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Photo Faisal Nasser/Reuters


A la fin du mois d’août, une rencontre de clercs et de savants musulmans s’est tenue dans la capitale tchétchène de Grozny pour forger un consensus sur la question « Qui sont les sunnites ? ».

Les quelque 200 religieux sunnites d’Egypte, d’Afrique du Sud, d’Inde, d’Europe, de Turquie, de Jordanie, du Yémen, de Russie, etc., ont lancé un avertissement : « Le sunnisme a subi une dangereuse déformation suite aux efforts déployés par les extrémistes pour le vider de son sens premier et se l’accaparer afin de le réduire à leur propre perception. »

Le monde musulman est actuellement soumis à un siège de terreur mené par une souche déviante qui revendique l’autorité religieuse et tue au nom de l’Islam. C’est pourquoi les participants à la rencontre de Grozny se sont réunis, à l’invitation du président tchétchène, pour opérer « un changement radical dans le but de rétablir le vrai sens du sunnisme. »

Comme l’indique leur communiqué final, le groupe d’éminents savants avait un message très particulier pour le monde musulman : le wahhabisme – et son associé le takfirisme – ne sont plus les bienvenus dans le giron sunnite.

Plus précisément, la déclaration de clôture de la conférence affirme ceci : « Les Ash’arites et les Maturidites composent le sunnisme et la communauté sunnite, tant au niveau de la doctrine et des quatre écoles de jurisprudence sunnites (Hanafites, Hanbalites, Shafi’ites, Malékites), ainsi que les soufis, tant en termes de savoir que d’éthique morale. »

D’un seul coup, le wahhabisme, religion officielle de seulement deux pays musulmans – l’Arabie Saoudite et le Qatar –, était rayé de l’agenda de la majorité musulmane.

La réplique des Saoudiens a été aussi rapide que virulente, dénonçant la participation de l’égyptien Ahmed al-Tayeb, Grand Imam d’Al Azhar – le principal centre d’études théologiques sunnite dans le monde islamique.

L’Arabie Saoudite a, après tout, subventionné l’économie égyptienne en perdition à hauteur de milliards de dollars au cours des dernières années, avec l’aide de son voisin wahhabite du Qatar, qui a de son côté largement financé les Frères musulmans – un groupe également exclu de la réunion de Grozny.

Bien que Tayeb n’ait pas désigné explicitement les Saoudiens dans son discours, sa position élevée dans la hiérarchie sunnite mondiale a donné un grand poids à l’événement. Et la prééminence d’Al-Azhar dans le monde sunnite n’est contestée que par le rôle relativement nouveau du monarque Al-Saud en tant que gardien des deux lieux saints, La Mecque et Médine.

Rien que l’an dernier – à La Mecque même –, Tayeb a dénoncé les tendances extrémistes lors d’un discours sur le terrorisme, en s’en prenant aux « interprétations perverties » des textes religieux et appelant les croyants « à dénoncer dans nos écoles et universités cette tendance à accuser les musulmans d’être des non-croyants (takfirisme). »

C’est le wahhabisme qui est le plus souvent accusé de parrainer cette tendance à l’échelle mondiale.

Cette secte radicale, née au 18e siècle, dévie de la doctrine sunnite traditionnelle à de nombreux égards, tout particulièrement en permettant la violence contre les incroyants – y compris les musulmans qui rejettent l’interprétation wahhabite.

L’Arabie Saoudite est le seul grand contributeur étatique à des dizaines de milliers de mosquées, d’écoles, de savants et de publications islamiques d’influence wahhabite dispersés à travers le monde musulman. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui des berceaux pour le recrutement terroriste. Selon certaines sources, ce chiffre a atteint près de 100 milliards de dollars au cours des trois dernières décennies.

A Grozny, les participants à la conférence ont fait référence à cette tendance dangereuse, et ont appelé à un « retour aux grandes écoles de savoir » en dehors de l’Arabie Saoudite – en Egypte, au Maroc, en Tunisie et au Yémen.

Les officiels saoudiens ont exprimé leur indignation sur les réseaux sociaux. Le prince Khalid Al-Saud a averti que cet événement représentait « un complot qui vise ouvertement notre pays et en particulier son influence religieuse. »

Et Adil Al-Kalbani, l’imam de la mosquée du Roi Khaled Bin Abdulaziz à Riyad, a mis en garde de façon menaçante : « La conférence tchétchène devrait servir de réveil : le monde se prépare à nous brûler. »

Pour les Saoudiens, les mauvaises nouvelles n’ont pas cessé. Vendredi [2 septembre], au début du pèlerinage annuel de 5 jours, le quotidien libanais Al Akhbar a publié en ligne une base de données choquante du ministère de la Santé saoudien.

Les documents listent minutieusement les noms de 90 000 pèlerins du monde entier qui sont morts en visitant La Mecque sur une période de 14 ans. Si l’autorité du roi saoudien en tant que « gardien » des lieux saints islamiques n’avait jamais été remise en cause, ces révélations auraient dû provoquer ce torrent de contestation.

Mais avant même que ces documents aient été rendus publics, des appels pour que les Saoudiens renoncent à leur administration du Hajj provenaient d’Iran et d’ailleurs. Il y a exactement un an, une bousculade à Mina est devenue la catastrophe la plus meurtrière dans l’histoire du pèlerinage. Au lieu de s’occuper  des morts et des blessés comme de leur priorité absolue, les autorités saoudiennes ont procédé à un véritable verrouillage en dissimulant les pertes, minimisant le nombre de morts et bloquant les efforts internationaux pour une enquête sur les faits, obligeant les familles des pèlerins à payer pour la récupération des corps, niant toute responsabilité et refusant de présenter des excuses pour cette tragédie.

Selon les chiffres officiels du gouvernement saoudien à l’époque, le nombre total de victimes s’élevait à 769 morts et 934 blessés. La base de données révélée montre maintenant que ces chiffres étaient faux. Selon les propres statistiques du Ministère de la Santé, le nombre de morts à Mina était en réalité plus de 10 fois plus élevé, avec plus de 7000 tués.

Les Iraniens, qui semblaient initialement avoir subi des pertes disproportionnées – y compris à cause de l’effondrement d’une grue 12 jours plus tôt à la Grande Mosquée de La Mecque qui avait causé 107 morts –, ont perdu environ 500 citoyens. Inclus dans ce numéro se trouvait un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, le Dr Ghazanfar Roknabadi, ancien ambassadeur d’Iran au Liban et personnage clé dans les affaires géopolitiques régionales. Les autorités saoudiennes ont d’abord nié qu’il se trouvait dans le pays, puis ont mis des mois pour identifier et rapatrier son corps.

Mais le fait le plus troublant fut la manière dont les Saoudiens ont traité les morts et les blessés. Des photos qui ont émergé de Mina après la catastrophe ont montré les autorités pelleter des corps dans des véhicules de construction, puis les jeter en tas comme s’il s’agissait de sacs de sable. Il ne semblait y avoir aucun soin pour déterminer si les victimes étaient mortes ou vivantes.

Les Iraniens ont légitimement exprimé leur indignation, mais les Saoudiens ont politisé cette réaction et l’ont transformée en un affront à l’autorité sunnite par une autorité chiite à Téhéran. Les données publiées par Al-Akhbar, cependant, racontent une autre histoire. Ce sont surtout des sunnites qui ont été tués à Mina – originaires d’Egypte, du Pakistan, d’Indonésie et d’autres pays –, avec les victimes de certains États dépassant même le nombre de morts iraniens.

Un an après, l’Iran n’a pas délaissé la question. Les Iraniens ont boycotté le Hajj cette année, affirmant que l’Arabie saoudite ne s’était pas montrée prête à leur assurer des conditions de sécurité basiques durant de longues négociations entre les deux nations.

Dans son discours le plus virulent contre l’État saoudien à ce jour, le guide suprême iranien Ali Khamenei, lors de son message annuel de Hajj, a fulminé contre cette injustice :

« Les Saoudiens sans cœur et meurtriers ont enfermé les blessés avec les morts dans des conteneurs au lieu de leur fournir un traitement médical et de les aider ou au moins d’étancher leur soif. Ils les ont tués… A cause du comportement oppressif de ces dirigeants à l’encontre des invités de Dieu, le monde islamique doit absolument reconsidérer la gestion des deux lieux saints et la question du Hajj. »

Puis Khamenei a abordé le cœur de la question : « Ces dirigeants promoteurs de discorde qui, en formant et en armant des groupes takfiris sanguinaires, ont plongé le monde de l’Islam dans les guerres civiles, tuant et blessant les innocents et répandant le sang au Yémen, en Irak, au Levant, en Libye et dans d’autres pays… »

En l’espace d’un mois, les Saoudiens ont ainsi été contestés par les deux écoles traditionnelles de l’Islam – tant par les sunnites que par les chi’ites – qui remettaient en cause l’autorité religieuse revendiquée par l’État saoudien et dénonçaient le caractère destructeur, clivant, sectaire, et violent de leur foi wahhabite.

Pertes géopolitiques

Comme s’il voulait confirmer le propos de Khamenei – et le consensus de Grozny –,  le Grand Mufti d’Arabie Saoudite Abdelaziz Al-Sheikh a riposté, qualifiant les dirigeants iraniens d’incroyants : « Nous devons comprendre qu’ils ne sont pas musulmans… Leurs principaux ennemis sont les adeptes de la Sunna (sunnites). »

Mais avec cette dernière pique sectaire, il semble que les Saoudiens ont finalement atteint leur limite. Quelques jours après sa déclaration, citant des « raisons de santé », le mufti a été remplacé pour le sermon du Hajj qu’il avait prononcé pendant 35 ans consécutives.

Pourquoi s’arrêter maintenant? Ce n’est pas comme si les Saoudiens n’avaient pas envie de se confronter aux Iraniens.

Cette lutte s’est jouée dans tout le Moyen-Orient et au-delà, dans différents champs de bataille et médias, au détriment de millions de personnes.

Ce qui peut avoir commencé comme le désir de Riyad de contrecarrer le succès d’une révolution islamiste populaire qui a détrôné un roi voisin – l’Iran, vers 1979 – est devenu, de manière incontrôlable, une bataille existentielle saoudienne pour assurer son hégémonie et sa légitimité dans tous les domaines.

Les Saoudiens ont depuis longtemps perdu la capacité de se livrer à des calculs froids et laborieux, et se sont jetés tête baissée dans la volonté de « gagner par tous les moyens ». Cela les a menés à déchaîner les démons du takfirisme à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Les fantassins djihadistes armés et financés par le wahhabisme ont foisonné en Syrie, en Irak, au Yémen et dans tout autre lieu où les Saoudiens et leurs coreligionnaires ou co-idéologues ont cherché à s’assurer des intérêts hégémoniques.

Et l’absence de stratégie cohérente a attiré les Saoudiens dans nombre de bourbiers inutiles qui ont maintenant encerclé leurs frontières (Irak, Bahreïn, Yémen), réduit à néant leur profondeur stratégique et vidé les caisses de l’Etat.

Ce qui était censé être un châtiment aérien rapide des rebelles yéménites pour avoir osé défier l’autorité saoudienne s’est transformé en une guerre retranchée de 18 mois, gouffre financier et militaire, avec plus de 10 000 morts, des accusations de crimes de guerre, la prolifération de la terreur djihadiste et des invasions du territoire saoudien par l’ennemi.

Le rôle de premier plan de Riyad dans la déstabilisation de la Syrie et de l’Irak a déclenché des crimes sectaires de masse qui ont dévasté le monde musulman, démasqué la complicité saoudienne et poussé ses adversaires à une coopération historique.

Ces guerres ont attiré de puissants bienfaiteurs comme la Russie et la Chine comme des tampons contre les prétentions saoudiennes, et ont redistribué l’équilibre des puissances dans la région – contre les intérêts saoudiens.

Tout cela a rogné l’influence politique, économique et religieuse saoudienne sur la scène internationale.

En 2010, l’Arabie Saoudite traversait pacifiquement les frontières comme une puissance de référence, travaillant avec l’Iran, la Syrie, la Turquie, le Qatar et d’autres pour résoudre les tensions dans les points chauds de la région. En 2016, elle a enterré deux rois, tourné le dos à toute approche mesurée de la politique étrangère, embrassé la folie takfirie et vidé ses coffres.

Les centaines de milliers de morts causées par cette « folie saoudienne » sont principalement musulmans et majoritairement sunnites. Alors que le monde musulman se réveille à cet état des lieux atroce, comme les savants sunnites de Grozny, il ne cherchera pas à censurer Téhéran, mais à se dissocier de Riyad.

Et à écrire le dernier chapitre sur une secte aberrante appelée le wahhabisme.

Par Sharmine Narwani | 15 septembre 2016 

Article original : https://www.rt.com/op-edge/359409-religion-politics-saudi-isolation/

Traduction Arrêt sur Info 

Source: http://arretsurinfo.ch/de-la-religion-a-la-politique-larabie-saoudite-de-plus-en-plus-isolee/

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