Sa formidable victoire en finale de l’Open d’Australie, le 29 janvier, à 35 ans, confère au joueur suisse une place sans équivalent dans l’histoire du tennis. Lui-même ancien champion, l’écrivain Denis Grozdanovitch analyse la magie Federer.

Denis Grozdanovitch |

Après avoir assisté, que ce soit depuis les tribunes, sur le bord des courts ou sur un écran de télévision, à la plupart des grands matchs de tennis qui se sont déroulés ces quarante dernières années, il y a une chose que je puis affirmer : Federer est un véritable enchanteur !

La meilleure preuve que je puisse en donner est la suivante. Tout habitué du grand tournoi de la porte d’Auteuil a pu aisément le remarquer : le public de Roland-Garros est doté d’une sensibilité de midinette et aussitôt qu’un outsider parvient à se hisser jusque dans le dernier carré, les spectateurs le soutiennent aveuglément.

Or il existe une exception notable à cette règle : Roger Federer. Même le plus charmant, le plus talentueux des nouveaux venus ne sera jamais soutenu par le public parisien face à lui, car le public n’a qu’un désir : que l’enchantement Federer se poursuive. C’est à mes yeux la plus grande réussite du joueur suisse. Par la puissance et la qualité de son jeu, il fait partager par empathie aux spectateurs rassemblés dans les tribunes la grâce de sa technique aérienne et fluide. Dans un monde sportif désormais dominé par le dogme de la victoire à tout prix- et trop souvent, hélas, à l’arraché ! – Roger Federer constitue un réconfortant prodige, car il est la preuve vivante que l’élégance et le style peuvent encore s’allier avec l’efficience.

Certains psychologues américains s’étant penchés sur le phénomène de dépersonnalisation qui transcende les grands artistes au sommet de leur art – qu’ils soient musiciens, peintres, écrivains ou comédiens – ont désigné cette transe inspirée par l’expression « passer dans la zone ». Dans le monde du tennis, j’ai observé ce phénomène d’harmonie totale avec le jeu – assez proche de l’état mental revendiqué par les yogis – chez quelques joueurs qui furent, chacun à leur époque, les meilleurs mondiaux : Pancho Gonzales, Ken Rosewall, Lew Hoad, Arthur Ashe, et surtout Rod Laver qui, à l’instar de Federer, semblait pouvoir le convoquer à volonté (ou presque) dans les moments difficiles.

Or, Rafael Nadal le confirme dans son autobiographie intitulée Rafa, la faculté exceptionnelle que Roger possède entre toutes est celle de pouvoir soudain, aux moments décisifs, « passer dans la zone », contraignant alors son adversaire à n’être plus qu’un faire-valoir. Une fois qu’il a rejoint cette dimension psychique où la volonté ordinaire n’a plus cours, Roger semble doué d’une prescience et d’une aisance reposant en partie sur la seconde nature subconsciente que l’entraînement intensif lui a permis d’acquérir au fil des années. Si on l’observe attentivement durant un match dont les débuts ont été plutôt difficiles, on peut, à un certain moment, voir son visage arborer une expression d’absence – très semblable à celle d’un jeune enfant absorbé par son jeu – et il se met alors à enchaîner, « comme en rêve », les coups les plus ahurissants. Nadal le dit expressément : « Lorsque je repère cette expression sur son visage, je sais qu’il n’y a plus qu’une seule chose à faire : résister tant bien que mal et attendre que ça lui passe. Hélas, parfois, ça ne lui passe pas ! »

L’HOMME QUI DANSE SUR LE COURT

Oui, Federer possède cette faculté d’« entrer dans la zone » plus facilement qu’un autre et cela me paraît dû à une heureuse disposition de sa nature, une sorte de don inné pour le bonheur et la grâce. Si nous devions ne retenir qu’une seule chose de ce joueur extraordinaire, c’est probablement cet esprit d’enfance conservé jusqu’au coeur de la compétition sportive de haut niveau. Un jour que j’assistais, en salle d’interview, à un entretien de Roger avec des journalistes, je l’entendis murmurer soudain, sur le ton de la confidence, une petite phrase apparemment anodine mais qui pourtant me parut révéler le secret de sa psychologie : Je crois, a-t-il dit, que personne au monde ne s’amuse plus que moi sur un court de tennis. » À cet instant, j’ai pensé que c’était sans nul doute cette jubilation qu’il ressentait à maîtriser la balle, raquette en main, qui avait progressivement engendré cette technique merveilleuse – laquelle, pour cette raison, nous ensorcelait à ce point, nous autres spectateurs.

On le sait, Federer, à près de 36  ans, vient de remporter l’un des quatre grands tournois majeurs : l’Open d’Australie ! Et l’on est en droit de se demander la raison d’une telle longévité. À mon sens, et je suis assez fier de l’avoir prédit depuis longtemps, il faut la chercher dans l’économie d’énergie que lui permet la technique fluide et sans heurts qui le caractérise. Plus qu’aucun autre joueur que j’aie jamais vu jouer, Federer paraît danser sur le court et il donne, en outre, l’impression de se jouer tout bonnement des difficultés. Ce n’est donc pas un hasard si, à son propos, nous viennent des termes se rapportant à l’aspect ludique fondamental du sport. Là où les autres ne font que « performer », Federer continue de « jouer » comme le grand enfant passionné qu’il est resté.

Du point de vue strictement technique, il faut remarquer plusieurs choses. En premier lieu, son économie de gestes et sa simplicité sont si évidentes qu’elles passent la plupart du temps inaperçues. Ensuite, sa façon de défendre est unique au monde : contrairement à la plupart des grands défenseurs (Djokovic, Nadal, Murray, Ferrer ou Nishikori, pour n’en citer que quelques-uns), Federer ne recule jamais ; il ne s’épuise jamais à aller rechercher une balle difficile en fond de court, il préfère la « contrer » en demi-volée avec une adresse incroyable, parvenant même – seul joueur capable d’un tel exploit – à imprimer un léger effet à cette demi-volée au moyen d’un coup de poignet tout à fait inédit exécuté au sommet du demi-rebond. Cette technique de défense demande un coup d’oeil et une maîtrise hors du commun.

Ceux qui ont suivi les matchs de sa série de victoires, l’an dernier, durant les tournois de la saison américaine, ont pu admirer une innovation inouïe de sa part : se plaçant carrément à vingt centimètres derrière la ligne de service pour recevoir le service adverse, il réussissait à prendre ce dernier au rebond et à suivre immédiatement au filet, déstabilisant ainsi les joueurs attentistes acculés à prendre une décision immédiate – ce que, on le sait, ils répugnent à faire, préférant – comme on dit – « s’installer dans l’échange ». Or il semblerait, d’après un observateur de mes amis ayant visionné ses récents matchs australiens, qu’il ait renoué – en partie du moins – avec cette tactique révolutionnaire durant la quinzaine de Melbourne.

LA PLUS BELLE « MARQUE » DU SPORT

Il y a un autre point sur lequel Roger Federer est hors du commun, c’est sa capacité à vendre sa « marque ». Chaque année pendant dix ans, après la retraite d’André Agassi en 2006, il a été le joueur de tennis le mieux rémunéré au monde. Entre juin 2015 et juin 2016, certainement pas sa plus belle période, Forbes estimait encore ses gains à plus de 60 millions d’euros. Sa victoire de Melbourne lui a rapporté à elle seule 2,6 millions d’euros, ce qui devrait porter ses recettes totales sur une année au-dessus des 100 millions de dollars, seuil atteint jusqu’à présent seulement par Novak Djokovic. Ces derniers temps, le Serbe était plus performant sur les courts, mais le Bâlois se rattrapait largement sur le plan financier grâce à des revenus de sponsoring deux fois supérieurs à ceux de son concurrent. Nike, Wilson, Credit Suisse, Mercedes-Benz ou Rolex l’accompagnent ainsi depuis des années. Comme le rappelle aussi le magazine américain, le champion suisse se constitue un joli pactole grâce à des matchs « exhibitions ». Il n’est pas, néanmoins, le sportif actuellement le mieux payé : les footballeurs Cristiano Ronaldo et Lionel Messi et le basketteur LeBron James le devancent.

L’AURA D’UN FÉLIN AU REPOS

La panoplie technique de Roger inclut encore ce coup droit glissé en fin d’échange qui déporte son adversaire à l’extérieur des lignes, ce qui lui permet de s’avancer jusqu’au filet en fermant l’angle et de s’ouvrir ainsi toute la largeur du court à la volée. De plus, ce coup droit redoutable se transforme – environ une fois sur cinq et au moment le plus surprenant – en un amorti venant mourir au pied du filet du côté adverse. Il fut d’ailleurs le premier à réintroduire ce dernier coup sur le circuit de haut niveau. Citons encore son système de première balle servie sur la ligne centrale (qui le sort si fréquemment des situations les plus périlleuses) et, pour finir, la régularité sans faille de sa très haute et très longue seconde balle, qu’avec une audace incroyable il lui advient de suivre au filet aux moments cruciaux. Mais ce serait un véritable précis qu’il faudrait composer pour rendre compte des diverses innovations apportées par Federer, tant sur plan de la technique que de la tactique tennistiques.

Ayant couvert ces dernières années pour divers journaux, puis pour la FFT, la quinzaine du tournoi de Roland-Garros, je me suis retrouvé assez souvent non loin de notre champion, soit dans les couloirs menant à la salle d’entretiens, soit au bar des joueurs, et, à chaque fois, mon impression fut d’avoir été mis en présence d’un animal de race. Il émane de sa personne, de façon quasi magnétique, une aura de puissance et de souplesse musculaire comparable à celle d’un félin au repos. C’est une chose qui m’a souvent frappé chez les quelques grands champions que j’ai eu l’occasion d’approcher, mais jamais avec une telle force que chez lui.

Enfin, un aspect essentiel de sa personnalité qu’il est impossible de ne pas mentionner est son étonnant fair-play (qualité qu’il partage, notons-le en passant, avec son principal rival, Nadal, au point que l’on peut sérieusement se demander si une secrète osmose ne s’est pas établie entre eux au fil de leurs nombreuses rencontres). Lorsque Roger sort vaincu d’un match, il ne manque jamais de saluer avec courtoisie la performance de son adversaire. Mais le plus admirable encore reste peut-être le sentiment qu’il donne de savoir accepter sincèrement la supériorité de son vainqueur occasionnel. Comme si, d’une certaine manière, et par un effet de sagesse instinctive, il sentait que les aléas du jeu faisaient partie de l’essence même de la compétition. De fait, même le meilleur joueur du monde (et peut-être de tous les temps) ne peut prétendre à gagner sans cesse… ce qui confinerait à la monotonie et perturberait sérieusement à la fois l’ordre du monde et l’intérêt même des compétitions.

LA STRATÉGIE DU MOINDRE EFFORT

Notons aussi qu’il se livre invariablement ensuite, lorsqu’on lui tend le micro, à une analyse succincte mais précise des raisons de sa défaite sur le plan technique et tactique. Or, pour qui a bonne mémoire, il est édifiant de constater que lors des matchs qui l’opposeront ultérieurement au même adversaire, il tiendra rigoureusement compte de l’analyse qu’il aura faite ainsi, à chaud, au sortir d’une défaite. C’est là une démonstration de sang-froid dont peu de compétiteurs sont capables et dont les joueurs français en particulier, si souvent dominés par leurs émotions, feraient bien de s’inspirer. Maintenant, disons-le, sa récente performance australienne, surtout après six mois d’absence sur les circuits et alors qu’on pouvait le croire « fini » (en outre, face à sa bête noire de toujours), représente à elle seule un nouvel exploit historique.

Ken Rosewall, le « wonderkid » australien, qui domina le tennis mondial pendant plus de vingt ans au cours des années 50, puis 60 et au début des années 70, et parvint même inespérément en finale de Wimbledon à l’âge de 40 ans (face à Jimmy Connors, en 1974), déclara à la fin du tournoi qu’il était « sans doute un peu moins fort que dans [sa] jeunesse », mais que s’il avait su « tenir aussi longtemps », c’était en grande partie dû au fait qu’il n’avait «jamais cessé de progresser, compensant la déperdition de la vitesse et des réflexes par un meilleur coup d’oeil et par une technique plus économe », bref, qu’il était « persuadé qu’à 40 ans [il] jouait beaucoup mieux qu’au temps de [sa] jeunesse ». Il en est sans doute de même pour Federer, car, si l’on visionne certaines séquences vidéo du récent tournoi de Melbourne, force est de constater que notre « old wonderkid » helvétique s’est encore incroyablement amélioré dans sa stratégie du moindre effort. Sa nouvelle manière, merveilleusement adaptée à son âge actuel, peut désormais être comparée, me semble-t-il, à la pratique d’un maître d’aïkido utilisant la puissance de l’opposant pour la retourner contre lui.

Je dirais que dans cette ère infiniment triste du sport de haut niveau, lequel est très proche à mon sens d’arriver à son point de récession en raison des techniques exclusivement attentistes et pragmatiques qui y sévissent, lesquelles interdisent toute prise de risque (pensons à la récente Coupe d’Europe de football, où toutes les équipes en lice avaient manifestement pour consigne intangible de sécuriser à tout prix leur défense), Federer fait figure d’ovni. Et puisque j’ai fait allusion à une forme d’aïkido tennistique, j’ajouterai pour terminer que Roger me paraît avoir tout du sage oriental qui s’ignore – aussi bien par sa permanente et audacieuse inventivité cinétique que par son mental essentiellement pénétré de la dimension ludique de la compétition sportive. Survolant sa discipline grâce à cette sorte de dandysme spirituel dont les fées l’ont doté à sa naissance, il continue non seulement de nous enchanter sur le court, mais nous permet même, au-delà de la sphère sportive, de rêver à un monde qui pourrait peut-être un jour, à son image, dépasser le productivisme stérile auquel il est actuellement réduit.

LES MATCHS MÉMORABLES DE ROGER FEDERER

Lire l’article complet sur les echos.fr

print