La propagande, par définition séduisante et ostensible, se veut positive (votez, militez..). Elle vante les réalisations d’un régime ou exalte le camp du bien. La désinformation, offensive et secrète dans ses mécanismes, est une falsification destinée à tromper l’opinion (et surtout à délégitimer l’autre) ; elle se distingue de la simple intoxication des dirigeants adverses (leur fournir de faux tuyaux pour les pousser à de mauvaises décisions) par la largeur de sa cible. Le terme désinformation est apparu au temps de la guerre froide, même si, la pratique de la tromperie et du stratagème est bien plus ancienne : des théoriciens comme Enée le Tacticien ou le Chinois Sun Tzu en traitaient, dès l’Antiquité.

Mais la dénonciation d’une méthode destinée à tromper, démoraliser et diviser le camp adverse, et liée aux mass médias modernes est relativement récente. Vladimir Volkoff essaie – dans Le montage, Grand prix du Roman de l’Académie française en 1982 – de cerner les principales méthodes de la désinformation. En 1997, sa « Petite histoire de la désinformation » en donne une définition, « une manipulation de l’opinion publique, à des fins politiques avec une information traitée par des moyens détournés ». La désinformation suppose la propagation d’une information fabriquée en vue d’un effet déstabilisateur (sur un gouvernement, une entreprise, un mouvement d’idées). Dans mon ouvrage « L’ennemi à l’ère numérique », j’avais proposé : « la désinformation. consiste à propager délibérément des informations fausses en les faisant apparaître comme venant de source neutre ou amie pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire ». Soulignons qu’elle est d’abord pratiquée par des services d’État avant de passer dans les mains d’agences d’influence (des « officines » mais avec une grosse surface sociale) dans les années 90.

FALSIFICATION D’ÉTAT

L’un des cas les mieux connus et quasi inaugural de la disinformatzya d’État est celui du massacre de Katyn, perpétré par les hommes du NKVD soviétique ; ils ont exécuté des milliers d’officiers et de cadres polonais dans une forêt de Biélorussie où les Allemands ont découvert l’immense charnier en 1943. Ce crime est imputé à la Wehrmacht par les Soviétiques lors du procès international de Nuremberg contre les dirigeants nazis. Au cours des années soixante, un assez large consensus semblait s’établir à ce propos, y compris chez certains historiens, dont Alain Decaux lui-même. Il a fallu la fin de l’URSS et l’aveu de la culpabilité soviétique par Mikhaïl Gorbatchev pour que la vérité s’impose. Durant la guerre froide, les partis communistes, au moment de la Guerre de Corée lancent une campagne accusant les Américains de recourir à la guerre bactériologique, ce qui valut au général Ridgway son surnom de « Ridgway la Peste ». Dans le même esprit, au cours des années 1980, se développe le bruit que le virus du SIDA aurait conçu dans un laboratoire américain au contrôle duquel il aurait échappé. La guerre froide a ainsi été particulièrement favorable au développement de la désinformation. La désinformation diabolise souvent.

Pendant la guerre froide, les Congrès pour liberté de la culture, organisés par le mouvement anticommuniste mondial, relèvent plus de la public diplomacy, la guerre culturelle et idéologique ; ils ont remporté de notables succès en mobilisant des intellectuels tels que Raymond Aron ou Thierry Maulnier mais comment désinformer la Pravda ? Avec la chute de l’URSS et l’avènement éphémère d’un monde unipolaire sous l’hégémonie nord-américaine, la désinformation est intégrée dans la panoplie occidentale. Cela consiste souvent à imputer à l’adversaire des crimes imaginaires.

Le cas le plus exemplaire est sans doute, en 1990, celui des bébés arrachés aux couveuses et agonisant sur le sol d’une maternité koweitienne. Une remarquable enquête de la télévision canadienne a montré qu’il s’agissait d’un montage grossier : « l’infirmière » éplorée qui racontait l’épisode était en fait la fille de l’ambassadeur koweitien à Washington, de plus absente du Koweit au moment des faits présumés. Une agence de communication avait fabriqué de bout en bout ce récit destiné à discréditer le régime de Saddam Hussein et à justifier l’intervention militaire sous l’égide américaine avec l’accord de l’ONU. Il y avait eu, en 1989, le précédent du charnier de Timisoara – où l’on « découvrait » des milliers de victimes du régime – utilisé pour accélérer l’élimination du président roumain Ceucescu, tout comme les rumeurs répandues sur l’omnipotente Securitate, la police du régime. L’effet recherché est rapidement atteint et l’on ne s’aperçoit qu’ensuite de l’énormité des mensonges avancés (cadavres « empruntés » à une morgue, etc.). Les mêmes procédés furent utilisés pour discréditer le pouvoir serbe à la fin des années 1990, notamment au Kosovo. Les massacres de « civils » imputés aux Serbes et les images de trains « déportant » les Kosovars, qui avaient vocation à rappeler de manière subliminale les déportations de la seconde guerre mondiale, furent largement utilisés et l’on se souvient des insultes lancées contre Régis Debray pour avoir eu le malheur de constater, dans un témoignage donné au Monde, que la vie était tout à fait normale à Pristina. Que dire des accusations de détention d’armes nucléaires et chimiques lancées contre Saddam Hussein par Colin Powell devant l’Assemblée générale des Nations Unies ? C’était pour justifier, en 2003 cette fois, la seconde intervention américaine contre l’Irak. La désinformation peut s’inscrire dans le champ des rivalités économiques. On voit bien comment des acteurs américains ont su compromettre la réussite commerciale du Concorde et il en va de même des manoeuvres dirigées contre un groupe comme Total, concurrent des majors anglo-saxonnes sur le terrain pétrolier. En même temps, certaines actions de désinformation sont devenues, au fil du temps, plus faciles à décrypter, à la fois parce que le phénomène est mieux connu, notamment en économie, et parce que les ressources du Net vont permettre une vérification par tous.

DÉMOCRATISATION DU FAUX

Le phénomène le plus remarquable de ces dernières années réside sans doute dans la « démocratisation » de la désinformation sur les réseaux sociaux. Elle est utilisée dans tous les sens et bénéficie des possibilités qu’offre la technique contemporaine. On peut réaliser en numérique des faux remarquables, notamment en matière de photographies, les diffuser et les faire reprendre par sa « communauté », mais leur repérage est également techniquement plus facile ; ainsi se développent parallèlement les possibilités de diffusion ou de dénonciation sur les réseaux sociaux ; les méthodes de vérification aussi sont assez aisées à mettre en oeuvre. Reste que la désinformation sur ces nouveaux supports explose du fait d’initiatives d’individus ou de groupes idéologiques : ils compensent leur faible représentativité politique par un activisme très soutenu sur la toile, sans oublier les actions qui continuent à conduire les Etats.

Une proportion (que certains sondages estiment à 15%) du public ne croit plus au discours médiatique dominant, et se persuade que celui-ci véhicule pour l’essentiel des mensonges au service d’intérêts inavouables : cela encourage les internautes à chercher la vérité « ailleurs ». Le cas des attentats du 11 septembre 2001 est à cet égard exemplaire. Sans apporter des interprétations alternatives cohérentes, des milliers d’internautes ont mis en doute le discours « officiel » concernant l’événement. Et ce avec un certain succès entretenu par les doutes apparus à propos de l’enquête ou des légèretés pointées quant à l’action des services de renseignement… Le complotisme correspond à un système mental ; il offre une relecture des événements sur la base d’une démarche a priori hypercritique (coïncidences bizarres, contradictions dans la « version officielle », etc.) mais qui aboutit à la conclusion que tout est truqué par des manipulateurs tout-puissants (services gouvernementaux, sociétés secrètes…). Le problème de cette pseudo-explication est qu’un trucage de cette ampleur impliquerait beaucoup trop de monde, des milliers de complice parfaits et qui gardent le silence des années. Ce n’est guère crédible, quand on pense à ce qu’impliquerait la falsification du 11 septembre. Plus généralement, « tout » ne peut avoir une cause unique, elle-même réductible à la volonté d’une minorité. Il faut compter, dans l’Histoire, avec le hasard et l’imprévu : les prospectives imaginées dans le passé se sont bien rarement confirmées dans les faits à l’horizon ne serait ce que de quelques décennies. A fortiori les plans de conquête du monde ou des esprits.

Ne confondons pas le « système » en place, au sens d’une réalité qui combine la soumission des intérêts économiques ou sociaux et le pouvoir d’une nomenklatura politico-médiatique qui se présente comme autorité morale exclusive, et, d’autre part, un supposé « complot », thèse qui séduit incontestablement des groupes et des réseaux importants mais qui s’effondre sous l’inflation des explications concurrentes. Le complotisme, en somme, c’est imaginer que tout est désinformation, sauf un fait imaginaire : qu’un groupe d’hommes tout puissants puisse entièrement mettre en scène le réel.
Parallèlement, la désinformation étant ainsi banalisée, à portée de souris, l’accusation de désinformation portée contre toute thèse qui contrarie la vision idéologique dominante prospère. C’est l’escalade dans l’accusation mutuelle de désinformation : le manipulateur c’est l’autre.

L’Etat et les élites tendent à dénoncer le « danger intellectuel » et moral du « complotisme », à exploiter cet argument sur le terrain idéologique et, par là, à disqualifier la critique comme produit d’esprit paranoïaques (ou de malheureux naïfs égarés par les délires qui traînent sur Internet). C’est sur ce terrain qu’est notamment attaqué l’intellectuel américain Noam Chomsky, critique redoutable du modèle états-unien. Or il y a quand même une différence entre dénoncer le pouvoir de la finance et croire au pouvoir occulte des Illuminati ou des extra-terrestres.

L’accusation de « complotisme » se transforme en argument incapacitant pour borner le débat aux propositions « acceptables ». L’usage du mot peut se comparer à celui du terme « populisme » utilisé, sans avoir fait l’objet d’une définition précise, contre tous ceux remettent en cause l’ordre établi dans la sphère occidentale. En économie, le seul discours ayant droit de cité dans le cadre du libéralisme dominant est présenté par les « experts » du « cercle de la raison », sans que les tenants de propositions alternatives aient vraiment voix au chapitre. Ceci reflète en retour l’incapacité des « élites » dominantes à comprendre que l’on puisse s’opposer à elles, sauf à être considéré comme des victimes de la « désinformation » ou des fakes. Pour reprendre la formule de Guy Debord, « le vrai est devenu un moment du faux » ; mais il y a une consolation :, l’accès rapide aux énormes archives que la technologie rend accessibles suscite des situations nouvelles. Notamment celles révélée par l’affaire des « lanceurs d’alerte ». J. Assange, E. Snowden ou le soldat Bradley : ces gens étaient intégrés dans des bureaucraties telles que l’Armée ou la NSA, et, par un scrupule moral qui les conduit à détruire leur vie, ils diffusent des documents authentiques révélant des crimes ou des dysfonctionnements. Les révélations de ces nouveaux dissidents sont relayées et expliquées par des titres de la presse mondiale. La technologie et la production par les bureaucraties de gigantesques archives numériques impliquent ce risque de diffusion : le même principe vaut aussi, on l’a vu récemment pour l’Etat islamique.

Dans le « brouillard du réel », il est facile de construire autour d’un groupe une version particulière d’une réalité qui fait l’objet d’interprétations concurrentes et de se renforcer collectivement dans ses convictions. Nous sommes ainsi passés au stade où l’on se réfère théoriquement au même monde, mais chacun produisent des images radicalement différentes de la réalité.

FAKES ET COMPLOTS

L’anti-complotisme se modernise sous forme de dénonciation de la post-vérité et de chasse aux « fakes ». Post-vérité ? Cela sonne paradoxal : y eut-il jamais une ère de la vérité où politiciens, médias, communicants, officines et autres aient dit vrai ? Un âge sans rumeurs, désinformation, ou impostures ? Pourtant l’expression a tant fleuri en anglais, « post-truth », que l’Oxford dictionary l’a consacrée « mot de l’année 2016 ». Il expliquerait le succès du Brexit ou de Trump : des fausses nouvelles ou « fakes » en ligne responsables d’un vote contraire aux choix rationnels (Remain, Clinton), moquant toute notion d’expertise, d’autorité ou de vérification. En France, dire « nous sommes à l’ère de la post-vérité » sur un plateau de télévision, prélude souvent à la dénonciation d’une rumeur en ligne (financements imaginaires à E. Macron ou abus supposés des migrants). Et reflète la surprise, non dénuée de mépris de classe, que les électeurs (ou du moins les populistes mélanchonistes ou marinistes) croient pareilles absurdités au lieu d’écouter les sachants.

Le concept de « post-vérité » offre en fait au moins trois niveaux d’interprétation.

Le discours « accusatoire » contre l’impudence des démagogues et sophistes qui abusent les masses. Ainsi Trump affirmant que plus d’un million de votes illégaux avaient été à sa rivale, ou la porte-parole soutenant que l’investiture de Trump avait rassemblé plus de monde que jamais. Contre-évidences dont les médias feraient forcément des gorges chaudes preuves à l’appui. Mais la théorie du culot éhonté n’explique rien : le problème n’est pas qu’il y ait des fabulateurs, mais qu’ils soient crus et ce contre l’opinion/réfutation inverse quasi unanime des mass médias.

Le discours « décadendiste » sur le sens moral affaibli (sous l’effet du relativisme, de la téléréalité, de la perte de l’éthique républicaine ?). Les gens seraient moins abusés par des mensonges d’autrui qu’indifférents à l’idée même de vérité, goguenards devant toute compétence et prêts à croire tout ce qui satisfait leurs passions. « L’ère de la post-vérité », tel était le titre d’un livre de 2004 (R. Keyes) et qui se référait à des travaux fort sérieux sur le « bullshit » (dont la traduction française la plus polie serait « baratin ») tel « On Bullshit » du philosophe H.G. Frankfurt. La thèse était en effet qu’au-delà du simple mensonge (relation délibérément erronée de faits que l’on sait vrais), s’imposait socialement une rhétorique déconnectée de la réalité, pourvu qu’elle séduise ou qu’elle sidère. Nos sociétés où tout est affaire d’image et où règne l’insignifiance produirait donc à la chaînes des individus qui enjolivent leur propre image, s’attachent à tout ce qui brille et croient volontiers tout ce qui correspond à leur fantasmes.

Le discours « technologique » pointant la faute des réseaux sociaux. Ils permettent non seulement de produire de pseudo nouvelles ou des images truquées avec uns simple logiciel, mais aussi de les diffuser par des relais et de faire coopérer des réseaux (qui « likent », recommandent, citent, créent des liens, etc. ). Le faux s’est démocratisé, au stade de la fabrication, de la diffusion ou de la réception. Des algorithmes recommandent des contenus comparables à ceux que l’on vient de recevoir et, par un effet de « bulle », (chaque communauté tend à s’isoler, chacun se rapprochant de plus en plus avec ceux qui confirment ses préjugés) la vérité se perdrait donc dans le cyberespace. Le réel serait à la carte, en somme, puisque toutes les versions sont disponibles.

D’où la panique des médias classiques qui traquent les « fakes » proliférant en ligne, rectifient les erreurs du peuple naïf, chassent les intox et ramènent au cercle de la raison. Comme si, leur fonction de « gardes-barrières » d’une information qu’ils recueillaient puis répandaient étant menacée, il devaient garder le contrôle sur l’information sauvage venue d’en-bas, celle que chacun s’approprie et que tous bricolent à leur gré. La lutte contre la post-vérité disqualifie toute opinion anti-élitiste comme irrationnelle et s’accorde le monopole de la vérification.

Ce qui ne manque pas de nourrir le conspirationnisme en un cercle vicieux.Au stade actuel, la dénonciation des falsifications commence à tenir une place incroyable dans les médias classiques. Prenons un exemple (6 juin 2017), à la veille du deuxième tour des élections présidentielles françaises. Après des pages entières consacrées aux erreurs et mensonges de Marine le Pen pendant le débat télévisé avec Emmanuel Macron, on apprend le même jour :

Qu’il y aurait une intox qui circulerait sur les groupes qui ont chahuté la candidate à Reims
Que certains croiraient qu’Emmanuel Macron avait une oreillette pendant le débat
Que, deux jours après l’accusation fait à Macron d’avoir un compte aux Bahamas, des documents (vrais, faux, un mélange des deux ?) piratés sur son site informatique circulent sur les réseaux sociaux, une affaire qui semble faire écho à celles des mails du parti démocrate en 2016.
Qu’il y a deux versions contradictoires d’une déclaration de Marine le Pen, traitant ou pas François Fillon de merde pour un journal italien
Que des médias russes veulent poursuivre Emmanuel Macron pour falsification.

Etc.De tout cela, on peut conclure suivant son orientation idéologique, soit qu’Emmanuel Macron candidat de la vérité est l’objet d’une opération gigantesque de désinformation menée par une coalition russo-mariniste, soit qu’il est très habile à le faire croire et pratique génialement ce que l’on nommait autrefois « métapropagande », c’est-à-dire l’art de dénoncer tout ce qui lui est défavorable comme émanant de la propagande ennemie (et quiconque y croit comme une victime d’un opération de falsification).

Mais la véritable question est qu’une part considérable de l’attention médiatique (entendez celle des médias « classiques » ou « mainstream ») est consacrée désormais à la lutte contre les réseaux sociaux et leurs contenus présumés faux et répondant à un dessein de déstabilisation stratégique (ce que l’on aurait nommé autrefois la subversion).

La bataille idéologique se déroule désormais autour de la « fuite » (corollaire de notre culte de la transparence), du faux et de l’incrédulité de masse.

Par François-Bernard Huyghe | 6 mai 2017

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS.

Source: http://www.huyghe.fr/actu_1467.htm


Conférence de François-Bernard Huyghe – De la désinformation à la post-vérité
Fake news, hoax, piratages de documents, astroturfing et stratégies d’influence… Banalisée par internet, la manipulation serait partout, et la vérité nulle part.


 Sur le front du faux

« Nous ne sommes pas des “fake news”. Nous ne sommes pas des organisations de presse en difficulté. Et nous ne sommes pas l’ennemi du peuple américain” proclame le président de l’association des correspondants de presse à la Maison blanche, lors d’un dîner annuel (29 avril), d’où était absent Donald Trump, contrairement à tous ses prédécesseurs. À la même heure, loin de Washington, célébrant les cent jours de sa présidence, ce dernier soutenait la thèse inverse et faisait conspuer la presse bobo, rétive aux “faits alternatifs”. Ceux qui accusent Trump de s’être fait élire sur les délires des réseaux sociaux s’opposent ainsi à ceux qui pensent que les médias du système endorment le peuple pour maintenir leurs privilèges.

Pour confirmation : la même semaine, Donald Trump produit une vidéo où il explique qu’il a accompli des choses inouïes, à commencer par se faire élire, et ce en dépit des médias hostiles, tandis qu’Hillary Clinton parlant au « Women for Women International event” à New York, soutient qu’elle aurait certainement été élue s’il n’y avait pas eu la déclaration de James Comey du FBI annonçant une enquête sur l’utilisation non sécurisée qu’elle faisait de ses mails privés, ni les révélations qu’elle attribue aux services russes de courriels du parti démocrate. En somme Trump aurait gagné malgré les médias mainstream (y compris lorsqu’ils révélaient des vidéos privés montrant son attitude en matière de sexualité) et Clinton perdu à cause de mails privés (mais, soit dit en passant authentiques) répandus sur les réseaux sociaux (par les Russes, Wikileaks, la trumposphère, etc.). La vieille phrase « c’est la faute au médias” prend ici un sens tout à fait nouveau. Pour Trump ils sont la forme de l’hégémonie idéologique à combattre, pour H. Clinton, le lieu du débat public menacé par la violence de la transparence et les complots des faussaires.

Preuve de notre américanisation, le débat Le Pen contre Macron reproduit un schéma comparable. On en a largement souligné la violence populo contre techno (« Vos amis de la haut finance » contre « Vous dites des bêtises »). Mais s’est immédiatement posée la question du faux (et des déclarations de MLP sensées révéler le « vrai » Macron). Dans la nuit et a a fortiori dans le Monde du lendemain, il n’était question que des «  dix neuf mensonges » de Marine le Pen pu de ses allusions visiblement nourries par les rumeurs des réseaux sociaux. Comme si la fonction des médias « classiques », visiblement sans prise sur une partie de l’opinion, était de dresser l’ultime digue de la vérification et de la preuve contre des communautés qui croyaient ce qui flatte leurs fantasmes. Ou comme si l’ultime pouvoir de ceux qui furent les faiseurs d’opinion, était dans un monde où il n’y a pas d’alternative (en économie, en politique, face à la mondialisation, à la mondialisation ou aux « demandes de la société ») que d’empêcher une vision alternative de se nourrir de faits alternatifs.

Le dissensus ne porte pas sur le souhaitable, le bon ou le juste, mais sur l’établissement des faits. Et l’accusation devient symétrique : « vous gobez n’importe quoi” versus « vous nous cachez tout”. Élites contre populisme, haut contre bas, périphérie contre centre, Amérique diplômée, à l’aise et urbaine contre ploucs inquiets, belles âmes contre cols bleus, mondiaux universalistes contre blessés de l’identité : on connaît l’explication sociologique. Elle suggère la base économique, géographique et culturelle d’un affrontement indéniablement idéologique.

Or justement qu’y a-t-il de plus idéologique que de décréter ce qui est vrai, ce qui fait autorité et ce qui n’est pas discutable ? Le camp de l’évidence (il y a des certitudes scientifiques établies, il n’y a pas d’alternative à certains principes économiques et politiques, la modernité va dans un certain sens) rencontre une contestation inédite : ceux qui croient peut-être ce que leur dictent leurs peurs et leurs instincts, mais certainement plus la légitimité médiatique ou le discours des élites. Ce moment se nommerait “post-vérité« .

Formulation paradoxale. Y eut-il jamais une ère de la vérité où politiciens, médias, communicants, officines et autres aient dit vrai et le peuple cru seulement en des faits avérés ? Un âge sans rumeurs, désinformation, intoxication ou impostures ? Pourtant l’expression a tant fleuri, en version anglaise ”post-truth », que l’Oxford dictionary l’a consacrée “mot de l’année 2016”. Il expliquerait le succès du Brexit ou de Trump par des fausses nouvelles en ligne, d’où vote contraire aux choix rationnels (Remain et Clinton). Face à un public hostile à toute notion d’expertise, d’autorité ou de vérification, photos, témoignages chiffres seraient sans prise sur les préjugés.

En France, dire « nous sommes à l’ère de la post-vérité” sur un plateau de télévision, c’est préparer la dénonciation d’une rumeur en ligne (sur des financements imaginaires à E. Macron ou des abus supposés des migrants p.e.). Et manifester sa surprise, non dénuée de mépris de classe, que les électeurs croient pareilles absurdités au lieu d’écouter les compétents. La fonction des intellectuels critiques devenant alors de ramener aux médias classiques, tandis que leur critique ou celle de l’idéologie dominante prend a contrario des connotations populistes (il nous semble qu’il n’en fut pas toujours ainsi).

Par François-Bernard Huyghe | 5 mai 2017

François-Bernard Huyghe est directeur de recherche à l’IRIS.

Source: http://www.huyghe.fr/actu_1467.htm

Imprimer