Nous poursuivons la diffusion de textes anciens, très intéressants, écrits par le journaliste John Pilger. Traduits de l’anglais par des bénévoles, ils donnent matière à réflexion au sujet des politiques poursuivies par nos gouvernants. SC

John Pilger


“Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.”
(Article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1793)

John Pilger| 10 septembre 2013
Sur mon mur est affichée la première page du quotidien Daily Express datée du 5 Septembre 1945 avec ces mots “J’écris ceci en avertissement au monde”. Ainsi commençait le reportage de Wilfred Burchett sur Hiroshima. C’était le scoop du siècle. Pour son périple solitaire et périlleux qui défia les autorités d’occupation américaines, Burchett fut mis au pilori, même par ses collègues intégrés au Japon. Il avertissait qu’un acte prémédité de meurtre de masse à une échelle épique avait lancé une nouvelle ère de terreur. Presque chaque jour aujourd’hui, il est absout. La criminalité intrinsèque du bombardement atomique a été confirmée par les archives nationales américaines et par les décennies qui s’ensuivirent de militarisme camouflé en démocratie. Le psychodrame de Syrie ne fait qu’illustrer tout ceci. Et pourtant, une fois de plus, nous sommes les otages d’un terrorisme potentiel dont la nature et l’histoire sont toujours niées, même par les critiques les plus libéraux. Le non-dit le plus tabou est que l’ennemi le plus dangereux de l’humanité réside outre-Atlantique.

La farce John Kerry et les pirouettes Obama ne sont que temporaires. L’accord de paix arraché par la Russie sur les armes chimiques, sera traité dans le temps avec tout le mépris que réserve habituellement les militaristes à la diplomatie. Avec Al Qaïda parmi ses alliés et ses maîtres du coup-d’état en sécurité au Caire, les Etats-Unis vont essayer d’écraser les derniers états indépendants du moyen-orient, la Syrie puis l’Iran. “Cette opération en Syrie”, a dit l’ancien ministre français des affaires étrangères Roland Dumas en juin, “remonte à bien longtemps. Elle a été préparée, préconçue et planifiée.” Quand le public est “psychologiquement terrorisé”, comme l’a décrit le journaliste de la chaîne 4 Jonathan Rugman au sujet du peuple britannique et de son hostilité à une attaque de la Syrie, renforcer le non-dit est urgent.

Que Bachar al-Assad ou les “rebelles” ont utilisé ou pas du gaz chimiques dans les banlieues de Damas [le rapport MIT a établi en 2014 que les tirs provenaient de la zone tenue par les terroristes, ndlr], ce sont les Etats-Unis et non la Syrie, qui sont les utilisateurs les plus prolifiques de ces terribles armes. En 1970, le sénat rapporta que “Les Etats-Unis ont largué sur le Vietnam une quantité de toxine chimique (dioxine de l’agent orange) équivalente à 3 kg par personne de la population.” Ceci fut l’opération Hadès (NdT: gardien des enfers dans la mythologie grecque), qui fut rebaptisée plus tard du nom plus doux d’opération Rand Hand: la source de ce que les médecins vietnamiens appellent “un cycle de catastrophe fœtale”. J’ai personnellement vu des générations de jeunes enfants avec leurs familières et monstrueuses difformités.

John Kerry, avec son propre actif de guerre sanguinaire, s’en rappellera. Je les ai également vu en Irak, où les Etats-Unis ont utilisé le phosphore blanc et l’uranium appauvri, tout comme le firent les Israéliens à Gaza, faisant pleuvoir ces substances sur les écoles et hôpitaux de l’ONU. Pas de “ligne rouge” d’Obama pour eux. Pas de mise en scène psychodramatique non plus. Le débat devenu rengaine sur le sujet du “devrions-nous agir” contre les dictateurs sélectionnés (acclamons les Etats-Unis et leurs acolytes dans un nouvel élan meurtrier aérien), fait partie de notre lavage de cerveau. Richard Falk, professeur émérite de droit international et rapporteur extraordinaire de l’ONU sur la Palestine, décrit cela comme “l’écran moral, légal, unidirectionnel à auto-rectitude avec images positives des valeurs occidentales et de l’innocence dépeinte comme étant menacée, validant ainsi une campagne de violence politique sans limites.” Ceci est du reste “largement accepté au point d‘être devenue inattaquable.”

C’est le plus gros mensonge: le produit des “réalistes libéraux” de la politique anglo-américaine, le monde académique et les médias qui s’adoubent eux-mêmes comme les gérants de la crise mondiale, plutôt que la cause même de la crise. Dépouillant l’humanité de l’étude des nations et la congelant en un jargon qui ne sert que les desseins du pouvoir occidental, ils notent “en échec”, “voyou” ou “mauvais” certains états pour “intervention humanitaire” future. Une attaque sur la Syrie, l’Iran ou tout autre “démon” de l’Amérique amènerait une variante à la mode, la fameuse “Responsabilité de Protéger” ou R2P, dont le zélote de service est l’ancien premier ministre australien Gareth Evans, co-président du “Global Centre” de New York. Evans et ses lobbyistes généreusement financés, jouent un rôle propagandiste vital en poussant la “communauté internationale” à attaquer des pays où “le conseil de sécurité rejette une proposition ou ne s’en occupe pas dans des temps raisonnables.” Evans a une forme. Il apparaît dans mon film de 1994 “Mort d’une nation”, qui révèle l’amplitude du génocide réalisé au Timor oriental. L’homme souriant de Canberra lève sa coupe de champagne pour proposer un toast à sa contre-partie indonésienne alors qu’ils survolent le Timor Oriental dans un avion australien, après avoir signé un traité qui piratait le pétrole et le gaz naturel d’un pays délabré qui s’étendait sous eux et où le tyran indonésien Suharto avait affamé ou fait assassiner un tiers de la population.

Sous le “faible” Obama, le militarisme s’est développé comme peut-être jamais auparavant. Sans qu’il n’y ait un seul char d’assaut sur la pelouse de la Maison Blanche, un coup d’état a eu lieu à Washington. En 2008, alors que ses dévots libéraux séchaient leurs yeux larmoyants, Obama accepta la totalité du Pentagone de son prédécesseur George W. Bush, avec ses guerres et ses crimes. Alors que la constitution est remplacée pas à pas par un état policier d’urgence, ceux qui ont détruits l’Irak avec leur campagne de “choc et stupeur”, réduit l’Afghanistan en un tas de ruines et réduit la Libye à un cauchemar hobbésien, sont la vague montante du gouvernement américain. Derrière la façade enrubannée, toujours plus d’anciens militaires américains se suicident, plus se suicident que ne meurent sur les champs de bataille. L’an dernier, 6500 vétérans se sont donnés la mort. Sortez toujours plus de drapeaux.

L’historien Norman Pollack appelle ceci le “fascisme libéral”. “Pour ceux qui marchent au pas de l’oie”, écrivit-il, “substituez-y l’apparente militarisation innocente de la culture totale et pour les leaders adeptes du bombardement, nous avons le réformateur manqué, agissant avec désinvolture, planifiant et exécutant des assassinats le sourire aux lèvres.” Chaque mardi, “l’humanitaire Obama” supervise personnellement un réseau de terrorisme mondial constitué de drones qui “pulvérisent” des gens, leurs sauveteurs et ceux qui portent leur deuil. Dans les zones de confort de l’occident, le premier leader noir du pays de l’esclavage se sent toujours à l’aise, comme si son existence même représentait une avancée sociale, indépendamment de la traînée de sang qu’il laisse derrière lui. Cette obéissance à un symbole a détruit le mouvement anti-guerre : voilà un résultat bien singulier d’Obama.

En Grande-Bretagne, les distractions des fausses images et des politiques identitaires n’ont pas atteint leur objectif. Un mécontentement a commencé, bien que les personnes de bonne conscience devraient se dépêcher. Les juges de Nüremberg furent brefs : “Les citoyens en tant qu’individus ont le devoir de violer les lois domestiques pour prévenir des crimes contre la paix et l’humanité.” (NdT: Ceci est très similaire à l’article 35 de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1793, que nous avons reproduit en préambule de cette traduction). Les gens ordinaires de Syrie et de bon nombre d’autres pays ainsi que notre propre respect, ne méritent rien d’autre maintenant.

John Pilger| 10 septembre 2013

Article original: John Pilger

Source: Resistance71


From Hiroshima to Syria, the enemy whose name we dare not speak

11 September 2013

On my wall is the front page of Daily Express of September 5, 1945 and the words: « I write this as a warning to the world. » So began Wilfred Burchett’s report from Hiroshima. It was the scoop of the century. For his lone, perilous journey that defied the US occupation authorities, Burchett was pilloried, not least by his embedded colleagues. He warned that an act of premeditated mass murder on an epic scale had launched a new era of terror.

Almost every day now, he is vindicated. The intrinsic criminality of the atomic bombing is borne out in the US National Archives and by the subsequent decades of militarism camouflaged as democracy. The Syria psychodrama exemplifies this. Yet again, we are held hostage to the prospect of a terrorism whose nature and history even the most liberal critics still deny. The great unmentionable is that humanity’s most dangerous enemy resides across the Atlantic.

John Kerry’s farce and Barack Obama’s pirouettes are temporary. Russia’s peace deal over chemical weapons will, in time, be treated with the contempt that all militarists reserve for diplomacy. With Al-Qaida now among its allies, and US-armed coupmasters secure in Cairo, the US intends to crush the last independent states in the Middle East: Syria first, then Iran. « This operation [in Syria], » said the former French foreign minister Roland Dumas in June, « goes way back. It was prepared, pre-conceived and planned. »

When the public is « psychologically scarred », as the Channel 4 reporter Jonathan Rugman described the British people’s overwhelming hostility to an attack on Syria, reinforcing the unmentionable is made urgent. Whether or not Bashar al-Assad or the « rebels » used gas in the suburbs of Damascus, it is the US not Syria that is the world’s most prolific user of these terrible weapons. In 1970, the Senate reported, « The US has dumped on Vietnam a quantity of toxic chemical (dioxin) amounting to six pounds per head of population ». This was Operation Hades, later renamed the friendlier Operation Ranch Hand: the source of what Vietnamese doctors call a « cycle of foetal catastrophe ». I have seen generations of young children with their familiar, monstrous deformities. John Kerry, with his own blood-soaked war record, will remember them. I have seen them in Iraq, too, where the US used depleted uranium and white phosphorous, as did the Israelis in Gaza, raining it down on UN schools and hospitals. No Obama « red line » for them. No showdown psychodrama for them.

The repetitive debate about whether « we » should « take action » against selected dictators (i.e. cheer on the US and its acolytes in yet another aerial killing spree) is part of our brainwashing. Richard Falk, emeritus professor of international law and UN Special Rapporteur on Palestine, describes it as « a self-righteous, one-way, legal/moral screen [with] positive images of Western values and innocence portrayed as threatened, validating a campaign of unrestricted political violence ». This « is so widely accepted as to be virtually unchallengeable ».

It is the biggest lie: the product of « liberal realists » in Anglo-American politics, scholarship and the media who ordain themselves as the world’s crisis managers, rather than the cause of a crisis. Stripping humanity from the study of nations and congealing it with jargon that serves western power designs, they mark « failed », « rogue » or « evil » states for « humanitarian intervention ».

An attack on Syria or Iran or any other US « demon » would draw on a fashionable variant, « Responsibility to Protect », or R2P, whose lectern-trotting zealot is the former Australian foreign minister Gareth Evans, co-chair of a « Global Centre », based in New York. Evans and his generously funded lobbyists play a vital propaganda role in urging the « international community » to attack countries where « the Security Council rejects a proposal or fails to deal with it in a reasonable time ».

Evans has form. He appears in my 1994 film Death of a Nation, which revealed the scale of genocide in East Timor. Canberra’s smiling man is raising his champagne glass in a toast to his Indonesian equivalent as they fly over East Timor in an Australian aircraft, having just signed a treaty that pirated the oil and gas of the stricken country below where Indonesia’s tyrant, Suharto, killed or starved a third of the population.

Under the « weak » Obama, militarism has risen perhaps as never before. With not a single tank on the White House lawn, a military coup has taken place in Washington. In 2008, while his liberal devotees dried their eyes, Obama accepted the entire Pentagon of his predecessor, George Bush: its wars and war crimes. As the constitution is replaced by an emerging police state, those who destroyed Iraq with shock and awe, and piled up the rubble in Afghanistan and reduced Libya to a Hobbesian nightmare, are ascendant across the US administration. Behind their beribboned façade, more former US soldiers are killing themselves than are dying on battlefields. Last year, 6,500 veterans took their own lives. Put out more flags.

The historian Norman Pollack calls this « liberal fascism ». « For goose-steppers, » he wrote, « substitute the seemingly more innocuous militarisation of the total culture. And for the bombastic leader, we have the reformer manqué, blithely at work, planning and executing assassination, smiling all the while. » Every Tuesday, the « humanitarian » Obama personally oversees a worldwide terror network of drones that « bugsplat » people, their rescuers and mourners. In the west’s comfort zones, the first black leader of the land of slavery still feels good, as if his very existence represents a social advance, regardless of his trail of blood. This obeisance to a symbol has all but destroyed the US anti-war movement: Obama’s singular achievement.

In Britain, the distractions of the fakery of image and identity politics have not quite succeeded. A stirring has begun, though people of conscience should hurry. The judges at Nuremberg were succinct: « Individual citizens have the duty to violate domestic laws to prevent crimes against peace and humanity. » The ordinary people of Syria, and countless others, and our own self respect, deserve nothing less now.

Source: http://johnpilger.com/articles/from-hiroshima-to-syria-the-enemy-whose-name-we-dare-not-speak

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