Mise à jour le 09.04.2016

L’agence Reuters a diffusé, le 8 avril, l’information selon laquelle Daech aurait assassiné 175 ouvriers, après les avoir enlevés dans une cimenterie située à Dmeir, au nord-est de Damas. Cette information a finalement été démentie. Heureusement, un grand nombre d’entre eux semble avoir échappé aux griffes des djihadistes, même si l’on ignore à l’heure actuelle le bilan exact, sur le plan humain, de cette détestable opération.

Dénuée de la moindre justification militaire, cette lâche agression contre des civils est à l’évidence une opération de représailles qui fait suite aux humiliantes défaites subies à Palmyre et à Al-Qariatayn. On peut déjà parier que les médias occidentaux en parleront à peine, car ses victimes, faute d’appartenir au camp du bien, ne seront jamais assez dignes d’une compassion sélective qui conduira honteusement ces officines de propagande, une fois encore, à détourner le regard de ce qu’elles ne veulent pas voir.

Bien sûr, nous n’avions pas besoin de cette nouvelle démonstration pour prendre conscience de la nature mortifère de cette organisation. D’horreur en horreur, nous mesurions la profondeur du mal qui gangrène la région et qui se répand comme une traînée de poudre à l’échelle planétaire, les pays d’Afrique et du Moyen-Orient payant de loin le plus lourd tribut à ce fléau. Mais nous mesurions aussi, au spectacle de cette marée dévastatrice, l’immensité de l’hypocrisie occidentale. Face à l’hydre malfaisante, l’Occident vassalisé par l’hyperpuissance a obstinément consolidé une alliance qui en constituait précisément la matrice originelle. Au lieu de s’attaquer à la racine du mal, il en favorisa la prolifération.

On sait comment cette connivence entre la politique néo-coloniale et l’idéologie wahabite a engendré le monstre il y a un quart de siècle. Et on a vu comment l’acharnement impérialiste contre Damas, ce dernier carré du nationalisme arabe, lui a subitement donné des ailes. Cette complicité de longue date, qui plus est, a fait naître la singulière aberration que constitue l’alliance des tueurs et de leurs victimes. Comme si Bachar Al-Assad faisait mitrailler les terrasses de nos cafés, nous fûmes conviés à entériner la coalition surréaliste entre des Etats qui financent la terreur et des Etats dont la population, trahie par des dirigeants sans scrupule, lui fournit des cibles faciles.

Dans cette avalanche de monstruosités, la nouvelle agression perpétrée en Syrie, toutefois, a quelque chose d’inédit. Elle révèle à sa façon l’un des aspects les plus abjects de l’entreprise djihadiste et takfiriste. Les victimes, ici, sont des ouvriers, des travailleurs cueillis par les assassins sur leur lieu de travail, au petit matin, dans une localité où aucun affrontement ne se déroulait. Cette action violente n’est donc pas une opération militaire, encore moins un acte révolutionnaire : c’est un crime de classe.

Car ce raid d’une particulière lâcheté traduit la haine vouée aux prolétaires, selon un scénario digne de l’histoire des répressions menées contre le peuple laborieux par les mercenaires de la classe dominante, comme ce fut le cas en France au XIXème siècle. Cette violence exercée contre la classe ouvrière syrienne a ainsi une signification exemplaire. Dans son ignominie, elle a pour vertu de montrer le vrai visage du djihadisme prétendument révolutionnaire. Elle signe le destin pathétiquement sanglant, presque burlesque dans son dénouement macabre, de cette « révolution syrienne » qui n’a jamais existé.

Et en effet, qui sont les tueurs de Daech ? Ils ne sont, pour l’essentiel, ni des déclassés en quête du grand frisson, ni des fous mystiques rêvant d’apocalypse. Ils sont, en réalité, les mercenaires grassement rémunérés en pétrodollars par des dynasties corrompues, cramponnées à leurs privilèges, qui ont juré la perte d’un Etat rebelle à l’hégémonie occidentale. Ils constituent la méprisable piétaille de l’ordre impérial, cette chair à canon dont les services sont clandestinement loués à l’OTAN par les monarchies réactionnaires du Golfe.

Aussi me font-ils penser à ce que Marx disait des seconds couteaux du coup d’Etat bonapartiste dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1851). Ces combattants sans gloire sont les petites frappes à la solde du capital, cette lie de la société qui se vend pour une bouchée de pain, cette pègre issue des bas-fonds prête aux pires ignominies pour se faire une place au soleil, ces sombres exécutants des basses besognes dont les couches dominantes ont toujours eu besoin contre les prolétaires récalcitrants. Si leurs commanditaires constituent la racaille d’en haut, ils sont, eux, la racaille d’en bas.

Bruno Guigue | 8 avril 2015

Bruno Guigue est un haut fonctionnaire, essayiste et politologue français né à Toulouse en 1962. Ancien élève de l’École Normale Supérieure et de l’ENA. Professeur de philosophie et chargé de cours en relations internationales dans l’enseignement supérieur. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont « Aux origines du conflit israélo-arabe, l’invisible remords de l’Occident » (L’Harmattan, 2002).

Source : https://arretsurinfo.ch/daech-ou-la-racaille-den-bas/

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