Par Elijah J. Magnier | .

Sahwa « Réveil » syriens négocient avec Daech à propos d’Abou Kamal

À la suite de l’échec du référendum des Kurdes irakiens et du projet de diviser l’Irak, il convient de s’attarder au rôle joué par la Syrie, maintenant que le groupe armé « État islamique » (Daech) se désintègre lentement, acculé dans la zone frontalière entre Deir Ezzor et Abou Kamal. Cependant, les États-Unis semblent déterminés à conserver une partie du territoire syrien, en laissant les Kurdes syriens exercer leur mainmise au nord-est de la Syrie, notamment sur les régions riches en pétrole et en gaz. Cela permettra-t-il aux USA d’imposer leurs visées politiques à Damas à la fin de la guerre?

Les forces soutenues par les USA ont progressé dans des secteurs au nord-est qui étaient sous la coupe de Daech, avec peu ou pas d’engagement militaire. Daech s’est retiré de plus de 28 villages et gisements pétroliers et gaziers à l’est de l’Euphrate, les abandonnant aux forces kurdes et américaines, aux termes d’un accord conclu avec le groupe terroriste. C’était un moyen efficace d’empêcher l’armée syrienne d’en prendre le contrôle et de créer une situation qui pourra éventuellement servir pour exercer un chantage sur Damas.

Il convient de noter que l’accord entre les USA et les forces kurdes sous leur commandement d’une part, et Daech d’autre part, a été rendu possible grâce à l’appui des tribus arabes locales, les sahwa syriens (« réveil » en arabe), qu’on pourrait comparer aux milices sahwa irakiennes. Les forces armées des USA, qui ont acquis une bonne expérience dans les tractations avec les tribus arabes locales, négocient en vue de les convaincre à communiquer avec Daech pour qu’il leur concède la région d’Abou Kamal avant que l’armée syrienne ou les forces qui y sont associées n’y parviennent.

Les USA tentent de fermer le corridor frontalier entre la Syrie et l’Irak et de prendre le contrôle d’un second point de passage (al-Tanaf est le premier), afin de couper l’herbe sous le pied des forces iraniennes et du Hezbollah, qui arrivent de la station de pompage T2, et de parvenir avant eux à ce dernier bastion de Daech.

En fait, le plan de l’Iran consistait à se ruer vers Abou Kamal d’abord au lieu de s’attarder dans la zone autour de Deir Ezzor. Pour ce faire, il fallait un soutien aérien des Russes dans la zone semi-désertique et le long de la frontière avec l’Irak. Sauf que la Russie considérait la course de Deir Ezzor jusqu’aux puits de pétrole et de gaz comme une priorité absolue et qu’il valait mieux pour elle de prendre le contrôle des sources énergétiques d’abord, puis de progresser vers Abou Kamal/al-Qaim ensuite.

Les États-Unis sont toutefois arrivés avant la Russie au gisement pétrolier et gazier d’Omar (9 000 barils par jour) et à l’usine de gaz de Conoco (150 millions de pieds cubes), que Daech a livré aux Kurdes sans la moindre résistance. Les militaires américains ont acquis beaucoup d’expérience de négociation avec les tribus arabes en Irak, qui sont en train de se déployer dans la région du nord syrien jouxtant l’Anbar irakien, tout comme avec les djihadistes, en ayant déjà conclu avec eux divers accords en Syrie et en Irak.

Les USA prennent ces mesures audacieuses dans le but d’imposer leurs vues au président syrien Bachar al-Assad, dans le cadre de négociations qui promettent d’être plus dures au début de l’année qui vient, quand la « guerre contre la terreur » prendra fin. Avec la perte des derniers bastions de Daech à Abou Kamal, Al-Qaim et Deir Ezzor, seules les braises d’al-Qaeda (alias Hay’atTahrir al- Cham) rougeoient encore sous les cendres turques. Les troupes d’Ankara sont entrées dans la ville d’Idlib, au nord de la Syrie, en vertu d’un protocole d’entente avec al-Qaeda, sans le moindre heurt. Cela indique que la Turquie n’a pas mis fin à son rôle en Syrie et qu’Ankara va jouer la carte d’al-Qaeda lorsque ses forces armées seront invitées à se retirer de la Syrie.

Quant à Daech, dont « l’État » s’est étiolé, il ne voit pas d’inconvénient à conclure des accords avec les USA (sous le couvert des tribus arabes sunnites dans la région syrienne), tant qu’il peut maintenir ce qui lui reste de forces et se déplacer ailleurs, principalement là où l’armée syrienne et ses alliés s’activent. Mais Damas va-t-il céder à ce chantage?

Bien sûr que non! Damas ne cédera pas au chantage. Pendant plus de six ans, Assad a su lutter contre la communauté internationale et les pays régionaux, qui ont dépensé des milliards de dollars pour le renverser, changer de régime et donner le pouvoir aux extrémistes!

Aujourd’hui, Damas contrôle la majeure partie de la production gazière et pétrolière de la Badia syrienne (steppes) et de Tadmor à Deir Ezzor, ce qui lui permet de répondre aux besoins du marché local, sans toutefois pouvoir exporter du pétrole comme c’était le cas avant la guerre. L’armée syrienne contrôle aujourd’hui une production de pétrole équivalant à 3 milliards de dollars par an, qui lui permet de ne plus en importer comme il le faisait pendant les dernières années de guerre. La Syrie s’apprête aussi à augmenter sa production de pétrole, en vertu de contrats signés avec la Russie, et à explorer des gisements pétrolifères dans la Méditerranée, au large de la côte syrienne. Cela devrait amener Damas à combler le manque à gagner actuel et à négocier avec les Kurdes syriens de façon « décontractée », sans avoir à concéder le moindre territoire.

La question de la présence américaine demeure entière, car une fois la guerre contre Daech terminée, les USA deviendront une force d’occupation. La position de Damas s’est ainsi renforcée, d’autant plus qu’il est disposé à reconsidérer l’administration locale des Kurdes sous le contrôle du gouvernement central syrien, tant que la menace de la séparation – comme ce fut le cas en Irak – est écartée.

Il y a aussi un autre danger qui pousse les Kurdes à se rapprocher de Damas et c’est la Turquie, qui est déterminée à annexer les territoires syriens le long de sa frontière, en particulier ceux contrôlés par les Kurdes. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé son intention d’intervenir dans la ville kurde d’Afrin, ce qui amène les Kurdes à chercher refuge auprès de la Russie et de Damas, plutôt que sous le jupon des USA.

Ce qui précède et plus encore devrait surgir au cours des prochains mois, quand Damas sera confronté à l’étape la plus difficile pour la Syrie : les négociations politiques et la reconstruction d’un pays qui coûtera plus de 500 milliards de dollars.

Par Elijah J. Magnier | 27 octobre 2017

Article original: 

Traduction : Daniel G.

Imprimer