Entretien avec Tewfik Hamel. Expert et chercheur en histoire militaire à l’université Paul Valéry

Propos recueillis par Ramdane Kebbabi | el Watan

Pas moins de 25 terroristes ont été neutralisés par les éléments de l’ANP la semaine dernière en Algérie. Cet exploit traduit-il l’efficacité de la lutte antiterroriste ou n’est-ce qu’une autre preuve qui démontre la persistance de la menace terroriste ?

La lutte antiterroriste n’a jamais cessé en Algérie. Mais la stratégie d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui. Le changement d’approche est intervenu au lendemain de l’attaque de Tiguentourine. Cette attaque fut une surprise stratégique, d’autant qu’elle a suscité une prise de conscience, chez les décideurs, de l’ampleur et de la portée de la menace terroriste aussi résiduelle soit-elle. Depuis, les forces de sécurité ont un seul mot d’ordre : le grand nettoyage, privilégiant une approche militaire, aller chercher les terroristes là où ils sont. D’où de grands ratissages réguliers soutenus par d’importants moyens matériels et humains.

Mais la nature fractionnée de la mouvance islamiste algérienne a rendu la tâche un peu difficile. Ce qui explique d’ailleurs, en partie, que des poches de résistance terroristes sont toujours actives et posent de sérieux problèmes de sécurité. Les tendances centrifuges des mouvements terroristes rendent leur éradication difficile et continuent à induire de faibles niveaux de violence islamiste qui peuvent prolonger leur durée pendant un certain temps.

Contrairement à beaucoup de groupes terroristes, où les forces sont coordonnées sous un commandement centralisé capable de négocier un cessez-le-feu, la mouvance terroriste islamiste algérienne n’a jamais été un mouvement cohérent unifié. Elle a été caractérisée par une affiliation nébuleuse et lâche de groupes autonomes, chacun avec sa propre direction,  ses stratégie, tactique et dogme religieux. Cette situation, couplée à la mondialisation du terrorisme et l’instabilité de son voisinage, met l’Algérie face à d’énormes défis. Au cours des dernières années, le terrorisme en Algérie est réapparu dans le cadre d’un mouvement mondialisé lié à la circulation internationale des djihadistes et la montée d’Al Qaîda/Daech.

Daech vient de revendiquer l’attentat terroriste avorté de Constantine. Est-ce une preuve que cette organisation est implantée en Algérie ou qu’elle peut l’être à l’avenir ?

Durant la décennie noire, les groupes terroristes algériens ne faisaient pas appel aux combattants étrangers, car la base nationale permettait de répondre à leurs besoins en termes d’effectifs et ressources. L’épuisement de cette base fut l’une des raisons qui ont poussé le GSPC puis AQMI à faire appel aux combattants étrangers des pays du Sahel et d’Afrique du Nord. Les groupes armés algériens ne présentent pas une menace stratégique, mais une préoccupation sécuritaire, car ils sont privés de toute base populaire (le vrai sanctuaire).

Les deux principaux comportements qui sont observables chez les groupes armés, y compris AQMI/Daech, sont la rhétorique, c’est-à-dire ce qu’ils annoncent à divers publics et ce qu’ils font. Comme c’est souvent le cas, leurs actes ne sont pas toujours conformes à leurs déclarations publiques. C’est sous cet angle qu’il faut appréhender l’annonce récente de la création d’une nouvelle alliance dirigée par le Malien Iyad Ag Ghali et placée sous la bannière d’Aqmi.

Les groupes armés sont des «organismes» complexes qui dépendent de cinq facteurs — leadership, populations, ressources, infrastructures et défenses —, une fois éliminés, le groupe disparaît. Aujourd’hui, l’étau se resserre sur les groupes algériens au vu de ces cinq facteurs. Cela dit, malgré le renforcement des mesures de sécurité aux frontières, les groupes locaux peuvent toujours être rejoints par des éléments qui sévissaient en Libye ou dans les pays du Sahel.

Contrairement à une organisation terroriste classique qui tire son efficacité de la motivation et la cohésion d’un petit nombre de personnes dans des cellules clandestines, AQMI/Daech tire sa puissance de la profondeur d’une base démographique supranationale (Sahel, monde arabe, Europe) et sa capacité à intimider, coopter, ou mobiliser cette base de soutien.

Selon vous, la lutte armée peut-elle, à elle seule, permettre l’éradication définitive du fléau terroriste ou le combat doit-il être mené ou est-il déjà mené sur d’autres fronts ?

Dans le domaine de la lutte contre les mouvements terroristes, le succès ne se mesure pas uniquement en territoires gagnés et en pertes sur les champs de bataille, mais en réseaux pénétrés, en communications interceptées, en virements bancaires bloqués et en programmes d’armement secrets découverts. Dans cette guerre, intelligence et surveillance, diplomatie multilatérale et vigilance accrue sur le front intérieur importeront plus que les prouesses militaires. L’allégeance et la confiance des populations au gouvernement seront les arbitres finaux du succès. Cela implique de prendre au sérieux les phénomènes de la dépolitisation et l’islamisation et (par) leur neutralisation démocratiquement, politiquement et institutionnellement.

Une autre menace souvent négligée est la jonction terrorisme-criminalité. Au Sahel, les groupes armés se sont multipliés en nombre et en capacité. Ils sont devenus plus diversifiés en termes de sous-types (terroristes, insurgés, criminels, milices, etc.), et ce, dans chacune des variables suivantes : vision, mission et moyens qu’ils emploient.

Comme le montre le cas du Mali, ils forment de plus en plus des alliances lâches les uns avec les autres pour des opérations spécifiques. Ils vont corrompre des dirigeants d’Etats instables économiquement fragiles ou faillis, s’insinuer dans les banques et les entreprises en difficulté, et coopérer avec les mouvements politiques insurgés pour contrôler les zones géographiques importantes. L’intersection des réseaux criminels et terroristes peut être regroupée en trois catégories, à savoir la coexistence, la coopération et la convergence où chacun adopte les comportements et méthodes qui sont le plus souvent associés à l’autre. Le plus inquiétant pour l’Algérie est la prolifération et croisement en même temps de ces trois tendances dans le Sahel, y compris en Libye.

L’Algérie a-t-elle tiré, selon vous, les leçons qui s’imposent de la période de la décennie noire ?

S’il y a une leçon à retenir, c’est de focaliser sur la sécurité et le bien-être des populations, l’unique façon de renforcer le front intérieur et construire un vrai front contre le terrorisme. Il faut saisir la logique des terroristes, qui agissent parce qu’ils pensent qu’ils peuvent atteindre leurs objectifs, généralement dans l’espoir que l’Etat dans lequel ils agissent soit trop faible pour les arrêter ou prévenir de tels actes à l’avenir. La «décennie noire» est mieux comprise comme une insurrection terroriste, plutôt que comme un problème classique de terrorisme. L’Algérie n’était pas confrontée au terrorisme proprement dit, mais à une «guerre de quatrième génération» ; une forme évoluée d’insurrection islamiste où le terrorisme n’était qu’une tactique parmi d’autres. L’armée algérienne affrontait un adversaire impitoyable qui a combiné des tactiques de guérilla avec des attaques asymétriques pour mener une «guerre hybride» complexe.

Pour vaincre, une guérilla doit évoluer et «se déplacer parmi les populations comme un poisson nage dans la mer», disait Mao Zedong. Pour y faire face, la stratégie consiste à renforcer l’efficacité de l’Etat tout en affaiblissant les terroristes. Il y a un certain nombre de tactiques nécessaires pour atteindre cet objectif, à la fois la mort et la capture des terroristes, l’amélioration de la gouvernance et des conditions socioéconomiques.

Ramdane Kebbabi | le 06.03.17

Source: el Watan

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