Alors que les récentes provocations armées de Kiev dans l’est ukrainien et en Crimée ont été  interprétées, comme il fallait s’y attendre, par les médias occidentaux et notamment l’AFP, comme une escalade militaire à l’initiative de la Russie, au mépris des faits, et les déclarations des dirigeants ukrainiens, dont on sait pourtant qu’elles sont souvent fantasmatiques, jugeant pour la énième fois « possible » une « invasion russe », la guerre de l’information entourant le conflit ukrainien et la Russie en général est plus que  jamais au centre des préoccupations occidentales et des paléo-conservateurs qui donnent le « la » à Washington.

En avril 2015, le média EU Observer révélait déjà l’existence d’une initiative visant à « déconstruire la propagande hostile » des médias russes dans le cadre de la « nouvelle guerre froide » lancée par Washington à la faveur du conflit ukrainien. Le document, à valeur de « feuille de route », avait été adopté par le conseil européen des 19 et 20 mars et préconisait la mise en place d’un « programme d’envergure pour contrecarrer le travail des médias russes » sous la supervision de la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini. Concrètement, cette initiative a débouché sur la mise en place de la Leading European Newspaper Alliance  (LENA) à travers la création d’une plateforme de mutualisation des contenus auxquels ont adhéré de grands quotidiens nationaux comme Le Figaro, La Republica pour l’Italie, El Pais pour l’Espagne, Le Soir pour la Belgique, ou encore La Tribune de Genève, dans le but de « faire émerger une opinion publique en Europe » acquise aux intérêts et aux narratives atlantistes.

Alors qu’à la suite de la crise migratoire déclenchée par l’Allemagne de nombreux pays d’Europe centrale voient leurs opinions publiques se retourner et évoluer vers un scepticisme grandissant à l’égard du projet fédéraliste de l’Union Européenne et que les partis souverainistes ou traditionalistes redeviennent des forces politiques de premier plan, c’est le cas par exemple en République Tchèque, en Hongrie ou en Pologne, la réactivation de la « guerre froide » et de la « menace russe » à l’échelle du continent semble aujourd’hui constituer la seule option capable de faire contre-feux au délitement du projet politique euro-atlantique.

Dans cette optique, qui vise tout comme les actions terroristes, à terroriser et à paralyser l’esprit critique des populations, la diabolisation de la Russie et la création d’une « menace russe » sont essentiels. De ce fait, l’activité de contre propagande de médias comme RT ou Sputnik news, et leur influence, sont perçus par l’axe euro-atlantiste comme des menaces vitales pour leur stratégie, appelant des contre-mesures.

Ainsi, le sénat américain examine actuellement un projet de loi de 20 millions de dollars à l’initiative de la société Aveiro LP présidée par la citoyenne ukrainienne Youlia Beloussova, prévoyant la mise en place d’un Centre d’analyse et de réaction médiatique destiné à faire face à la guerre de l’information avec comme objectif de « traquer la propagande dans les médias et les réseaux sociaux » et d’en trouver l’origine. Selon l’agence Sputnik, la tâche de lutte contre la propagande russe sera confiée à des journalistes américains indépendants, à des groupes de militants et à des ONG.

Début août, c’est le Center for European Policy Analysis (CEPA), qui publiait un document intitulé « Gagner la guerre de l’information. Techniques et contre stratégies pour lutter contre la propagande russe en Europe de l’est et centrale »

A cet effet, les auteurs du rapport, sur lesquels nous reviendrons, ont établi une liste de 13 mesures.

La première préconise une analyse détaillée des médias russes, comme RT, et de leur influence concrète auprès du public ainsi qu’une surveillance étroite des réseaux sociaux afin de détecter les campagnes de « désinformation », leurs auteurs et leurs relais. Est préconisé également la détection des personnes influentes et de « celles qui pourraient être engagées pour établir la confiance », c’est à dire le recrutement d’agents d’influence…

La deuxième mesure vise à institutionnaliser et normaliser au niveau européen un processus de régulation des médias, officiellement afin de garantir la « qualité » des contenus diffusés mais qui pourra être utilisé pour sanctionner ou interdire les médias russes, comme ce fut le cas en Grande-Bretagne pour RT.

Reprenant les conclusions de la « feuille de route » d’avril 2015 adoptée par le conseil européen, le CEPA insiste également sur la nécessité de la construction d’une structure européenne de « communication stratégique », afin d’imposer une narrative commune à l’échelle du continent.

Plus inquiétant, le document n’hésite pas à faire le parallèle entre la radicalisation islamique et la « propagande russe », en préconisant, l’utilisation de Facebook, à des fins de « dé-radicalisation » pour ceux qui seraient « victimes de la propagande du Kremlin » !

Dans un souci de contrôler la diffusion de l’information et d’étouffer les voix dissidentes, le document préconise également la constitution d’un grand média « indépendant » susceptible de dominer le champ médiatique et de s’y imposer comme référence. Il cite comme exemple le média ukrainien Hromadske, dont les principaux donateurs en 2013 étaient l’ambassade des pays bas, l’ambassade des États-Unis et la fondation de Georges Soros International Renaissance Foundation, bel exemple d’indépendance…

Le document exhorte également à la création d’une grande agence de presse en langue russe destinée aux pays d’Europe de l’est, reprenant en cela la suggestion de l’European Endowment for Democracy, une agence européenne soutenant et finançant les mouvements et organisations à but « démocratiques » sur le modèle de la National Endowment for Democracy, sa consoeur américaine opérée par la CIA et récemment interdite en Russie pour ces activités de déstabilisation. Le document cite l’agence néerlandaise Free Press Unlimited, ainsi que la télévision publique estonienne ETV, ayant développés des contenus en langue russe, comme des initiatives à développer et « susceptibles d’être répliqués dans des environnements plus hostiles comme la Moldavie ou l’Ukraine ».

Ce programme global de contre propagande, qui comprend notamment un volet éducatif, possède toutes les dimensions d’un véritable « ministère de la vérité » à destination des populations européennes, sous couvert de lutter contre les voix et les médias dissidents à la narrative euro-atlantiste. La personnalité de son architecte et les financements du CEPA, ne laissent aucun doute quant au caractère profondément manipulatoire et doctrinaire de ce projet.

Le rédacteur du rapport, Edward Lucas, est le rédacteur en chef du journal britannique The Economist. Il s’est distingué depuis le début de la crise ukrainienne par une certaine forme d’hystérie concernant les médias russes. Il a notamment appelé, lors d’une conférence à Munich en février 2015 faisant référence à Sputnik et RT, à « humilier ces chaînes, ces personnes et les personnes qui les ont nommés, les producteurs qui les ont lancés et de les repousser en marge du monde des médias pour qu’on ne les considère plus comme de vrais journalistes ou de vraies chaînes mais comme des excentriques et des propagandistes. »

En 2014, il avait également fait parvenir au comité des affaires étrangères britannique un témoignage écrit d’une rare hystérie au sujet de la Russie, affirmant notamment :

« La Russie est un pouvoir révisionniste […] La Russie ne veut pas que ses voisins prennent leurs propres décisions géopolitiques.[…] Le Kremlin veut aussi mettre fin aux deux grandes institutions qui menacent ses intérêts. L’une est l’alliance atlantique.[…] La Russie veut également mettre fin au rôle de l’Union Européenne […] Prendre en compte les intérêts russes ne revient en aucune façon à changer les résultats au sein d’un ensemble de règles existantes. Il s’agit d’accepter de nouvelles règles dictées par la Russie. »

Edward Lucas se rapproche ainsi, de par son hystérie anti-russe, des paléo-conservateurs américains comme Brzezinski, qui n’ont jamais admis intellectuellement la fin de la guerre froide et dont la vision géostratégique est toujours façonnée par l’affrontement des blocs soviétiques et occidentaux. Il ne cesse ainsi d’appeler et de militer dans ses ouvrages pour une « nouvelle guerre froide », qui correspond au titre d’un de ses essais parus en 2008…

Eward Lucas est également vice-président du CEPA (Center for European Policy Analysis ) qui a produit son étude. Ce think-tank atlantiste est principalement financé par le complexe militaro-industriel américain, on retrouve parmi ses principaux donateurs Boeing, Bell Helicopter, Lockheed Martin, Raytheon, Sikorsky Aircraft, et le département de la Défense…

Guillaume Borel | 12 août 2016

Guillaume Borel est l’auteur de l’ouvrage Le travail, histoire d’une idéologie. Éditions Utopia: 2015. Il s’intéresse aux questions de macro-économie, à la géopolitique et aux questions de propagande et d’intoxications médiatiques.

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Source: http://arretsurinfo.ch/comment-laxe-euro-atlantiste-veut-faire-taire-les-medias-russes/

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