Entretien avec Youssef Hindi, écrivain et historien de l’eschatologie messianique, [1], réalisé, en mars 2017, par une lectrice d’Arrêt sur Info, curieuse et passionnée qui, comme de nombreux citoyens du monde, rêve de paix, de réconciliation et surtout de respect entre les êtres d’où qu’ils viennent.

Benjamin Netanyahou recevant l’ordre par le Grand Rabbin Menahem Mendel Schneerson de hâter la venue du Messie, le 18 novembre 1990. Photo DR


Cet entretien a été proposé à Arrêt sur Info par une universitaire désireuse de comprendre les origines du chaos qui sévit au Moyen-Orient, avec ses guerres si désastreuses pour les populations. Après avoir lu « Occident & Islam, sources et genèse messianiques du sionisme, de l’Europe médiévale au choc des civilisations », elle s’est longuement entretenue avec son auteur, Youssef Hindi.


Question : J’ai lu avec grand intérêt votre livre. J’ai apprécié que vous citiez rigoureusement vos sources qui semblent irréfutables. Je crois que c’est fondamental de le souligner sur un sujet aussi explosif. Vous citez notamment Gershom Scholem (1897-1982), grand spécialiste de la mystique juive, et fondateur de la chaire d’études kabbalistiques à l’Université hébraïque de Jérusalem.

Youssef Hindi : En effet, il convient par ailleurs de préciser que je n’ai à ce jour pas été réfuté ni attaqué en justice.

Q : Comment vous est venue l’envie d’approfondir un sujet aussi sensible. Quelle a été la genèse de cet ouvrage ?

YH : D’abord, c’est parce que je n’avais pas été satisfait des deux thèses principales qui avaient été avancées sur l’origine du sionisme. La première thèse – la plus connue – nous dit que le sionisme serait né à la fin du 19e siècle avec Théodor Herzl et le Congrès sioniste Mondial. L’autre thèse, moins connue, défendue par quelques historiens, dont Shlomo Sand, est la suivante : les chrétiens protestants messianistes anglais du 17e siècle, ont voulu, pour hâter le retour du Christ, rapatrier le peuple juif en Terre sainte. Je n’adhérais pas à cette seconde thèse non plus, puisque je savais déjà que l’idée qu’on peut hâter la venue du Messie par des actions politiques concrètes n’était pas une idée chrétienne au départ, mais une idée issue du messianisme juif. Et, pour découvrir la véritable origine du sionisme, je savais que je devais étudier le messianisme juif, et en particulier, en amont, la Kabbale, (tradition ésotérique du judaïsme, présentée comme la « loi orale et secrète » donnée par Dieu à Moïse), dont est issu le messianisme, que j’appelle dans mon livre le « messianisme actif ». C’est donc là que j’ai commencé ma recherche : par la Kabbale. J’ai alors entamé un travail d’étude pour comprendre la Kabbale, ses origines, ses finalités et ses différents concepts. Mon objectif était de remonter l’histoire, jusqu’à découvrir celui qui a ouvert la boîte de Pandore.

Q : Vous parlez du messianisme actif. Vous dites dans votre livre que vous aimeriez nous dévoiler les clés de décryptage du monde moderne, et, en faisant ce retour dans le passé, vous permettez d’avoir un éclairage très pertinent sur le présent. Nous sommes confrontés à des événements géopolitiques et au chaos moyen-oriental qu’ils entraînent. Si nous ne comprenons pas les sources profondes de ce qui se passe aujourd’hui, il est impossible d’y voir clair. D’où l’importance de ce livre, qui nous permet de découvrir les racines profondes du messianisme juif et son impact. Dans, votre livre vous affirmez que la Kabbale prend sa source au 1er siècle en Palestine ; elle va progressivement s’installer en Europe au 11e siècle, pour prendre de l’ampleur au 13e siècle en Espagne, avec Moïse Nahmanide et Abraham Aboulafia. Vous expliquez également que la Kabbale est considérée, au départ, comme une hérésie dangereuse par les tenants du judaïsme, mais vous démontrez comment elle va malgré tout infiltrer petit à petit le judaïsme.

YH : La Kabbale est un courant mystique qui naît au 1er siècle et, durant plus de mille ans, jusqu’à la fin du Moyen-Age, les Talmudistes, c’est-à-dire les tenants de l’orthodoxie officielle du judaïsme, vont combattre la Kabbale. Le projet principal des kabbalistes est de faire en sorte que la Kabbale devienne une partie intégrante de l’orthodoxie juive. Et ils vont réussir. J’explique dans mon livre qu’aujourd’hui la quasi-totalité des concepts kabbalistiques ont été intégrés à l’orthodoxie juive. Depuis la fin du Moyen-Âge il s’est opéré une sorte de syncrétisme [mélange de plusieurs doctrines différentes, ndlr] entre judaïsme orthodoxe torahique, talmudique et kabbalistique. La Kabbale a fini par s’introduire au cœur de l’orthodoxie juive.

Q : Vous retracez le parcours d’un certain Salomon Molcho, au 16e siècle. Pouvez-vous dire quelques mots sur ce personnage et son importance dans l’histoire et le développement du sionisme ?

YH : Salomon Molcho est un rabbin aventurier né en 1500 et mort en 1532, élève de David Reuveni. L’objectif de Salomon Molcho était multiple : sous l’influence de son maître, il tente de convaincre le pape de monter une armée de marranes, pour attaquer l’Empire ottoman en Palestine, d’expulser les Ottomans de la Terre sainte et recréer ainsi le royaume d’Israël. Ils échouent parce que l’inquisition veut mettre la main sur Salomon Molcho. Mais il sera protégé par le pape Clément VII et fuit avec son maître, David Reuveni, pour se rendre auprès d’un des hommes les plus puissants d’Europe, Charles Quint, le grand empereur du Saint Empire romain germanique. Il lui propose à son tour d’attaquer l’Empire Ottoman. Cela se finit très mal, puisque l’empereur enferme David Reuveni dans un cachot en Espagne et envoie Salomon Molcho à l’Inquisition qui le fait brûler sur un bûcher. L’un des objectifs principaux de Salomon Molcho était d’influencer les Chrétiens, de les soumettre aux vues messianiques juives. Il disait, dans l’un de ses traités, qu’il fallait mener des actions politiques à visée messianique en direction des Chrétiens, afin de recréer le royaume d’Israël. Et c’est Salomon Molcho qui va poser les pierres fondatrices de ce que deviendra plus tard le judéo-christianisme. Il ne fait qu’essayer d’accomplir un projet messianique biblique qui lui est antérieur, et que j’expose dans mon ouvrage.

Q : Vous expliquez que c’est le messianisme juif qui va donner naissance au messianisme protestant. La Kabbale va petit à petit infiltrer le monde chrétien avec le rabbin Isaac Louria, au 16e siècle (Kabbale lourianique). Plus tard, aussi, le monde musulman, avec Sabbataï Tsevi (Kabbale sabbatéenne), et les Dönme, au 17e siècle. C’est tout de même incroyable ! Vous expliquez que peu à peu, dès le 15e siècle, va s’opérer un anéantissement de l’intérieur, où il y a un début de pénétration des milieux chrétiens, notamment par les marranes. Pouvez-vous développer ce qu’est le courant restaurationniste protestant et ensuite le courant judéo-chrétien, notamment avec Jacob Frank, qui était un infiltré ?

YH : Oui, Jacob Frank infiltre les milieux catholiques du 18e siècle. Il se prenait pour la réincarnation de Sabbataï Tsevi. Procédons par étapes. Précisons que le marranisme concerne les Juifs d’Espagne que les Chrétiens, après la Reconquista (décret de l’Alhambra, 1492), avaient décidé d’expulser. Les marranes sont les Juifs restés en Espagne, faussement convertis au Christianisme. S’est développée, à partir de là, une culture de la dissimulation, qu’on appelle le marranisme, mais qui existait déjà dans la tradition juive. Les fausses conversions ont toujours été assez courantes dans la tradition juive, que ce soit dans le monde européen ou même à l’époque du prophète, au 7e siècle, où des rabbins se convertissaient faussement à l’Islam.

Ensuite, pour ce qui est de la pénétration de la Kabbale dans le monde chrétien, je l’expose en détail dans un chapitre de mon dernier ouvrage « La mystique de la laïcité. Généalogie de la religion républicaine, de Junius Frey à Vincent Peillon ». C’est un mouvement qui démarre à la fin du 13e siècle, mais les tentatives qui ont fonctionné ont eu lieu durant la 2e moitié du 15e siècle. Des juifs kabbalistes vont commencer à enseigner à des chrétiens, dont l’une des principales figures connues, est Pic de la Mirandole. Il aura un maître kabbaliste qui va lui apprendre l’hébreu, le chaldéen et il sera initié à la Kabbale. A partir de là, ils vont faire naître une Kabbale chrétienne, pour en fait soumettre le monde chrétien aux vues juives, c’est-à-dire qu’ils vont essayer de convaincre les chrétiens et le Vatican même, que la Kabbale permet d’expliquer justement les doctrines chrétiennes, comme la Sainte Trinité par exemple. Cette kabbale chrétienne, qui s’implante d’abord en Italie et en France, va poursuivre son avancée en Europe dans le courant des 16e et 17e siècles, vers l’Angleterre et l’Allemagne, à la grande époque du protestantisme.

En parallèle va naître au 16e siècle un grand rabbin, Isaac Louria, grand rabbin de Safed, qui va accentuer la dimension messianique de la Kabbale. Il va développer une théorie de l’action politique, beaucoup plus volontariste que la kabbale espagnole. Et cette kabbale lourianique de Safed va se répandre dans toute l’Europe. Il y aura véritablement une convergence entre la progression de la kabbale chrétienne, la naissance du protestantisme, et cette vague messianique de la Kabbale lourianique qui va toucher toute l’Europe. Et c’est durant cette période, au 17e siècle, que va naître le mouvement restaurationniste chrétien millénariste. Les protestants millénaristes d’Angleterre, vont alors « porter » le projet de rapatriement du peuple juif en terre sainte. Le mouvement restaurationniste a des grands représentants au 17e siècle et au 18e siècle. Mais ce n’est véritablement qu’au 19e siècle que le projet sioniste commence à s’accomplir. Ce projet a donc mis des siècles à mûrir, à s’implanter et à finalement se réaliser, parce qu’il fallait que soient réunies les conditions politiques, géopolitiques et idéologiques propices à la réalisation du projet sioniste.

Q : Vous étudiez un autre pan de l’histoire dans votre livre : celui des courants de subversion de l’Islam et leurs liens avec le messianisme juif. Vous traitez notamment du Wahabbisme au 18e siècle et du Réformisme islamique au 19e, dont sont issus les Frères musulmans. Pouvez-vous également développer cet aspect ?

YH : Dans le second chapitre de l’ouvrage, je pars du 17e siècle avec Sabbataï Tsevi, qui est un rabbin juif kabbaliste qui va développer une théologie antinomiste, c’est-à-dire de lutte contre la loi divine, proprement dite sataniste, donc une inversion totale des valeurs. A partir de 1666, lui et ses disciples, vont se convertir faussement à l’Islam. Il va enjoindre ses disciples, à savoir des centaines de familles, à pénétrer l’Islam et à le détruire de l’intérieur. Je rapporte tous les éléments, dont les citations de Gershom Scholem, qui prouvent cela. Et à partir de ce mouvement sabbatéen, vont naître les dönme, c’est-à-dire les Juifs turcs sabbatéens, faussement convertis à l’Islam, qui sont à l’origine du mouvement politique des Jeunes Turcs. Durant cette période-là, au 19e siècle, va naître le réformisme islamique. Le réformisme islamique est un mouvement purement maçonnique, lié à tous ces réseaux auxquels sont notamment liés les Jeunes Turcs.

Et en Europe on trouvera les Frankistes appartenant aux réseaux maçonniques ; Frankistes d’Europe et sabbatéens de Turquie resteront d’ailleurs en contact permanent jusqu’à la fin du 19e siècle. Ils joueront parallèlement le même rôle, en usant des mêmes moyens : la destruction de l’Europe chrétienne et de l’Orient musulman.

On peut élargir le tableau et parler du wahabbisme, qui se développe au 18e siècle, mais il n’y a pas de preuves concrètes du lien entre le Wahabbisme et le sabbataïsme. Toutefois, lorsque l’on se penche sur le Wahabbisme en tant que tel, et Mohammed Ibn Abd-al Wahhab, son fondateur, on trouve des similitudes très frappantes avec ces mouvements-là, mais aussi avec la Révolution sanglante d’Oliver Cromwell au 17e siècle en Angleterre.
Le Wahabbisme et le Réformisme islamique vont alors travailler le monde musulman de l’intérieur et finalement fusionner par le biais des élèves de Mohammed Abduh, pour donner naissance, plus tard, avec Hassan al-Banna, aux Frères musulmans. Ce sont donc des mouvements parallèles, qui fonctionnent en dialectique.

Je rappelle que les principaux fondateurs du Réformisme islamique Malkun Khan [19e s.], Jamal Eddine al-Afghani [19e s.], Mohammed Abduh [19e s.] et nombre de leurs disciples sont des franc maçons. Afghani et Abduh vont d’ailleurs tenter en Egypte, avec les réseaux maçonniques, dans les années 1870, d’opérer une grande révolution, qu’on appelle la révolution urabiste. On retrouve chez les réformistes la même idéologie subversive (avec une forme adoucie teintée de progressisme) que chez les Sabbatéens, les Jeunes Turcs, les révolutionnaires français et les Frankistes.

Pouvez-vous préciser ce que sont les loges maçonniques ?

YH : On peut prendre la question sous plusieurs angles, moi je la prends sous un angle particulier, c’est-à-dire que je montre comment ces loges, qui sont en fait des réseaux, vont être utilisées par les Sabbatéens et les Frankistes, pour subvertir de l’intérieur le monde chrétien européen et le monde musulman. Et ce que j’explique dans mon ouvrage, c’est qu’il y a divers types de loges maçonniques. Il y en a qui sont creuses sur le plan idéologique, il y en a qui sont clairement satanistes, d’autres qui sont déistes, judéo-chrétiennes, on trouve toute une variété de types de loges maçonniques. Moi ce que j’ai voulu montrer, c’est comment ces loges ont été utilisées par les Sabbato-frankistes et plus tard les Réformistes musulmans, pour subvertir le monde chrétien et le monde musulman.

Q : Et toujours de façon assez souterraine, indirecte ? Jamais de façon frontale et claire ?

YH : Oui, toujours indirectement, une subversion subreptice. Je démontre cela avec une importante documentation.

Q : Je voulais faire un aparté sur les Oulémas (théologiens du sunnisme et de l’Islam), et l’Université al-Azhar. Vous dites qu’ils s’opposent à la doctrine wahabbite. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ces personnes, afin de montrer que dans le monde musulman il y a des courants qui essaient de lutter contre le Wahabbisme ?

YH : Al-Azhar est l’université du Caire qui est historiquement le centre de la pensée islamique sunnite, en tout cas dans la période moderne. Il y a aussi d’autres universités, comme au Maroc et ailleurs. Cette université (et d’autres), s’est toujours opposée de manière très virulente au wahabbisme né en Arabie dans le Nadjd.

Il faut savoir que Rachid Ridha, disciple de Mohammed Abduh, va être financé, dans les années 1920, par les Saoud, notamment le journal al-Manar. Lui et ses condisciples, vont s’en prendre violemment aux Oulémas de Al-Azhar, qui s’attaquent au wahhabbisme. Ils vont donc attaquer les ennemis du wahabbisme et défendre la doctrine wahabbite et présenter Mohammed Ibn Abdelwahhab comme un grand réformateur !

Il y a eu, en juin 2016, un congrès à Grozny, réunissant les grands savants sunnites ; quelque 200 dignitaires religieux, dont le Grand Mufti d’Egypte, le Cheikh Chawki Allam ou encore le Grand Mufti de Damas, le Cheikh Abdel Fattah al-Bezm, qui ont décrété que le Wahabbisme salafiste était une doctrine non sunnite, exclue du sunnisme [une allusion claire aux groupes takfiristes et wahabbites qui sont soutenus par l’Arabie Saoudite, ndlr]

Q : Merci de le souligner, c’est très important. En effet, ils en ont parlé très brièvement dans la presse. Pour revenir à votre étude, au messianisme juif et à toute sa progression à travers les siècles, vous décrivez la naissance du messianisme politique athée, qui s’appellera sionisme aux 19e et 20e siècles. Vous citez la déclaration de Balfour, les accords Sykes-Picot, et le charcutage de la géographie politique du Moyen Orient. Pourriez-vous revenir sur certaines déclarations de Chaïm Weizmann (qui a présidé l’organisation sioniste mondiale et devint le premier président de l’Etat d’Israël). Nous parler également de l’historien Henry Laurens [2], et du projet du Grand Israël ? Pourriez-vous ensuite faire une brève analyse du présent en relation avec ce qui se passe en Syrie ? Pouvez-vous présenter les différents protagonistes qui agissent essentiellement hors du territoire d’Israël et qui œuvrent à l’accomplissement du messianisme actif ?

YH : Le projet sioniste va connaître des mutations depuis son origine. La mutation la plus importante va s’opérer au 19e siècle. Ce que je montre dans l’ouvrage c’est que le sionisme n’est qu’une des branches d’un projet messianique global, beaucoup plus vaste, important et général. Au cours du 19e siècle on va voir un certain nombre d’idées religieuses et de projets messianiques qui vont prendre une apparence athéiste, matérialiste, laïque. Et il se trouve que le sionisme va aussi faire partie de ces projets religieux laïcisés que l’on va nous présenter comme un projet de création d’un foyer national juif, pour protéger les Juifs des pogroms, etc. ; mais cela n’était que de la propagande. En réalité, il s’agissait bien d’accomplir ce projet biblique, car dès le début du 20e siècle, les promoteurs du sionisme, y compris Théodor Herzl, vont défendre le projet de l’Etat d’Israël aux frontières bibliques, qui s’étend du Nil à l’Euphrate. Et Ben Gourion l’écrit dès 1918, avant-même la création de l’Etat d’Israël.

En réalité donc, ce projet politique, faussement athéiste, n’était qu’une apparence et un moyen d’accomplir un projet qui, à cette époque-là, ne pouvait plus se présenter sous des atours religieux. Voilà pour la première phase.

Dès le début de l’accomplissement du projet sioniste, par exemple en 1882, Edmond de Rotschild, le grand banquier, va commencer à acheter des terres en Palestine. Puis les sionistes vont essayer de convaincre le sultan ottoman, puis le Kaiser, et ensuite les Britanniques de créer le Foyer national juif. Ce sont finalement les Britanniques qui vont s’en charger. Avant la fin de la Première guerre mondiale, en 1916, les Britanniques sont en passe de perdre face aux Allemands, et les sionistes leur proposent un deal, qu’ils vont accepter, à savoir l’entrée des USA en guerre, aux côtés des Britanniques. En échange de quoi les Britanniques attaqueraient l’Empire Ottoman en Palestine afin de créer un foyer national juif. Donc dès le début on voit qu’il y a une force, une puissance financière juive internationale qui travaille les puissances occidentales de l’intérieur pour qu’elles endossent le projet sioniste. Et c’est cette même méthode qui va être appliquée tout au long du 20e siècle. A partir 1948, les Etats-Unis vont soutenir politiquement et financièrement l’Etat d’Israël.

Dans la dernière partie de mon ouvrage je montre, m’appuyant sur les travaux de John Maersheimer et Stephen Walt [3], comment le lobby pro israélien a poussé les Etats Unis à détruire le monde musulman [l’Irak, la Syrie, ndlr] pour permettre l’établissement de ce Grand Israël à long terme. Car les Israéliens l’ont écrit très tôt [4], puis je cite le plan Oded Yinon rédigé en 1982. Le plan de redécoupage du monde musulman promu par les néoconservateurs en 2002, le « Greater Middle East Initiative », n’est rien d’autre qu’une actualisation du plan israélien Oded Yinon.

A partir de 2000, 2001, le lobby pro-israélien, surtout après le 11 septembre, va véritablement pousser les Etats Unis à accomplir ce projet de destruction du monde musulman, de morcellement des Etats avoisinant Israël, pour permettre, in fine, à l’Etat hébreu, d’étendre son territoire. C’était le projet initial et ça l’est toujours.

Quant à la citation de Chaïm Weizmann, en 1919, la voici : « L’organisation sioniste ne veut pas un gouvernement autonome juif, mais simplement établir en Palestine, sous une puissance mandataire, une administration pas nécessairement juive qui rendrait possible d’envoyer en Palestine 70 000 à 80 000 juifs annuellement. L’association demande en même temps la permission de bâtir des écoles juives où l’hébreu serait enseigné et de cette façon nous bâtirons progressivement une nation qui serait aussi juive que la nation française est française et la nation britannique est britannique. Plus tard, quand les juifs formeront une large majorité, ils seront mûrs pour établir un gouvernement correspondant à la situation du pays et leurs idéaux ». 

Q : Vous traitez aussi de la poussée de fièvre messianique en Israël, et du lien entre le néo-conservatisme américain et la tendance religieuse du sionisme israélien au pouvoir actuellement. Est-ce que vous pouvez développer, car le profane ne réalise pas forcément qu’il y a un lien direct entre les deux.

YH : Le noyau dur du néo-conservatisme aux Etats Unis est juif. Les néo-conservateurs sont en fait d’anciens trotskistes, d’origine juive, qui ont dérivé vers la droite et dont le projet politique est calqué sur celui du sionisme et des protestants millénaristes.

Et ce sont ces néo-conservateurs, dont le noyau dur est juif, qui vont travailler de concert avec le lobby pro-israélien, pour les intérêts d’Israël. Je rapporte un certain nombre de citations qui montrent très clairement que ces gens-là ne travaillent pas pour l’intérêt des Etats Unis, ni même pour l’intérêt de l’impérialisme américain. Mais ils travaillent pour le projet israélien. Et je montre qu’en parallèle, les dirigeants israéliens [le gouvernement actuel depuis au moins 2012-2013, ndlr] est le plus messianiste de toute l’histoire d’Israël.

Je cite par exemple Charles Enderlin. Ce n’est pas que je critique Charles Enderlin, mais je pense qu’il n’a pas compris le pourquoi du problème, puisque lui pense, comme d’autres, que ce retour du religieux en Israël correspond aux conquêtes des lieux saints à partir de la guerre de 1967. Ce qui est faux. Moi ce que j’explique c’est qu’on est en train d’assister à un retour, à une résurgence du messianisme juif, qui a donné naissance au projet sioniste. Ce que je démontre dans mon ouvrage, c’est que les causes premières déterminent les finalités, même sur des siècles. Il ne faut donc pas s’étonner de voir les religieux prendre le pouvoir en Israël, car en réalité, ils ne l’ont jamais véritablement perdu ! Puisque Ben Gourion lui-même écrivait que le socialisme n’est qu’un moyen, qu’un outil d’accomplissement du projet sioniste. Tous ces mouvements athéistes en apparence, pour les israéliens et pour les messianistes juifs, ne sont que des moyens. Raison pour laquelle il n’y a pas d’opposition profonde entre les laïques, les athées et les religieux juifs. Qu’ils soient athées, laïques, socialistes ou messianistes, à ce stade de l’accomplissement du projet messianique, ils convergent. Ils ne s’opposent que sur les moyens, pas sur la finalité.

Q : Vous citez notamment le livre de Josué, qui est souvent mentionné par les politiciens israéliens, dont Benjamin Netanyahu. Pouvez-vous nous expliquer la dimension religieuse du modèle de construction de l’Etat d’Israël ?

YH : Dans le dernier chapitre de mon ouvrage, je montre que la création du Foyer national juif, dans sa méthode de conquête et sa finalité, est calqué sur le livre de Josué [la destruction des villages et expulsion des populations ou leur massacre, ndlr]. Au-delà de cet aspect, je fais le parallèle entre les étapes de conquêtes dans le livre de Josué et les stades évolutifs de la création de ce foyer national juif et du grand Israël. Et c’est véritablement édifiant…

Q : Vous citez un rabbin israélien, Yosef Ovadia (1920-2013) dont les dires et l’influence sont extrêmement choquants. Pouvez-vous nous en dire plus ?

YH : Ce que j’ai voulu mettre en évidence en parlant de Yosef Ovadia, c’est l’influence sous-jacente des religieux, depuis des décennies, sur la politique israélienne. Il n’y a pas que lui, il y a aussi le grand rabbin Menachem Mendel Schneerson (1902-1994), qui fait la leçon à Netanyahou en 1990 et lui donne de hâter la venue du Messie… Ce même rabbin chez qui Ariel Sharon allait en 1967 et en 1973, prendre des conseils dans le domaine militaire, alors que Sharon lui-même n’était pas croyant.

Pour en revenir au rabbin Yosef Ovadia, j’explique que 30 années durant, enfin jusqu’à sa mort, il a été un acteur fondamental de la politique israélienne, puisque tous les dirigeants israéliens allaient chez lui pour prendre conseil. Les religieux occupent une place centrale dans la politique et la géopolitique israélienne. C’est pour ça qu’on retrouve, tout au long de l’histoire d’Israël, comme je le montre dans le denier chapitre, l’application à la fois des lois juives et du programme basé sur l’Ancien Testament. Comme je l’ai écrit dès le premier chapitre de mon livre, les rabbins, à travers l’histoire, se sont attachés à développer une théologie et une praxéologie autour de la Bible, et en ont fait un outil politique, et à présent, avec l’accomplissement du sionisme, un instrument et un projet géopolitique.

Q : Certaines citations du rabbin Yosef Ovadia dans votre livre, glacent le sang tellement elles sont racistes et odieuses. En parlant des Palestiniens il déclare : « Puissent-ils disparaître de la terre, puisse Dieu envoyer un fléau aux Palestiniens, ces enfants d’Ismaël, ces vils ennemis d’Israël » (en 2013). Autre citation : « Tous les Arabes et les Palestiniens : il est interdit d’avoir pitié d’eux, vous devez envoyer des missiles et les annihiler, ils sont mauvais et détestables ». Et il ajoute « le Seigneur retournera les actions des Arabes contre eux-mêmes, épuisera leur semence, les exterminera, les dévastera et les bannira de ce monde » (en 2010).

YH : Ce que j’explique, c’est que cet homme n’est pas un illuminé isolé qui s’exprime depuis une Synagogue. Il s’agit d’un grand rabbin qui conseille des hommes politiques, même des militaires, des chefs d’Etat-Major israéliens, qui se sont se rendus chez lui pour avoir des conseils dans la préparation de la guerre contre l’Iran. On a à faire là à un personnage central en Israël, et il est loin d’être le seul à tenir ce genre de propos.

Q : Pour montrer son influence, vous citez un membre de la Knesset (le Parlement israélien) j’imagine écouté et respecté qui, lors du bombardement de Gaza en 2014, a appelé à tuer toutes les mères palestiniennes ?

YH : Oui, c’est la députée ultra-nationnaliste Ayelet Shaked, de la Knesset, qui est devenue Ministre ensuite.

Je cite aussi le vice-président de la Knesset, Moshé Feiglin, qui parle de chasser la population de Gaza, qui parle de destruction de ses habitants. Il propose d’expulser toute la population de Gaza dans le Sinaï. Comme dans le livre de Josué, Moshé Feiglin explique sereinement qu’il faut détruire toutes les infrastructures de Gaza, avec une puissance de feu maximale. Le parallèle avec ce passage du livre de Josué est frappant : « Ils brûlèrent la ville et tous ceux qui s’y trouvaient ». Et Feiglin précise « sans considération pour les boucliers humains »… ce qui signifie en clair qu’il faut écraser les gens qui n’ont pas accepté de quitter Gaza pour le Sinaï…, afin d’épurer ethniquement toute la ville. Là, celui qui parle, c’est le vice-président de la Knesset !

Q : Après ce développement que vous avez fait de manière très précise, pourriez-vous faire une analyse du présent, notamment avec ce qui se passe aujourd’hui en Syrie, et ce qui a pu se passer auparavant en Irak ?

YH : Alors contrairement à ce que la majorité des géopolitologues disent, analysent ou ce qu’en disent les critiques de la politique américaine, la destruction de l’Irak par le passé, la destruction de la Syrie actuellement, la destruction de la Libye, n’est pas directement liée aux intérêts américains, ni même à la volonté de contrôler les ressources pétrolières, puisque, comme l’expliquent John Maersheimer et Stephen Walt, si les Américains voulaient par exemple contrôler le pétrole irakien, ils n’avaient qu’à faire pression sur Saddam Hussein, et il aurait volontiers accepté ! D’ailleurs, durant les années 1990, début 2000, Assad (père et fils), n’ont eu de cesse de tendre la main aux Israéliens, et aux Américains pour obtenir la paix. Ils étaient prêts bien sûr à négocier, et je ne parle même pas des Iraniens. Et, systématiquement, quand les Américains ont voulu tendre la main aux Iraniens ou aux Syriens, c’est toujours le lobby pro-israélien qui s’est interposé. Pourquoi ? Parce que le projet final du lobby israélien était la destruction de ces pays-là. Et John Maersheimer et Stephen Walt ont bien mis en évidence que c’est le lobby pro-israélien, et non pas le lobby pétrolier, qui a poussé les Etats Unis à détruire l’Irak. D’ailleurs Bernard-Henri Lévy, qui a participé à la destruction de la Libye, a déclaré devant le CRIF qu’il l’a fait en tant que Juif… Il faut donc comprendre qu’il l’a fait en tant qu’agent israélien.

La cause première de l’opposition entre les Etats Unis et la Russie sur le cas de la Syrie est le projet israélien. Ce que j’expliquais dans le préambule de mon livre et dans un article datant de septembre 2015 (La Russie, l’Europe et l’Orient) est en train d’apparaître : les Russes, les Iraniens, les Syriens ne sont pas en train de lutter contre l’impérialisme américain au Proche-Orient, ils luttent contre un projet israélien que les Américains ont endossé et accomplissent, à leur propre détriment ; c’est différent. Les impérialistes américains ne sont pas les amis de l’Humanité, mais il ne faut pas se tromper d’ennemi principal nous dirait Carl Schmitt…

Evidemment, l’impérialisme américain (et tout ce qu’il implique) est un des problèmes, je dirais même le problème principal de l’Humanité aujourd’hui. Mais si les Américains revenaient – comme voudrait le faire Donald Trump – à l’une de leurs doctrines, qui est la doctrine Monroe, isolationniste, le problème serait réglé. Or, un certain nombre de dirigeants américains l’ont compris. Zbigniew Brzezinski (né en 1928), qui est un des grands géo-stratèges américains, a compris que le fait de calquer la politique extérieure américaine sur celle d’Israël était un danger pour l’avenir des Etats Unis.

La destruction de la Syrie, et peut-être même la guerre mondiale à venir entre la Russie et les Etats Unis, ont une cause première et principale : c’est le projet impérialiste israélien. Il faut garder cela en tête.

Q : Comment expliquez-vous que si peu de gens, en tout cas en Occident, soient conscients de cela ? Et comment expliquez-vous que si peu de gens le dénoncent ?

YH : Premièrement, on ne peut pas le dénoncer, étant donné que les médias sont verrouillés, ainsi que la politique occidentale. Mais si vous partez par exemple au Proche-Orient, on peut s’exprimer bien plus librement sur ces questions-là… C’est le monde Occidental, en particulier l’Europe et les Etats Unis, qui ont un système médiatico-politique qui empêche toute discussion et tout débat sur ces sujets. Il n’y a pas besoin de faire un dessin, si on prend les grandes chaînes de télévision, les journaux et qu’on remonte la chaîne, on peut trouver, très souvent, des milliardaires israéliens ou juifs, ou même protestants, ainsi que des marchands d’armes. Il ne faut donc pas s’étonner si la parole est verrouillée en Occident.

Maintenant, si on se penche sur les milieux contestataires, ceux qui sont critiques de l’impérialisme américain, même du sionisme (un spectre très large, je vous l’accorde), il y a un autre problème, et il est d’ordre méthodologique. Les géopolitologues s’attachent à faire des analyses manquant souvent de profondeur historique, partant de statistiques, des ressources pétrolières, gazières, etc., pensant que c’est l’alpha et l’omega de la géopolitique. On néglige totalement la dimension idéologique, religieuse et messianique. C’est pour ça que j’ai écrit ce livre-là. Pour apporter à la fois une nouvelle interprétation de l’histoire moderne, et de nouvelles clés de lecture, qui me semblent plus efficientes, de la géopolitique actuelle. 

Q: Je vous remercie infiniment Youssef Hindi.

Youssef Hindi : C’est moi qui vous remercie.

Mars 2017

[1] Youssef Hindi est écrivain et historien de l’eschatologie messianique. Né au Maroc, il a immigré très jeune en France, suivant ainsi un parcours qui l’a conduit à développer une réflexion quant à la nécessaire réconciliation du Nord et du Sud de la Méditerranée. Deux mondes dont les destins sont depuis toujours intimement liés. Ses ouvrages :

-« Occident & Islam, sources et genèse messianiques du sionisme, de l’Europe médiévale au choc des civilisations ». Ed. Sigest, 5e édition, 2017.

-« Les mythes fondateurs du choc des civilisations : ou comment l’Islam est devenu l’ennemi de l’Occident ». Ed. Sigest, 2016.

-« La mystique de la laïcité ». Ed. Sigest, 2017.

[2] Citation d’Henry Laurens, historien : « Le Yichouv (communauté juive) se fonde en tant que refus absolu de toute collaboration économique et sociale avec la population arabe. L’exclusivisme juif, nécessaire pour la constitution du foyer national, fait que toute interaction avec le secteur arabe est considérée comme une défaillance qu’il faut absolument pallier. L’ambiguïté historique du sionisme en tant que formulation nationale et laïcisante d’une communauté jusqu’alors définie en termes religieux constitue le Yichouv en entité hybride : un ensemble civique ayant le droit de s’appeler « peuple » mais dont les critères d’appartenance sont définis par une appartenance religieuse ».

[3] http://arretsurinfo.ch/reprise-le-lobby-israelien/

[4] Ben Gourion en 1918, en 1937 « Après la formation d’une grande armée suite à la création de l’Etat, nous abolirons le partage et nous occuperons toute la Palestine »

Source: http://arretsurinfo.ch/du-messianisme-juif-au-sionisme-contemporain/

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