« Il existe aujourd’hui, sur ce qui se passe en Ukraine, deux visions du monde totalement incompatibles : une vision russe et une vision occidentale »

Pourquoi les chefs d’État n’ont-ils pas intérêt à être hypocrites ? Comment résoudre la crise ukrainienne par la voie diplomatique ? Tony Blair a-t-il menti sciemment quand il demandait l’aval du parlement britannique pour intervenir en Irak ? Pourquoi les diplomates européens sont-ils contraints de respecter le politiquement correct ? Quel effet les propos de Barack Obama produisent-ils quand ils sont traduits en russe ? Le rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe Fedor Loukianov répond à ces questions pour la revue Prime Russian Magazine.

 

Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, remercie Moscou d’avoir sauvé son État en 1818. Peinture de Nikolaï Matveev, 1896Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, remercie Moscou d’avoir sauvé son État en 1818. Peinture de Nikolaï Matveev, 1896

 

Prime Russian Magazine : Dans le langage courant, le mot « diplomate » est souvent utilisé comme un synonyme  d’« hypocrite ». À quel point est-ce justifié ?

Fedor Loukianov : Pour moi, ce ne sont pas du tout des synonymes. Un bon diplomate n’est pas consciemment hypocrite. Il fait son travail, simplement, en défendant une position qu’en général il n’a pas choisie. Tant qu’il est en fonctions, les convictions d’un diplomate professionnel doivent coïncider avec ses instructions.

PRM : N’est-ce pas précisément de l’hypocrisie ?

F. L. : Si ç’en est, elle n’est en tout cas pas intentionnelle. C’est une pratique du métier. Je connais de nombreux diplomates et ambassadeurs russes remarquables qui, lorsqu’ils sont en fonctions, étaient très conservateurs, mais qui, une fois retraités, sont soudain devenus beaucoup plus libéraux. C’est la même chose en Occident. On apprend aux diplomates à défendre les intérêts nationaux.

PRM : On leur apprend donc à se comporter ainsi ?

F. L. : Bien sûr, et c’est le cas partout. Je dirais même qu’aux États-Unis, on le leur apprend beaucoup mieux ! En formant les diplomates, on leur inculque une certaine conception du monde davantage qu’on leur apprend les ficelles du métier. Un métier qui n’est d’ailleurs pas accessible à tous.

PRM : Laissons de côté les diplomates pour parler des politiques, des chefs d’État. Leurs échanges n’obéissent pas à des instructions – quelle y est la part d’hypocrisie ?

F. L. : Lors des négociations à huis clos, que ce soit en tête-à-tête ou en comité restreint, les politiques évitent généralement d’être hypocrites. Après la fin de la Guerre froide, les relations internationales sont devenues bien plus libérales et, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est aujourd’hui un problème. Lors de l’âpre confrontation entre l’URSS et les États-Unis, les enjeux étaient plus élevés et les hommes politiques comprenaient qu’ils devraient toujours répondre de leurs propos. Ils ne pouvaient pas placer une « ligne rouge » – comme l’a fait le président Obama avec la Syrie – et ne rien faire ensuite.

PRM : Cela signifie-t-il que les relations étaient plus honnêtes ?

F. L. : Elles étaient plus compréhensibles. Les règles étaient claires et si, certes, elles entravaient les participants aux négociations, dans le même temps, elles fixaient des limites à ne pas dépasser et prévenaient les excès. Après la Guerre froide, ces règles se sont progressivement estompées – d’où la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. (…) Prenez l’exemple ukrainien. Il existe aujourd’hui, sur ce qui se passe dans ce pays, deux visions du monde totalement incompatibles : une vision russe et une vision occidentale. Et chaque partie défend la sienne.

Les responsables politiques russes et occidentaux croient en leurs visions respectives et les considèrent comme la vérité absolue. Lors de son intervention à l’Académie militaire de West Point, Barack Obama a affirmé que les États-Unis avaient « arrêté l’agression russe » et  « sauvé la démocratie ukrainienne » uniquement grâce aux technologies de l’information. Nous, les Russes, nous avons l’impression qu’il ment comme un arracheur de dents parce que nous savons à quel point la situation est désastreuse en Ukraine. Mais Obama parle en toute sincérité : il croit à ce qu’il raconte. Et c’est pareil chez nous. Lorsque les médias russes affirment qu’un « coup d’État fasciste » a eu lieu en Ukraine et que nous sommes en train d’y mener la « dernière bataille de la Seconde Guerre mondiale », il ne s’agit pas uniquement de propagande. Les masses populaires et le gouvernement partagent cette lecture. Alors qu’en Occident, on se dit que c’est soit un mensonge éhonté à des fins de manipulation, soit de la folie pure. On ne peut même plus parler d’hypocrisie, ici – il s’agit de deux espaces d’information parallèles. Et quand leurs habitants respectifs entrent en contact, les différences, au lieu de s’atténuer, s’amplifient.

PRM : Que faire, alors ?

F. L. : Il me semble que, dans ces conditions, nous devons revenir à notre bonne vieille diplomatie, parce qu’il est impossible de résoudre autrement des questions aussi sensibles. Du temps de la Guerre froide, en particulier après la crise des missiles de Cuba, les deux blocs avaient élaboré jusque dans les moindres détails un système de communication dans lequel ils n’essayaient pas de trouver un terrain d’entente. Ils étaient des ennemis et ne négociaient pas.

À la place, ils discutaient par « téléphone rouge ». Sur l’Ukraine, les deux côtés n’ont pas besoin de s’entendre sur ce que doit être le pays. Ce sur quoi ils doivent s’accorder, c’est sur la façon d’empêcher que les soldats russes et américains ne s’empoignent à cause de l’Ukraine. Imaginons une situation : un navire de la flotte des États-Unis entre en mer Noire. Pour que cette manœuvre n’enclenche pas une guerre, les diplomates doivent en discuter entre eux à l’avance. Par exemple : les Américains diraient aux Russes : « Vous comprenez, nous devons montrer que vos actions nous préoccupent », ce à quoi les Russes répondraient :  « D’accord, faites. Mais si vous venez ici, ce sera à notre tour de réagir. » « Compris », nous diraient-ils. C’est de cette manière que, de 1962 à la fin des années 1980, tous les litiges étaient résolus – le Vietnam, l’Afghanistan, l’affaire de l’avion coréen qui s’est écrasé en Russie en 1983… Ces événements ont amené leur lot d’émotions et de réactions politiques, mais rien de plus. Cela ne signifie pas que les blocs n’étaient pas prêts au combat. Ils l’étaient, mais ils comprenaient par ailleurs combien les conséquences d’une décision radicale auraient été irréversibles. Minimiser les risques était la pierre angulaire de la diplomatie à l’époque de la Guerre froide – une période qui, malheureusement, se rappelle à nous aujourd’hui. Dans une telle diplomatie, l’hypocrisie n’a pas sa place. Il faut au contraire faire preuve d’une honnêteté extrême, pour que la partie adverse sache exactement ce qui pourrait arriver.

PRM : La révolution de l’information a-t-elle ajouté beaucoup d’hypocrisie à la politique étrangère ? On a le sentiment que les dirigeants ne parviennent plus à discuter entre eux avec franchise et sont contraints de faire sans cesse des courbettes à leurs médias respectifs. Est-ce réellement le cas ?

F. L. : La révolution de l’information a eu un impact double. D’une part, les chefs d’État doivent désormais constamment s’expliquer face au monde entier et plus seulement avec eux-mêmes et leurs homologues. Mais d’autre part, quand l’hypocrisie est trop forte, vous avez par exemple un Julian Assange qui entre en scène et déverse une quantité incroyable de documents prouvant la différence existant entre ce que disent les diplomates américains de leurs adversaires et de leurs partenaires et ce qu’ils en pensent en réalité. Pour autant, ces révélations n’ont pas eu des conséquences catastrophiques, et les États-Unis n’ont pas été mis à l’écart. Ensuite, c’est Edward Snowden qui a surgi et dévoilé au monde que les Américains partaient du principe qu’ils ne peuvent faire confiance à personne, pas même à leurs alliés les plus proches, et contrôlent absolument tout un chacun. Toutes ces affaires sapent évidemment la confiance placée dans les Américains. La revue Foreign Affairs a d’ailleurs publié l’an dernier un article intitulé « La fin de l’hypocrisie ». Les auteurs y expliquent aux politiques qu’ils ne doivent plus mentir, car la vérité finit toujours par se savoir.

Adolphe Roehn. Entrevue de Napoléon Ier et d'Alexandre Ier sur le Niemen, le 25 juin 1807

Adolphe Roehn. Entrevue de Napoléon Ier et d’Alexandre Ier sur le Niemen, le 25 juin 1807

 

PRM : On se rappelle immédiatement le scandale des armes de destruction massive en Irak…

F. L. : Effectivement. Tony Blair, en demandant l’aval du parlement britannique pour intervenir en Irak, avait affirmé disposer d’informations prouvant que Saddam Hussein pouvait déployer des armes de destruction massive en 45 minutes. Bien des années se sont écoulées depuis mais la question subsiste : a-t-il sciemment menti ou croyait-il en ce qu’il disait ? Je pense que lui-même ne saurait y répondre. Au fond, il est évident qu’il a menti, vu que sa version des faits n’avait rien à voir avec la réalité. Mais je suis intimement convaincu qu’il voulait tellement y croire, notamment pour convaincre le parlement, que ses propos étaient sincères. Quant à l’origine de tout ceci, George Tenet, le directeur de la CIA de l’époque, a publié après sa démission ses mémoires, dans lesquelles il se justifie comme suit : à la demande du gouvernement américain, la CIA avait alors rassemblé une multitude de données sur l’Irak, dont elle ne pouvait tirer de conclusions formelles. Pour se protéger, ceux qui analysaient ces données utilisaient systématiquement, dans leurs rapports, les expressions « peut-être » et « il n’est pas exclu que ». Ces documents remontaient ensuite les différents échelons de la hiérarchie et, chaque fonctionnaire comprenant parfaitement ce que la Maison Blanche attendait de lui, ces « peut-être » ont fini par s’estomper progressivement. Le tout demeurait assez incertain, mais la probabilité du scénario le plus pessimiste ne faisait que grandir. Et quand, finalement, toutes ces analyses se sont retrouvées résumées en deux pages sur le bureau du président, on n’y trouvait évidemment pas textuellement la phrase « L’Irak dispose de l’arme nucléaire », mais tout y était exposé de telle façon que cette conclusion s’imposait d’elle-même.

Ainsi, personne n’a reçu l’ordre formel de mentir, mais il y avait une légère pression psychologique qui poussait tout le monde vers une certaine interprétation de la situation. En outre, il y a aussi eu des mensonges délibérés. Lorsque Colin Powell, quelques mois avant le début de la guerre, a présenté au Conseil de sécurité de l’ONU des photos et des éprouvettes qui « prouvaient de façon irréfutable » la présence d’armes de destruction massive en Irak, il savait que c’était un mensonge ou, du moins, il le soupçonnait fortement. C’est un homme convenable et il répugnait à devoir mentir, mais on l’y avait pratiquement contraint, en tant que fonctionnaire d’État. Simplement parce que l’entourage de George W. Bush, convaincu à ce moment-là que Saddam Hussein représentait une menace pour l’Amérique, avait déjà pris la décision de l’attaquer sous n’importe quel prétexte. Par la suite, quand il s’est avéré non seulement qu’il n’y avait pas d’armes chimiques en Irak mais qu’en plus Colin Powell le savait ou le pressentait, cette affaire a sans aucun doute nui davantage à l’autorité morale des États-Unis que tout le reste.

PRM : On ne peut pas ne pas mentionner ici le fait qu’à l’heure actuelle, le chef d’État le plus « franc » du monde est Vladimir Poutine – ce qui ne semble pas lui causer de tort…

F. L. : D’une part, la diabolisation de Poutine en Occident est disproportionnée – à un point tel que, d’après moi, c’en est flatteur. Ce phénomène a différentes origines – avant tout, comme l’a parfaitement formulé Henry Kissinger : « La diabolisation de Poutine, ce n’est pas de la politique : c’est une tentative d’en justifier l’absence. » Les responsables occidentaux étant impuissants à agir, ils rejettent tous les torts sur le prétendument « tout-puissant » Poutine. Mais d’autre part, cette diabolisation rend le président russe plus populaire, y compris à l’Ouest. Si la position officielle consiste à le critiquer, l’exemple ne serait-ce que de sa célèbre tribune sur la Syrie dans le New York Times montre qu’environ 70 % des commentaires des lecteurs étaient, étonnamment, des compliments : « Enfin quelqu’un qui dit des choses sensées, pas comme les moulins à paroles qu’on trouve chez nous ! » Le politiquement correct libéral, devenu la norme dans le monde occidental moderne, a de nombreux points positifs, mais nous sommes arrivés à un point où la société, peut-être sans même en avoir conscience, commence à s’en lasser. Le dogme « ne dis pas ça », « on ne peut pas dire ça » a commencé à agacer. Vladimir Poutine viole ce principe ou, en tout cas, s’octroie une marge de manœuvre bien plus grande que tous les autres dirigeants. Et cela le rend sympathique, comparé aux chefs d’État occidentaux…

PRM : …qui sont hypocrites ?

F. L. : Ils ne le font pas exprès… Ils sont tellement imprégnés de ce concept du politiquement correct qu’ils ne peuvent pas s’exprimer autrement. La situation est différente pour les Américains : à nos yeux, leur style est simplement trop pompeux et artificiel. Par exemple, lorsqu’on traduit en russe un discours de Barack Obama, le résultat est vraiment exécrable. Si l’un de nos politiques se mettait à parler ainsi, il serait la risée de tous – « Arrête de mentir ! », lui dirait-on. En Europe, tout est enrobé dans des formules évasives qui satisfont tout le monde.

PRM : Comme chez Gorbatchev ?

F. L. : Non, Gorbatchev s’exprimait ainsi pour la simple raison qu’il ne savait pas formuler précisément une seule idée. Les Européens ont des idées mais ils les exposent de cette façon particulière. Et on comprend pourquoi ils le font. L’intégration européenne est un projet tout à fait fabuleux – cette volonté de fusionner les cultures, les idéologies et les tempéraments absolument distincts des peuples européens. On ne peut déjà plus dire avec certitude, aujourd’hui, ce que donnera en définitive ce projet, mais la recherche continue de compromis, y compris dans le domaine linguistique, y était inévitable – sans quoi tout le monde aurait immédiatement haussé le ton. Derrière le langage du compromis se cache une mentalité. Ainsi, lorsqu’ils s’expriment de cette façon, on a une impression d’hypocrisie – mais il s’agit en fait, profondément, de leur mode de pensée.

PRM : Pour poursuivre sur cette comparaison entre les modèles diplomatiques des différents pays : à côté des nouvelles tendances, les traditions ancestrales demeurent. La formule « perfide Albion », par exemple, est-elle toujours d’actualité ?

F. L. : Les traditions de la culture diplomatique perdurent évidemment – mais seulement dans les pays où celle-ci existe. Ces derniers ne sont pas nombreux et ils se distinguent des autres. Cela remonte à l’époque où seul un nombre limité de pays étaient les véritables acteurs de la politique internationale. Il y avait moins de pays qu’aujourd’hui, et tous n’étaient pas autonomes. La diplomatie existait dans les grands empires, comme la Grande-Bretagne, la Russie ou la France, mais aussi dans des pays comme la Suède, par exemple, où l’école diplomatique est très influente. On peut mentionner également l’Iran : les Perses sont passés maîtres dans l’art des jeux diplomatiques subtils et habiles, destinés à tromper tout le monde. On n’observe rien de tel dans le monde arabe.

PRM : Et les Russes ?

F. L. : Les Russes laissent sans doute plus libre cours à leurs émotions que les autres et sont donc, par là même, moins hypocrites. Nous avons tendance à croire sincèrement en notre mission, au rôle particulier que nous avons à jouer – et dès que quelqu’un remet cela en cause, nous le prnons très mal.

Petr Favorov | Propos receuillis par Prime Russian Magazine

Traduit par :

Source: Le Courrier de Russie 

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