre les terroristes sans lancer d’opérations terrestres. Aujourd’hui, la seule force présente sur terre est l’armée gouvernementale syrienne. Si toutefois d’autres forces s’y impliquaient également, Moscou serait prête à collaborer avec elles, a précisé le président Poutine. Mais pas avec la Turquie.

« On entend aujourd’hui parler de certaines tribus proches des Turcs, Turkmènes syriens, etc. La question se pose : que font des représentants d’organisations terroristes turques sur ce territoire ? Que font sur ce territoire des ressortissants de la Fédération de Russie recherchés chez nous pour des actes criminels et qui relèvent sans équivoque de la catégorie des terroristes internationaux ? », a martelé Poutine, ne pouvant plus se retenir.

À propos des accusations concernant les tirs russes sur une colonne humanitaire, le président russe a déclaré qu’ « il y avait bien une colonne, mais certainement pas pacifique ».

Aux journalistes français qui lui demandaient si le déploiement de systèmes antiaériens russes S-400 en Syrie correspondait à l’esprit d’une coalition internationale, Poutine a répondu : « Nous n’avions pas ces systèmes en Syrie parce que nous partions de l’idée que notre aviation opérait à des hauteurs inaccessibles à la main criminelle des terroristes. » Mais dorénavant, la Russie protégera ses avions par tous les moyens, a-t-il précisé.

Peu à peu, les questions ont de plus en plus tourné autour de l’affrontement russo-turc. Et les efforts d’Hollande pour endiguer ce flux et alerter contre une escalade de la tension ont échoué à faire retomber la pression émotionnelle.

Poutine a souligné que des véhicules transportant du pétrole en provenance des territoires pris à l’armée syrienne disparaissaient régulièrement à l’horizon – vers la Turquie.

« Ces barils ne contiennent pas que du pétrole, ils sont remplis du sang de nos concitoyens. Parce qu’avec cet argent, les terroristes achètent des armes et organisent des attentats sanguinaires, autant contre notre avion au-dessus du Sinaï qu’à Paris et dans d’autres villes du monde. Et si le haut commandement politique turc ne sait rien de tout cela, qu’il se renseigne », a-t-il asséné.

Le président russe se fiche de savoir si Erdogan démissionnera ou non si l’information selon laquelle il achèterait du pétrole aux terroristes est confirmée. « Ce n’est pas notre affaire », a-t-il lâché dans un haussement d’épaules. Pendant ce temps, Hollande ne disait rien. Toutes les questions s’adressaient au président russe.

Pratiquement au même moment, France 24 a publié des citations issues de son interview du président turc. « Si nous avions su que c’était un avion russe, nous l’aurions peut-être prévenu différemment », a notamment déclaré ce dernier.

« C’est exclu ! C’est impossible ! Nos avions portent des signes d’identification parfaitement visibles, a répondu Poutine. Conformément à nos accords avec les Américains, nous avions transmis auparavant les informations concernant les zones où notre aviation opérerait, à quelles hauteurs, où et à quels moments. Ce sont des absurdités, tout ça ! Des prétextes ! »

« Notre président a parlé à deux reprises du danger émanant de l’EI, mais Poutine, pas une seule fois. Qui est donc votre ennemi ? », se sont étonnés, entre eux, des journalistes français ayant assisté à la rencontre entre les chefs d’État.

Mais la question de nos collègues français n’a pas résonné publiquement dans la grande salle Ekaterina du palais présidentiel : ils ne l’ont pas posée. En tout cas, pour Poutine, la Turquie n’est pas un ennemi. C’est un traître.

En attendant, Poutine et Erdogan pourront se regarder dans les yeux d’ici quelques jours seulement : ils prévoient tous deux d’aller participer, à Paris, à la Conférence mondiale sur le climat COP21.

Tatiana Melikian, Lenta.ru  |

Traduit par : Julia BREEN

Source: Le Courrier de Russie

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