Le livre de Francis Wade « Myanmar’s Enemy Within: Buddhist Violence and the Making of a Muslim ‘Other’ »


Critique du livre de Francis Wade
« Myanmar’s Enemy Within:  Buddhist Violence and the Making of a Muslim ‘Other’ » par Bertil Lintner pour The Irrawaddy le 4 septembre 2017 

Par Bertil Lintner | 4 Septembre 2017 | Irrawaddy

Aucune des nombreuses crises du Myanmar n’a capturé autant d’attention du monde extérieur que la question Rohingya dans le nord-ouest de l’État Rakhine. Les conflits entre les communautés musulmane et bouddhiste, l’intervention souvent brutale des forces de sécurité du pays et la fuite subséquente de dizaines de milliers de Rohingyas vers le Bangladesh voisin ont été largement traités par les médias internationaux. Les diplomates étrangers, les représentants des Nations Unies et une commission consultative demandée par le gouvernement du Myanmar et dirigé par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan ont visité la région et ont reçu des recommandations pour une solution de la crise.

La publication du livre de Francis Wade, « Myanmar’s Enemy Within: Buddhist Violence and the Making of a Muslim ‘Other’ » est donc très opportune. L’auteur, un ancien journaliste de « Democratic Voice of Burma », une chaine de télévision et de radiodiffusion qui, jusqu’à récemment, était basée en exil, emmène le lecteur dans un voyage à travers le pays, pas uniquement dans l’État Rakhine, et raconte ses rencontres avec des fonctionnaires locaux, des gens ordinaires et des militants des deux camps. Le livre est écrit en prose élégante et il ne fait aucun doute que l’auteur a passé beaucoup de temps à examiner les causes profondes du conflit, y compris ses antécédents historiques.

Mais le principal problème du livre est qu’il ne distingue pas clairement les différentes communautés musulmanes du Myanmar. Il est facile d’avoir l’impression que tous sont, d’une manière ou d’une autre, liés aux Rohingyas, quand ils ont en fait des origines diverses et n’ont que leur religion en commun. La grande majorité des musulmans du Myanmar parlent la langue birmane qui est leur langue maternelle et vivent dans un environnement urbain où beaucoup d’entre eux vivent du commerce. Certains ont des ancêtres venus du sous-continent indien, mais ce n’est pas toujours le cas. Les Panthays sont d’origine chinoise et diffèrent considérablement des autres musulmans en ce qui concerne les coutumes, les traditions et la culture.

De nombreux musulmans du Myanmar ont joué un rôle important dans la vie sociale, pour le service de l’état et en politique. Parmi eux, U Raschid, un éminent chef étudiant lors de la lutte contre le colonialisme britannique dans les années 1930, est devenu ministre dans plusieurs gouvernements après l’indépendance en 1948; U Razak, un politicien éminent qui a été assassiné avec Aung San et les autres martyrs le 19 juillet 1947; Ba Galay alias Mohammed Bashir, un comédien et un animateur qui a inventé le personnage U Shwe Yoe, le danseur joyeux avec son parapluie brisé et son longyi (sarong birman) mal ajusté qui depuis près d’un siècle est une figure majeure du théâtre birman(performance traditionnelle de la troupe de danse); Pe Khin, un ancien diplomate de premier plan, qui a été considéré comme l’architecte en chef de l’accord historique de Panglong de 1947 entre Aung San et les représentants des minorités ethniques Shan, Kachin et Chin, accord qui a ouvert la voie à la création de l’Union de Birmanie; Maung Thaw Ka, ou Major Ba Thaw, un officier de marine qui est devenu un écrivain célèbre et qui, en 1988, est devenu l’un des fondateurs de la Ligue nationale pour la démocratie; Kan Chun, un dessinateur populaire de Mandalay; et, au cours des dernières années, Ko Ni, un expert en droit constitutionnel et l’un des avocats les plus remarquables du Myanmar, qui a été assassiné le 29 janvier de cette année. Aucun de ces musulmans éminents n’est mentionné dans le livre de Wade, et il serait difficile de les mettre, même maintenant, dans la catégorie « autre », que l’auteur utilise pour décrire aujourd’hui la place des musulmans dans la société du Myanmar. Il y a des communautés musulmanes éparpillées dans les villes de tout le pays.

En revanche, la plupart des Rohingyas vivent dans des zones rurales bordant un pays où les gens parlent la même langue et partagent une culture commune. Après l’indépendance en 1948, des militants de cette minorité voulaient rejoindre le Pakistan de l’Est, qui est devenu Bangladesh en 1971. Cette rébellion s’est éteinte dans les années 1950, mais dans les années 1970, des organisations telles que le Rohingya Patriotic Front ont émergé suivie par le plus radical Rohingya Solidarity Organization (RSO) et l’encore plus extrémiste Arakan Rohingya Salvation Army d’aujourd’hui. Ce n’est pas une excuse pour les atrocités commises contre les communautés dans les cantons nord-ouest du Rakhine, Maungdaw, Buthidaung et Rathedaung, où la majorité de la population se compose de musulmans qui parlent le dialecte chittagonien du bengali et s’appellent Rohingyas, mais il est important de comprendre que leur situation et leur dynamique sont fondamentalement différentes de celles des communautés musulmanes vivant dans les centres urbains du Myanmar. Wade n’analyse pas ces questions ni leur vrai signification lorsque le conflit de l’État Rakhine se répand dans ces communautés.

Afin de démontrer que les Rohingyas vivaient dans cette région depuis des siècles, Wade cite, comme le font de nombreux partisans de la cause Rohingya, un rapport de Francis Buchanan-Hamilton de 1799, où il mentionne un peuple appelé « Rooinga » qui vivait dans ce qui est maintenant l’État Rakhine (p. 65). Le lieu ou ils vivaient n’est pas clair, et Buchanan-Hamilton les a rencontrés à Inwa (Ava), alors capitale de l’Empire de Myanmar, et non pas dans l’État Rakhine d’aujourd’hui. De plus [Buchanan-Hamilton] était un botaniste et un zoologiste, pas un ethnographe ou un anthropologue. Et il faudra attendre 150 ans avant que l’on mentionne un peuple appelé « Rohingya » ou quelque chose de semblable, une appellation employée comme un terme politique pour nommer les musulmans du nord-ouest du Rakhine qui jusqu’alors avaient été appelés Chittagoniens.

Naturellement, les gens ont le droit de se donner à eux-mêmes le nom qu’ils veulent, mais nous devons reconnaître que l’appellation « Rohingya » dans la manière dont elle est utilisée aujourd’hui est récente et qu’il serait difficile de la faire remonter au-delà de la fin du 18ème siècle. Ce nom s’est répandu lorsque le Pakistan et le Myanmar sont devenus des pays indépendants et que certaines minorités ont ressenti le besoin d’établir une identité ethnique plus ferme dans ces nouveaux pays. Dans la même veine et à peu près au même moment, les bouddhistes du Rakhine vivant du côté de la frontière du Pakistan oriental (maintenant Bangladesh) ont commencé à s’appeler « Marma ». Nous ne savons pas qui a été le premier à utiliser le nom de Rohingya, mais nous savons que le terme Marma a été officiellement inventé par Maung Shwe Prue, un chef rakhine de l’ancien Bengale oriental, à la fin des années 1940 pour donner à sa communauté une nationalité distincte. Et il est intéressant de noter que les Marmas n’ont jamais eu de problème pour acquérir la nationalité pakistanaise et plus tard celle du Bangladesh alors que les Rohingyas restent apatrides.

Il y a aussi, malheureusement, des erreurs factuelles flagrantes dans le livre de Wade qui auraient pu être évitées si le manuscrit avait été vérifié plus attentivement par des experts ou pourquoi pas par des Birmans bien informés. Il y a des références fréquentes à la « chute » de l’ancien dictateur Ne Win en juillet 1988, qui, selon Wade, est due à « son juge en chef, U Maung Maung » (p. 38.) Tout d’abord, la plupart les observateurs ne croient pas que Ne Win a été évincé en 1988. Il a démissionné de son dernier poste dans la hiérarchie gouvernementale, président du Parti du Programme Socialiste de Birmanie (BSPP), pour devenir le pouvoir qui se cache derrière le trône, situation dans laquelle il est resté plusieurs années après 1988. Et son successeur en tant que président du BSPP, le 26 juillet 1988, était Sein Lwin, un ancien officier militaire qui a remplacé, dès le jour suivant, San Yu à la présidence de l’Etat. Maung Maung est entré en fonction le 19 août, après que Sein Lwin ait démissionné le 12 août.

Wade prétend également que l’armée du Myanmar « a déployé des hélicoptères de combat pour tirer sur les villageois » après une attaque contre les postes de police en octobre de l’année dernière (p. 264). Les forces armées du Myanmar possèdent des hélicoptères de combat Mi-35 « Hind » fabriqués en Russie, mais ceux-ci ont été déployés uniquement dans les zones de guerre dans les états Kachin et Shan. Dans l’État Rakhine, seuls des hélicoptères de transport ont été utilisés. Il y a peut-être eu des soldats qui tiraient à partir des portes, mais cela n’en fait pas des armes de guerre.

Les lecteurs birmans peuvent également être confus par l’utilisation au hasard des titres honorifiques du Myanmar. Certains hommes sont désignés par leurs titres honorifiques « U » et « Ko » et certaines femmes par un honorifique « Ma », tandis que d’autres ne le sont pas, donnant l’impression que ces titres font partie de leur nom (le titre honorifique « U » ou « Uncle » est normalement utilisé dans les textes anglais uniquement lorsque la personne en question n’a pas plus d’un nom, comme U Nu ou U Thant.) Et le Roi Thibaw est appelé « King Thibaw Min » (page 22 et ailleurs), ce qui est une répétition vu que « Min » veut dire « Roi » (King) en langue birmane. Mais cela devient plus grave lorsque Wade tente d’expliquer pourquoi les Rohingyas sont exclus de la citoyenneté du Myanmar. Il trace l’origine de la division de la population du Myanmar en une multitude de groupes ethniques différents en remontant au pouvoir colonial britannique qui, affirme-t-il, « comptait, ou a même créé, 139 groupes ethniques dans son recensement de 1931 ». Ce recensement était inclus dans le recensement de l’Inde, alors que le Myanmar faisait partie de l’Inde britannique, mais les recensements indiens, avant et après 1931, ne définissaient pas l’appartenance ethnique. Ils étaient basés sur le langage, y compris les dialectes et les sous-dialectes, et cela peut difficilement être qualifié de « groupes ethniques ». Cependant, il existe une barre latérale dans le recensement de 1931 avec une liste de 20 groupes ethniques, mais c’est plutôt une note de bas de page au reste du texte qu’une enquête approfondie sur la composition ethnique de la colonie.

Cela devient plus compliqué lorsque Wade se réfère systématiquement aux « 135 races nationales » du pays, dont il semble croire qu’elles figurent dans une annexe de la loi sur la citoyenneté de 1982. Wade n’est pas seul à prétendre cela. La même erreur apparaît dans les écrits de nombreux journalistes occidentaux qui rendent compte de la crise au Rakhine, mais la loi de 1982 ne mentionne pas « 135 races nationales ». Au lieu de cela, la loi et ses annexes précisent les différents types de citoyenneté en déclarant que « des ressortissants comme les Kachin, Kayah, Karen, Chin, Bamar (Birman), Mon, Rakhine ou Shan et des groupes ethniques qui se sont installés dans l’un des territoires compris dans l’État de façon permanente lors d’une période antérieure à 1185 BE (1823 après J.-C.) sont des citoyens de la Birmanie. »[I] En plus d’assurer la citoyenneté complète aux personnes de ces huit catégories, la loi prévoit des règles pour accorder aux autres résidents « la citoyenneté associée » et la « citoyenneté naturalisée ». C’est ainsi que ceux des Rohingyas qui possédaient la citoyenneté du Myanmar l’ont perdus.

La première fois que « 135 races nationales » ont été mentionnées, c’était au début des années 1990, lorsque le gouvernement du Myanmar était régi par le Conseil d’État pour la Restauration de la Loi et de l’Ordre (SLORC). L’expert britannique du Myanmar, Martin Smith, a écrit dans son étude de 1994 intitulée « Ethnic Groups in Burma: Development, Democracy and Human Rights »: « Le Conseil d’État pour la Restauration de la Loi et de l’Ordre, qui a dirigé la Birmanie depuis 1988, se réfère lui-même aux « 135 races nationales » de Birmanie, mais n’a produit aucune donnée fiable ni de liste de noms. »

L’une des premières références officielles aux « 135 races nationales » se trouve dans un article écrit par « un officier de Tatmadaw (l’armée birmane) de haut rang » et publié le 7 août 1991 dans le Working People’s Daily: « Le fait qu’il y ait 135 races nationales vivant au Myanmar Naing-Ngan est un obstacle à l’idée de rédiger une constitution fondée sur le « grand concept de la race ». Si l’Etat doit être constitué sur le « grand concept de la race », la question de mettre fin aux insurrections armées dans le pays ne sera pas possible et cela pourrait provoquer de graves perturbations raciales ». Dans un discours de 1991, le chef de la junte, le général Saw Maung, a également mentionné pour la première fois « 135 races nationales ».

En d’autres termes, tous les groupes ethniques majeurs devraient être divisés en une abondance de sous-groupes plus petits dans le cadre d’une politique qui ne peut être décrite que comme « diviser pour mieux régner ». Aucune liste officielle complète de ces « 135 races nationales » n’a effectivement été produite jusqu’au moment du nouveau recensement – et c’était en 2014. Cette liste laisse également penser que son but était destiné à créer des divisions au sein des États ethniques plutôt que de relier le pays derrière un concept fonctionnel et fédéral. En outre, cela devait être une formidable tâche de créer « 135 races nationales » dans un pays qui, de manière plus réaliste, compterait entre 20 et 30 groupes ethniques. La liste mentionne, par exemple, 12 groupes ethniques différents dans l’État Kachin, neuf dans l’État Kayah, 11 dans l’État Kayin, 53 dans l’État Chin, neuf groupes de Bamar, un dans l’État Mon, sept dans l’État Rakhine et 33 dans l’État Shan.

Wade ne fournit aucune analyse à ce sujet, ce qui rend difficile de comprendre le contexte des conflits ethniques du Myanmar et les raisons pour lesquelles, après des décennies d’indépendance, il y a encore une guerre civile dans les régions frontalières du pays. Mais là encore, la situation dans le nord-ouest de l’État Rakhine est fondamentalement différente de celle des autres zones de conflit. La grande majorité des musulmans vivant à Maungdaw, Buthidaung et Rathedaung peuvent n’être que des paysans qui veulent simplement être laissés tranquilles, mais des radicaux qui se trouvent parmi eux ont des contacts avec des groupes partageant les mêmes idées au Bangladesh, au Pakistan, en Arabie Saoudite et dans les pays du Golfe. Certains Rohingyas sont même allés se battre en Afghanistan dans les années 1980, d’autres ont récemment été formés par des militants du Pakistan et du Bangladesh. Wade ne mentionne le militantisme de quelques Rohingyas qu’en passant seulement, ce qui constitue une lacune majeure. Ces militants peuvent ou non bénéficier d’un large soutien populaire, mais ils sont néanmoins là et leurs attaques peuvent être mortelles, comme nous l’avons vu en août et le voyons aujourd’hui. Et beaucoup de Rakhines bouddhistes trouveraient troublant, pour le moins, que les cartes accompagnant les emblèmes de ces groupes incluent toujours l’ensemble de l’Etat Rakhine dans le territoire qu’ils revendiquent comme étant le leur.

Malgré toutes ces lacunes, les omissions dans le récit et certaines erreurs factuelles, le livre de Wade vaut la peine d’être lu. C’est une contribution utile et quelque peu controversée au débat et, en tant que tel, il doit être reçu avec des éloges et des critiques. Et ce débat est nécessaire si nous souhaitons voir une solution à un conflit qui déchire l’État Rakhine et affecte également d’autres régions du pays.

Par Bertil Lintner

Publié le 4 Septembre 2017 par Irrawaddy

[i] http://www.ibiblio.org/obl/docs/Citizenship%20Law.htm (la loi et ses annexes précisant les différents types de citoyenneté).

Bertil Lintner est un journaliste et auteur primé spécialiste de la Birmanie.

Bertil Lintner
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