Par Ivo Rens | Genève, 14 décembre 2016

Depuis quelques semaines, en ce mois de décembre 2016, la presse française décrit en termes apocalyptiques la défaite de la “rébellion” à Alep.

Prenons l’exemple du quotidien parisien Le Monde du 14 décembre. Il ne lui consacre pas moins de six articles aux titres quasiment désespérés tels Alep, tombeau du droit international, de l’ONU, du minimum de décence et d’humanité et Alep ou “l’honneur perdu” de l’Occident. La veille ou l’avant-veille, la radio France-Info avait ouvert une rubrique intitulée Comment sauver Alep ?

Tentons de décrypter ce type de messages sinon d’informations, sans perdre de vue les indicibles souffrances qu’endurent les populations qui en sont les victimes, pour ne pas parler des combattants eux-mêmes.

Tout d’abord le destinataire non averti de ces messages peut être amené à croire que la ville d’Alep tout entière serait sur le point de passer sous le contrôle de terroristes. S’il prête attention, il comprendra que tel serait le sort non point de la ville tout entière, mais seulement de sa partie orientale qui comportait prétendument entre 250’000 et 300’000 habitants, en réalité beaucoup moins.

Mais curieusement, cette même presse ne lui parle pratiquement jamais des quelque 1’500’000 habitants du reste de cette grande ville, toujours sous le contrôle du “régime”, c’est-à-dire du Gouvernement de la République arabe syrienne, qui subissent depuis quatre ans les attaques meurtrières de la “rébellion”.

Il est indéniable que ces événements consacrent un échec cuisant de l’ONU qui a été conçue pour prévenir les guerres, mais qui n’a réussi à éviter cette guerre-là. Sont-ils pour autant “le tombeau du droit international” ? Il est permis d’en douter d’autant que c’est grâce au concours de ses alliés au sens du droit international public, la Russie et l’Iran, que le gouvernement syrien a pu réduire les milices qui s’étaient emparées, voici quatre ans, de la partie orientale de cette ville.

Par delà ces questions formelles, ce qui ressort de ces messages, c’est le parti-pris du quotidien Le Monde comme de France-Info et leur ralliement à la cause de la “rébellion”. A priori, la chose est d’autant plus étonnante que cette dernière est indéniablement dominée par la branche syrienne d’Al-Qaïda, un label en matière de terrorisme. En vérité, ce parti-pris est celui non seulement de ces deux organes de presse, comme celui de la majorité des organes de presse occidentaux, mais surtout celui des Etats-Unis et de leurs alliés de l’OTAN dont les interventions en Syrie violent impunément, depuis des années, le droit international public.

Pour Washington en proie aux prétentions hégémoniques des prétendus “néoconservateurs”, le renversement du président Bachar El Assad fait partie d’un plan global visant à changer le régime d’un certain nombre de pays, comme on l’a vu en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak et en Libye.

Que les Etats-Unis aient réussi à enrôler dans le versant syrien de cette entreprise l’Arabie saoudite et le Qatar, s’explique par la conjonction de l’hégémonisme des uns, du prosélytisme sunnite des autres et des appétits pétroliers de tous.

Comment se fait-il que les Etats occidentaux, et en particulier la France, aient été amenés à se joindre à pareille malaventure ?- voilà qui est plus singulier. Plusieurs auteurs ont relaté l’histoire tumultueuse des relations franco-syriennes qui expliquent en partie cette option.*

Mais il y a aussi une composante psychologique paradoxale qui pousse une ci-devant grande puissance à adhérer aux prétentions les plus extrêmes de la nouvelle puissance dominante, et même à surenchérir jusqu’à faire de sa propre servilité une passion politique. D’où le ton emphatique des titres de presse que nous avons cités.

Il serait temps que les dirigeants Européens et les Américains renoncent à l’appui, pas seulement politique, qu’ils ont généreusement offert aux prétendus “opposants modérés” de Syrie, le masque politiquement correct des terroristes syriens. Quelles que soient ses imperfections, la République arabe syrienne est le seul Etat arabe laïc auquel participent les représentants de plusieurs confessions musulmanes et chrétiennes.

Par Ivo Rens | Genève, 14 décembre 2016

Juriste et historien suisse, d’origine belge, professeur honoraire de l’Université de Genève, Ivo Rens est l’auteur d’ouvrages sur l’histoire des idées politiques aux XIXe et XXe siècles.

*– Pichon, Frédéric, Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, Editions du Rocher, Monaco, 2014, 132 pages.

– Chesnot, Christian et Malbrunot, Georges, Les chemins de Damas, Robert Laffont, Paris, 2014, 386 pages.

– Baud, Jacques, Terrorisme, Mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident, Editions du Rocher, Monaco, 2016, 423 pages.

Source: https://worldpeacethreatened.com/

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