Quand le traducteur m’a présenté l’article ci-dessous je fus désorientée. Je n’avais pas une bonne opinion du président philippin Duterte. Ne sachant que penser j’ai demandé à des personnes qui connaissent les Philippines ce qu’elles pensaient de lui. Elles m’ont répondu: « Le plus grand bien ». A chacun de se faire sa propre opinion. Silvia Cattori

Philippines President Rodrigo Duterte © Soe Zeya Tun / Reuters


De Manille et Davao

par André Vltchek

Quand le président vénézuélien Hugo Chavez a accédé au pouvoir en 1999, peu de gens, à l’Ouest, en Asie et même dans la plupart des pays d’Amérique latine connaissaient son nouvel anti impérialisme révolutionnaire militant. Les grands médias internationaux comme CNN ou BBC, jusqu’aux télévisions locales et journaux (influencés ou directement commandités par des sources occidentales), ont distillé une ‘l’information’ clairement biaisée, extrêmement critique et même hostile.

Après quelques mois de son gouvernement, alors que j’étais à Caracas, de nombreux journalistes locaux m’ont dit et répété : « Nous sommes presque tous pour le président Chavez, mais nous serions virés immédiatement si nous osions écrire un seul article en sa faveur. »

A New York, Paris, Buenos Aires et Hong Kong, le consensus était à l’époque presque complet : « Chavez est un vulgaire populiste, un démagogue, un militaire fier-à-bras et potentiellement un dangereux dictateur. »

En Corée du Sud, au Royaume uni, au Qatar et en Turquie, des gens ayant du mal à situer le Venezuela sur le globe, exprimaient leur ‘opinion inflexible’ en moquant et calomniant l’homme qui serait plus tard célébré comme un héros de l’Amérique latine. Même parmi ceux qui généralement se méfient des médias officiels, nombreux se disaient convaincus du caractère alarmant du Processus et de la ‘Révolution Bolivarienne’.

L’Histoire se répète.

A présent, le président des Philippines Rodrigo Duterte est diabolisé et ‘n’inspire pas confiance’. Il est ridiculisé, accusé de démagogie, condamné pour sa grossièreté et moqué comme un bouffon.

Aux Philippines, il est plus populaire qu’aucun autre président dans l’histoire de ce pays ; au moins 70% mais souvent plus de 80% d’opinions favorables.

« Montrez-moi, dans cette ville, une femme ou un homme qui haïsse Duterte » m’a dit en souriant un employé municipal de Davao (située sur Mindanao, l’île rétive) où Duterte a été maire pendant 22 ans. « Et j’offrirai à cette personne un délicieux repas avec mon propre argent … je ne risque rien. »

« Les gens, aux Philippines, sont désormais totalement libres d’exprimer leurs opinions, de critiquer le gouvernement », explique Eduardo Tadem, un universitaire de premier plan, professeur d’Etudes Asiatiques (UP). « Il dit :’ils veulent protester ? D’accord !’ Les gens peuvent manifester ou se soulever sans demander la permission aux autorités. »

Comme à l’époque d’Hugo Chavez au Venezuela, la presse, aux Philippines, presque toujours propriété de magnats réactionnaires et de collaborateurs pro-occidentaux, atteint aujourd’hui un niveau incroyable de calomnies et d’insultes envers le président, inventant des histoires et colportant de simples rumeurs, ce qui serait inimaginable dans un pays comme le Royaume uni, avec ses lois contre la diffamation.

Ce n’est donc pas la peur qui assure l’immense soutien populaire à Duterte dans son pays. Ce n’est absolument pas la peur !

J’ai visité certains des pires bidonvilles de la nation ; j’ai enquêté dans les cimetières les plus lugubres, récemment harassés par le crime et la drogue, où les gens, ayant vécu littéralement dans la pourriture, implorent aide et pitié. J’ai aussi parlé aux principaux universitaires et historiens du pays, à d’anciens collègues de Duterte et à des émigrés qui travaillent dans les Emirats et ailleurs.

Plus le discours de haine était fort à l’étranger et dans les mass médias locaux, plus la nation soutenait son dirigeant.

Hommes et femmes, qui, un an auparavant, étaient fous de rage et totalement désespérés, tournaient désormais vers le futur un regard plein d’espoir. Soudain, tout semblait possible !

Dans mon premier compte-rendu, ce mois-ci, j’écrivais : « Il y a un air de changement dans ces ruelles étroites et misérables du bidonville de Basco, à Manille, la capitale des Philippines. Pour la première fois depuis de longues années, une belle et noble dame est venue en visite ; contre toute attente, elle a décidé de rester. Son nom est Espérance. »

Je maintiens ce que j’ai dit, maintenant plus que jamais.

Mais il me semble aussi que je doive expliquer, dans le détail, ce qui se passe aux Philippines et pourquoi.

L’appel que je lance à tous ces gens partout sur la planète qui ne connaissent rien ou presque de cette région du monde en général et des Philippines en particulier, c’est : « ne jugez pas en vous basant seulement sur ce que vous lisez dans votre propre langue, surtout en anglais et venant de sources qui se sont discréditées si souvent et si totalement. Venez voir vous-même, venez regarder et écouter. Comme au Venezuela il y a quelques années, ce qui se passe aux Philippines est quelque chose de complètement nouveau dans un ‘territoire inconnu’. Quelque chose de différent et sans précédent se développe et prend forme. Ceci ne ressemble à aucune des révolutions qu’a connues l’Histoire. Ne rejoignez pas ceux qui la ridiculisent, ceux qui l’étouffent, ceux qui lui font du mal, avant d’être venus observer par vous-mêmes, avant d’être venus constater le regard enthousiaste de ces millions de gens qui ont été si longtemps accablés, sans défense et qui soudain se tiennent debout, faisant face à la vie avec espoir et fierté. »

Ne participez pas à la curie qui veut les priver de leur propre pays. Pour la première fois, après des siècles de colonialisme brutal, il est réellement à eux, ce pays. Je répète : pour la première fois. Maintenant !

Ne leur enlevez pas cet espoir : c’est tout ce qu’ils ont et c’est beaucoup plus que ce qu’ils ont jamais eu au cours des décennies et des siècles.

Fidel Castro disait : « la révolution n’est pas un lit de roses. »

La révolution est un dur labeur, souvent très pénible. Elle n’est jamais parfaite et ne pourra jamais l’être. Pour détruire un mauvais système profondément enraciné, il faut des nerfs solides et inévitablement le sang coule.

Duterte n’est pas aussi poétique que Fidel. C’est un Visaya, un homme brillant mais rugueux, candide et résolu. Il est souvent hyperbolique. Il aime choquer ceux qui l’écoutent, ses partisans comme ses ennemis.

Mais qui est-il, réellement ? Qui est cet homme qui menace de fermer toutes les bases militaires étazuniennes, d’établir une paix durable avec les insurgés communistes ou musulmans, d’orienter sa politique étrangère et son idéologie en direction de la Chine et la Russie et de sauver la vie de dizaines de millions de Philippins pauvres ?

Pour trouver la réponse, écoutons ceux qui comptent vraiment – le peuple des Philippines.

Faisons taire la cascade toxique d’insultes et d’informations triées par les grands médias occidentaux ; faisons-les taire en adoptant le lexique outrageant mais honnête de Duterte : « Vous, les médias et votre propagande occidentale, n’êtes que des bêtes, allez vous faire foutre ! »

Qui est vraiment le président Duterte ? Pourquoi jure-t-il si souvent ? Pourquoi insulte-t-il tout le monde, depuis le président Obama jusqu’aux institutions les plus puissantes comme l’ONU, l’Union européenne et même le Pape ?

« Il vient du Sud », explique Mme Luzviminda Ilagan, ancienne membre du congrès et l’une des dirigeantes féministes du pays :

« C’est un Vizaya. A Luzon, ils parlent Tagalog, ils sont ‘bien élevés’ et nous regardent avec condescendance. Politiquement, ici nous disons ‘Manille impérialiste’. Ironiquement, Mindanao contribue grandement à remplir les  coffres de Manille. Il y a ici de nombreuses mines, des plantations fruitières et des rizières en quantité ; mais très peu est partagé avec nous, en ce qui concerne les budgets…. Et soudain, arrive le maire de Davao, quelqu’un du Sud et il parle même le langage qu’ils détestent. Il est furieux quant à la situation de son pays, il jure et fulmine. C’est culturel ; après tout, il est Visaya !  A Manille et à l’étranger, tout ceci est mal interprété : ici, vous ne jurez pas contre quelqu’un, vous jurez, c’est tout. Oui, il est différent. Il dit la vérité et il parle notre langue. »

Pourquoi ne devrait-il pas être furieux ? Les Philippines, l’un des pays les plus riches d’Asie dans le passé, est aujourd’hui l’un des plus pauvres. Ses bidonvilles épouvantables sont peuplés par des millions de gens et d’autres millions sont pris dans le cercle vicieux de la drogue et du crime. Le taux de criminalité est l’un des plus élevés du continent. Il y a une guerre civile barbare à la fois contre des rebelles musulmans et communistes.

Et pendant des siècles, l’Occident a pillé et maltraité ce pays, sans honte et sans merci. Si jamais le peuple décide de se révolter, comme ce fut le cas il y a plus d’un siècle, il est massacré comme du bétail. Les USA ont décimé un sixième de la population, il y a un peu plus de 100 ans, un million et demi d’hommes, femmes et enfants.

Des ‘dynasties’ gouvernent sans démocratie, d’une poigne de fer.

« Selon une étude académique sérieuse, au congrès (chambre des représentants et sénat), quelques 74% des sièges sont occupés par des membres des dynasties locales », explique le professeur Roland Simbulan.

Avant que le président Duterte ne soit au pouvoir, la plupart des indicateurs sociaux étaient voisins de zéro. Le pays n’avait pas son mot à dire et collaborait totalement avec l’Occident, en particulier contre la Chine.

Un homme en colère, un socialiste, le président Duterte est ulcéré par le présent et le passé mais surtout par la nature impitoyable de l’impérialisme occidental.

Il parle mais par-dessus tout il agit. Il franchit l’une après l’autre des étapes décisives. Il avance le plus loin possible dans les réformes. Il recule quand un projet est globalement menacé. Il manœuvre son vaisseau à travers de terribles tempêtes, dans des eaux où personne n’avait jamais navigué.

Une erreur et sa révolution tout entière se cassera la figure. Des dizaines de millions de pauvres retourneront alors là où ils étaient pendant des décennies – dans le caniveau. Un faux mouvement et son pays ne réussira jamais à se tenir debout, il sera mis à genoux.

Alors il jure. Alors il avance, en fulminant.

Pourquoi l’Occident veut-il renverser Duterte ?

Premièrement, comment les Etats-unis et l’Europe pourraient-ils ne pas haïr quelqu’un qui rejette en bloc l’impérialisme et l’affreux passé colonialiste auquel les Philippines ont été soumises pendant des siècles ? Mais nous reviendrons sur le passé plus loin dans cet essai.

Un universitaire légendaire, le professeur Roland Simbulan, du département des sciences sociales de l’Université des Philippines, m’a expliqué, durant notre entretien de toute une journée, à Manille :

« Duterte lit beaucoup, et il admire Hugo Chavez. Il est en fait sur des positions très proches de celles de Chavez. Il est extrêmement critique sur l’impérialisme occidental dans les pays comme l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie. Il ne supporte pas la façon dont l’Occident traite son propre pays.

Il a toujours été fidèle à sa politique anti-impérialiste. Déjà en tant que maire de Davao, il a banni tout exercice militaire USA-Philippines. Les USA ont négocié ; ils ont offert beaucoup d’argent. Ils voulaient bâtir une énorme base pour drones à Mindanao, mais Duterte a refusé. »

Comme ‘punition’, deux bombes ont explosé à Danao : une au port, sur la jetée, l’autre à l’aéroport international.

Dernièrement, il a ordonné l’arrêt de tout exercice militaire conjoint USA-Philippines et il continue à menacer de fermer toutes les installations militaires étazuniennes sur le sol de son pays.

Pour Eduardo et Teresa Tadem, un couple d’universitaires philippins renommés, il n’y a aucun doute sur la direction que va prendre la politique étrangère de Duterte :

« La tendance est claire, s’éloigner de l’Occident, se rapprocher de la Chine et la Russie. Nous pensons qu’il va rapidement trouver un terrain d’entente avec la Chine. Le président Xi Jinping fait actuellement preuve de beaucoup de bonne volonté. Les choses avancent doucement, mais de grandes concessions sont déjà visibles : nos pêcheurs, par exemple, sont autorisés à retourner dans les zones disputées. La Chine donne des gages sous forme d’aide internationale, d’investissement et elle a promis de remettre en état de fonctionnement notre réseau ferroviaire. »

Tout ceci représente un véritable cauchemar pour les politiques étrangères de l’Occident, en particulier celle des Etats-unis. Provoquer la Chine encore faible militairement et finalement déclencher un conflit militaire avec elle, semble être le but principal de l’impérialisme occidental. Si les Philippines arrivent à un compromis avec la Chine, le Vietnam suivra très certainement. L’agressive ‘coalition’ asiatique anti-chinoise, mal boulonnée par l’Occident, s’effondrerait alors très probablement, réduite qu’elle serait à Taiwan, le Japon et peut-être la Corée du Sud.

« Duterte se montre tout simplement raisonnable. Tout ce que fait la Chine est défensif. C’est l’Ouest qui manigance la confrontation », a expliqué Dr. Rey Ileto, historien de premier plan :

«  Juste pour mettre ceci en perspective : Gloria Arroyo – elle a visité la Chine avant les Etats-unis. Elle s’est rapprochée de la Chine. Ils l’ont inculpée pour corruption ! C’est Duterte qui l’a libérée… »

Pour l’Occident, les Philippines de Duterte sont comme une nouvelle maladie asiatique contagieuse ; un virus qui doit être maîtrisé et liquidé aussi vite que possible. Car plusieurs nations de la région, indépendantes officiellement (mais en réalité contrôlées et humiliées), pourraient s’en inspirer, se rebeller et commencer à suivre l’exemple de Duterte.

L’Occident panique. Sa machine à propagande fonctionne à plein régime. Différentes stratégies pour désarçonner le président ‘récalcitrant’ sont conçues et mises à l’épreuve. Les ‘élites’ locales et les ONG collaborent sans vergogne.

Duterte est-il un socialiste ?

Oui et non, mais sans conteste plutôt oui que non. Il se réclame du socialisme et depuis des années, il noue des liens extrêmement solides avec les marxistes.

Le professeur Roland Simbulan explique :

« Quand Duterte était étudiant, il a rejoint le KM, l’organisation des étudiants de gauche. Il comprend l’idéologie de la gauche. Il sait aussi où prennent racine les soulèvements dans son pays, à la fois communiste et musulman. Il ne cesse de répéter : ‘on ne peut vaincre l’insurrection militairement ; il faut résoudre les problèmes socio-économiques qui en sont les causes’. »

Il a invité des marxistes dans son gouvernement, avant même qu’ils aient demandé à participer. Il libère progressivement des prisonniers politiques, qui ont été arrêtés et emprisonnés par les gouvernements précédents.

Les professeurs Teresa et Eduardo Tadem approuvent :

« Les réformes sociales font partie des négociations de paix. Le fait qu’un dirigeant communiste soit un ancien professeur de Duterte ne peut que faciliter. Duterte a introduit un moratoire sur la conversion des terres pour que la terre des paysans puisse être préservée pour l’agriculture. Les travailleurs aussi voient leur situation s’améliorer. Il met fin aux contrats courts, à la dite contractualisation. En substance, le gouvernement essaie de garantir qu’une fois embauchés, les gens bénéficient des avantages immédiatement.

De si nombreux changements positifs s’opèrent en si peu de temps : l’environnement, les problèmes sociaux, la justice sociale, l’éducation, la santé, le logement, les sciences… »

Duterte a récemment envoyé son secrétaire d’état à la santé à La Havane, pour étudier le modèle cubain. La visite a été un tel succès que le projet est maintenant d’envoyer une délégation gouvernementale complète – ministres inclus – dans l’île révolutionnaire.

Cependant, tandis qu’il fait indubitablement de gros efforts sur la justice sociale et une politique étrangère anti-impérialiste indépendante, les politiques financières, commerciales et économiques sont toujours fermement tenues par les ministres dévoués aux marchés.

« Quand Duterte était maire », explique le professeur Simbulan, « il était très pragmatique et privilégiait l’harmonie avant tout. Toutefois, on doit se souvenir d’une chose : chaque fois qu’un conflit inconciliable opposait les travailleurs ou les indigènes ou les pauvres à la grande industrie ou aux propriétaires de plantations, il prenait toujours, en fin de compte, le parti des ‘petites gens’. C’est ainsi qu’il a convaincu les gens de gauche qu’il était l’un d’entre eux. »

Dans l’infâme bidonville de Baseco, construit de plaques de métal rouillées et de containers pourris, autour des docks et du chantier naval, tout le monde s’accorde à penser que le nouveau président a amené à la fois l’espoir et des changements attendus depuis longtemps.

« Maintenant l’éducation est gratuite, ici » explique Mme Imelda Rodriguez, une physiothérapeute qui travaille au Département de l’Aide Sociale et du Développement :

« Il y a aussi des ‘missions médicales’ gratuites dans cet établissement, proposant aux gens toute sorte d’examens et de consultations. On peut aussi obtenir certaines allocations. Le gouvernement crée des emplois. Bien sûr il reste encore beaucoup à faire, mais il y a déjà un grand progrès, indéniablement. »

Le progrès social est évident dans la ville de Davao, où Duterte a été maire pendant 22 ans. Jadis un enfer, royaume du crime, aux structures sociales désagrégées, Davao est de nos jours une cité moderne, orientée vers l’avenir, avec des services sociaux relativement bons et des infrastructures en permanente évolution, sans parler des jardins publics et espaces verts, en augmentation constante.

« Tant de choses vont mieux pour les pauvres, ici », me déclare le chauffeur qui me conduit de la mairie à mon hôtel. « En à peine deux décennies, la ville est devenue méconnaissable. Nous sommes fiers de vivre ici, à présent. »

A la municipalité de Davao, Mr Jefry M. Tupas me comble de renseignements et de données (que je suis venu chercher) : les zones réaménagées pour les pauvres et les sans-logis, les logements publics pour les rebelles qui se sont rendus récemment, la ‘réinstallation dans les taudis restaurés’ ; la liste de ces projets est infinie.

Comme dans les pays révolutionnaires d’Amérique latine, l’enthousiasme des gens impliqués dans le ‘processus’ est pur et communicatif. Dans les centres médicaux, médecins et infirmières parlent fièrement des nouveaux projets de vaccination, des soins gratuits pour le diabète et la tension artérielle, le traitement de la tuberculose et les centres de planning familial.

« Nous espérons aussi que les choses vont s’améliorer globalement, d’un point de vue économique, si nous ne dépendons plus des USA », dit Mme Luzviminda Ilagan. « Si à présent nous nous ouvrons vers des pays plus amicaux, comme la Chine et la Russie, il y a beaucoup d’espoir pour nous tous ! Auparavant, à Mindanao, nous n’avions que des compagnies minières occidentales, venant par exemple d’Australie ou du Canada. Les bénéfices partaient tous à l’étranger et les habitants de Mindanao restaient misérables. Avec le président Durerte, tout cela change énormément ! »

Duterte est-il un tueur de masse ?

Si vous ne lisez que la presse occidentale et la presse locale de droite, vous croirez probablement que Duterte est ‘personnellement responsable’ de plus de 5000 meurtres dans ce qui est désormais catalogué comme sa ‘guerre à la drogue’.

Mais si vous parlez directement à la population, vous aurez un tout autre son de cloche.

Les Philippines, avant Duterte, étaient submergées par un taux de criminalité inconnu partout ailleurs dans la région Asie-Pacifique.  Selon le bureau de l’ONU des drogues et crimes (UNODC = United Nations Office on Drugs and Crime), en 2014, le taux d’homicides oscillait autour de 9,9 pour 100 000 habitants, à comparer avec les 2,3 en Malaisie, 3,9 aux Etats-unis, 5,9 au Kénya, 6,5 en Afghanistan, 7,5 au Zimbabwe et peu inférieur au 13,5 de la République Démocratique du Congo, un pays déchiré par la guerre.

Les gangs de la drogue contrôlaient les rues de toutes les grandes villes. Très souvent des généraux de la police et de l’armée, ou d’autres grosses légumes contrôlaient eux-mêmes les gangs.

La situation devenait clairement intenable, des communautés entières vivant dans le désespoir et la crainte. Pour beaucoup, les villes devenaient de véritables champs de bataille.

Un chauffeur me conduisant au cimetière Sud de Manille commentait : « Dans mon quartier, nous venons d’avoir un horrible assassinat : un adolescent décapité par un vendeur de drogue… »

Les professeurs Teresa et Eduardo Tadem précisent :

« A Davao, le taux de criminalité était monstrueux. En principe, dans ce pays, les gens sont tellement dégoûtés par le crime qu’ils appuieraient n’importe quelle mesure… Duterte a encouragé la police à agir. C’est un juriste, donc il s’efforce de rester dans les limites de la légalité. Il dit : ‘s’ils se rendent, arrêtez-les, s’ils résistent, tirez !’ Il y a eu, jusqu’à présent, plus de 5000 morts, mais tués par qui ? Souvent par des milices, des gangs en moto, etc. »

Le professeur Roland Simbulan aide à mieux comprendre :

« Les meurtres sont nombreux… On ne peut jamais être vraiment sûr de qui tue qui. Il peut s’agir, par exemple, de quelques seigneurs de la drogue qui tuent pour éliminer leurs rivaux. Aux Philippines, nous avons une corruption terrible, il y a même des officiers et des généraux impliqués dans le commerce de la drogue. Périodiquement, la police mène des raids, puis elle recycle la drogue saisie. Même la BBC a interviewé des gangs qui ont confirmé que la police leur avait donné la liste de qui assassiner. Ce qui rend Duterte si vulnérable, c’est son langage, ses mots à l’emporte-pièce. Ce qu’il dit est souvent mal interprété. »

Dans les bidonvilles et les cimetières où demeurent les plus pauvres des pauvres, une écrasante majorité de gens appuierait des mesures encore plus dures que celles qui sont appliquées aujourd’hui. Comme m’ont dit les habitants du cimetière Sud :

« Ici, nous détestons ceux qui enquêtent sur les dénommées exécutions extrajudiciaires. Ils ne se soucient que des droits des suspects. Mais nous, bons citoyens qui avons tant souffert durant des décennies, n’étions pas protégés du tout avant que ce président soit élu. »

A Davao, Mme Luzviminda Ilagan prend fait et cause pour son président :

« Il est tout à fait compréhensible que le président déclare la guerre à la corruption et la drogue. Et si l’opposition veut parler des exécutions extrajudiciaires, elle devrait être obligée de prouver qu’elles sont réellement commises sur ordre des autorités… Est-ce qu’on peut le prouver ?

La situation est compliquée. C’est vrai que des gens sont tués, mais voyez les chiffres : ils sont bien plus bas qu’à l’époque de Benigno Aquino. Durant son gouvernement, paysans, indigènes et pauvres des villes étaient assassinés régulièrement – des gens qui luttaient pour leurs droits élémentaires… et à l’époque de Gloria, les compagnies minières avaient carrément l’autorisation d’entrer dans le pays et de tuer ceux qui leur faisaient obstacle… sous les gouvernements précédents, les choses étaient encore pire : les militaires avaient l’autorisation exceptionnelle de rendre des ‘services de sécurité’ aux compagnies minières. Tout cela change, à présent ! »

Même les critiques les plus acerbes du président Duterte, qui prétendent que ‘sa guerre à la drogue’ a tué plus de 5000 personnes, doivent à présent reconnaître que le décompte des meurtres est ‘légèrement’ plus compliqué. Comme l’a rapporté Al-Jazeera le 13 décembre 2016 :

« Les pointages de la police montrent que 5 882 personnes ont été tuées dans le pays depuis que le président des Philippines Rodrigo Duterte a pris ses fonctions le 30 juin. Sur ce nombre total, 2 041 suspects de trafic de drogue ont été tués lors d’opérations policières entre le premier juillet et le 6 décembre, tandis que 3 841 autres ont été victimes de tireurs inconnus du premier juillet au 30 novembre. »

Ce sont donc quelques 2000 personnes qui ont perdu la vie au cours d’affrontements entre la police et des gangs de la drogue, qui sont les plus meurtriers et les plus lourdement armés de toute la région Asie-Pacifique. C’est acceptable. Qui sont ces ‘tireurs inconnus’ et pourquoi la presse dominante montre-t-elle immédiatement du doigt le président, en se basant uniquement sur les déclarations de ses archi-ennemis, comme la sénatrice de Lima ?

La couverture des Philippines par les grands médias dominants occidentaux ne se résume-t-elle pas à de la propagande ridicule et unilatérale comme lorsqu’il s’agissait de couvrir les événements à Alep et en Syrie, ou l’intervention russe dans ce pays ?

De même, est-ce que les narco-trafiquants philippins sont simplement abattus sans pitié ou bien tout n’a-t-il pas été dit ? N’y a-t-il pas quelque chose de systématiquement occulté, dans toute cette histoire ?

Peter Lee écrit à propos de la ‘réhabilitation’ des toxico-dépendants et de l’aide apportée par la Chine :

« Un autre domaine potentiel de coopération entre les Philippines et la RPC (République Populaire de Chine) est l’assistance chinoise dans un programme de crise visant à réhabiliter les usagers de drogues philippins qui se sont livrés à la police pour éviter d’être abattus par les escadrons de la mort.

Bien que virtuellement inexistants dans les reportages occidentaux des grands médias, plus de 700 000 toxico-dépendants se sont livrés à la police.

Laissez-moi répéter ceci : 700 000 drogués se sont constitués prisonniers.

Et je présume qu’il leur faut une fiche de ‘réhab’ impeccable pour vivre en sécurité dans leur communauté, ce qui représente un grand défi pour établir une infrastructure de désintoxication. Duterte a demandé à l’armée de rendre disponibles certaines zones militaires pour héberger de nouveaux camps de désintoxication et le premier sera apparemment au Camp Ramon Magsaysay.

Duterte s’est tourné vers la RPC pour lui demander de financer la construction d’installations pour traiter les victimes de la drogue et la RPC a accepté. Selon Duterte et son porte-parole, les travaux préparatoires pour les installations de Magsaysay ont déjà commencé.

Il y a d’ailleurs là un imprévu amusant.

Magsaysay est le plus grand domaine militaire des Philippines. C’est aussi le joyau de la couronne, l’élue parmi les cinq bases philippines envisagées pour l’usage étazunien dans le cadre de l’accord EDCA (Enhanced Defence Cooperation Agreement) qui ramène officiellement les soldats US dans les bases philippines. L’armée US pourrait donc devoir partager Magsaysay avec des milliers de drogués… et de travailleurs du bâtiment de la RPC. »

Duterte et Marcos

Ce qui a choqué beaucoup de monde, récemment, c’est la décision de transférer la dépouille de l’ancien dictateur Ferdinand Marcos au ‘Cimetière des Héros’.

« Le président est-il devenu fou ? » ont demandé les uns. «  A-t-il rejoint quelque secte de droite ? » se sont exclamés les autres.

Rien de tout cela ! Le président Duterte est de gauche, mais il est aussi parfaitement conscient que, dans une société amorale, contrôlée par des clans politiques crapuleux et des officiers supérieurs de l’armée et de la police corrompus, il faut être un bon joueur d’échec si on veut survivre tout en appliquant des réformes essentielles.

« La décision n’avait rien d’idéologique », éclaircit le professeur Rolan Simbulan :

« C’était clairement une décision pragmatique. Il a gagné de l’argent, et il a ouvertement admis qu’il avait accepté de l’argent pour sa campagne électorale … Puis, en échange de quelques votes, il a promis une sépulture pour Ferdinand Marcos au ‘Cimetière des Héros’. Marcos Junior voulait être son vice-président mais c’est Leni qui a eu le poste… »

Dr. Reynaldo Ileto, un historien en vue, ajoute : « le cimetière s’appelle bayani (héros) mais c’est surtout là que sont enterrés presque tous les anciens présidents du pays … Si l’opposition se focalise sur l’enterrement de Marcos, c’est pour discréditer Duterte tout en évitant de parler des questions réelles et importantes. »

« Duterte est têtu », m’ont dit Eduardo et Teresa Tadem :

«  Il a fait une promesse à la famille Marcos et il l’a tenue … Est-ce qu’il admire Marcos ? S’il l’admire pour quelque chose, c’est uniquement pour avoir été fort et intransigeant. Marcos a ruiné le pays, mais après lui, les choses ne se sont jamais améliorées, et donc il est jugé de façon positive par certains secteurs de la société. Mais quoi qu’il en soit : la décision de Duterte de l’enterrer au cimetière Bayani a été une grosse erreur de calcul. »

« Quelle est cette obsession sans fin, chez tant de Philippins à propos de Marcos ? » ai-je demandé au penseur et journaliste de gauche Benjie oliveros. « Pourrait-on le comparer à Perón en Argentine ? »

« Tout à fait » répondit-il. « Cela semble une bonne comparaison. »

« Duterte, un admirateur de Marcos ?! » demande Luz Llagan en roulant des yeux :

« Durant la loi martiale, il était procureur à Davao. Il a toujours protégé les militants, ici. ‘Confiez-les moi !’ ordonnait-il souvent. Il a sauvé des vies. Son père a dirigé un ministère mineur dans le gouvernement de Marcos, avant la loi martiale, mais sa mère a joué un rôle très important dans le mouvement de protestation. C’était une femme qui parlait fort et sans peur… elle a beaucoup influencé son fils. »

Duterte méprise-t-il vraiment les femmes ?

Une fois encore, n’oublions pas que c’est un Visaya. Il est franc, haut en couleurs et absolument pas ‘politiquement correct’.

Duterte a commenté l’aspect attirant des genoux et jambes de sa vice-présidente Leni Robredo, et il a accusé la sénatrice Leila de Lima (qui le critique souvent) de coucher avec son chauffeur (la liaison a été avérée, plus tard).

Dans ce pays catégoriquement catholique, Duterte a annulé le mariage avec sa première femme (séparation à l’amiable), il a eu plusieurs liaisons et vit aujourd’hui maritalement avec sa compagne.

Tout cela est excessif pour certains mais, de façon surprenante, il est en fait admiré par la plupart des femmes.

« Quand il fait des plaisanteries sur les femmes, à Manille, ça leur reste en travers du gosier » s’amuse Luz Ilagan, qui est l’une des féministes les plus connues du pays :

« Mais nous, gardons toujours à l’esprit ce qu’il dit ET ce qu’il fait, ce qu’il a fait pour nos femmes, en particulier. Il a toujours aidé, il nous a toujours protégées. Sa ville Davao a reçu une récompense en tant que ville oeuvrant pour les femmes. Il a créé le ‘bureau de développement pour intégrer les genres’, le premier dans tout le pays et d’autres villes ont ensuite adopté le concept. Chaque année, avant la ‘journée de la femme’, les femmes évaluent l’efficacité du bureau et elles proposent un nouveau programme. Tout est parfaitement transparent. »

Dans un hôtel international à Sharjah, aux Emirats arabes unis, j’ai parlé à un groupe de travailleuses immigrées philippines. Que pensent-elles de leur nouveau président ?

Tandis qu’elles me répondaient (et elles n’ont pas hésité une seconde à répondre), je réalisais que deux d’entre elles avaient les larmes aux yeux :

« Pour la première fois de notre vie, nous sommes fières d’appartenir à notre pays. Duterte nous a rendu notre dignité. Il nous a donné de l’espoir. Dire que nous le soutenons serait dire trop peu. Nous l’aimons ; nous éprouvons une énorme gratitude. Il nous libère ; il libère notre pays ! »

Duterte et le passé des Philippines

Le président Duterte n’est pas seulement outragé par le présent, il est aussi furieux à cause du passé de son pays.

« Les bourses d’études étazuniennes aux Philippines – ont créé toute une mentalité », m’a expliqué le Dr. Reynaldo Ileto, à Manille. «  La guerre USA-Philippines est un non-événement ; les gens n’en savent rien. Tout a été ‘aseptisé’. »

« Nous ne nous sommes toujours pas remis de la ‘gueule de bois’ causée par le colonialisme US », soupire le romancier Sionil José.

Le colonialisme étazunien n’a été rien de moins qu’un génocide.

Alfonso Velazquez a écrit :

« Entre 1899 et 1913, les USA ont écrit les pages les plus sombres de leur histoire. L’invasion des Philippines, motivée uniquement par l’acquisition impérialiste de nouveaux territoires, a provoqué chez le peuple philippin une réaction farouche. 126 000 soldats étazuniens débarquèrent pour mater la résistance. Le résultat fut la mort de 400 000 ‘insurgés’ philippins, tombés sous le feu des soldats étazunien et d’un million de civils, dont la mort fut causée par les mauvais traitements, les tueries de masse et la tactique de la terre brûlée appliquée par les envahisseurs. Au total, la guerre étazunienne contre un peuple pacifique qui ignorait l’existence des étazuniens jusqu’à ce que leur arrivée anéantisse 1/6 de la population du pays. Cent ans ont passé. Ne serait-il pas grand temps que l’armée des USA, leur congrès et leur gouvernement demandent pardon pour leurs crimes horribles et les souffrances monstrueuses infligées au peuple des Philippines ? »

Gore Vidal a confirmé :

« La comparaison de cette opération largement couronnée de succès avec notre aventure bien moins réussie au Vietnam, a été faite, entre autres, par Bernard Fall, qui a caractérisé notre conquête des Philippines comme ‘la guerre coloniale la plus sanglante (en proportion de la population) jamais menée par une nation blanche en Asie ; elle a coûté la vie à 3 000 000 de Philippins.’ (cf. E. Ahmed’s “The Theory and Fallacies of Counter-Insurgency,” The Nation, August 2, 1971.) Le général Bell lui-même, le vieux cœur tendre, a estimé que nous avions tué un sixième de la population de Luzon, l’île principale – quelques 600 000 personnes.

Cependant, Mr. Creamer cite un certain Mr. Hill (qui a grandi à Manille, et a peut-être eu le temps de compter les crânes ?) qui suggère que le nombre des victimes pour l’ensemble des îles est de 300 000, soit la moitié du nombre admis par le Général Bell.

Je trouve amusant d’apprendre que je me suis égaré ‘si loin de faits aisément vérifiables’. Il n’y a pas de fait aisément vérifiable à propos de cette expérience particulière de génocide. A l’époque, quand j’ai d’abord fait référence à 3 000 000 (NYR, 18 octobre 1973), une Philippine m’a écrit, disant qu’elle écrivait sa thèse de master sur ce sujet. Elle avait tendance à accepter les chiffres de Fall, tout en disant que puisque presque rien n’avait été consigné et que des villages entiers avaient été totalement détruits, il n’y avait aucun moyen de découvrir ces ‘faits’ que les historiens aiment ‘vérifier’. Quoi qu’il en soit, rien de tout cela n’est supposé avoir existé et donc, si l’on s’en tient à ces livres d’histoire que nous utilisons pour endoctriner les jeunes générations, il ne s’est rien passé. »

Il a été rapporté qu’en septembre 2016, au sommet de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations), où participait aussi le président Obama, Duterte a produit une photo des tueries imputables aux soldats étazuniens dans le passé, en disant : « Ce sont mes ancêtres qu’ils ont tués. »

J’ai visité plusieurs librairies à Manille, y compris National et Solidaridad. Dans tous ces commerces, le personnel a paru interloqué quand j’ai demandé des livres relatifs aux massacres commis par les troupes étasuniennes sur le territoire des Philippines.

Tout cela pourrait bien changer à présent, et rapidement. Duterte parle ouvertement des guerres colonialistes et des invasions étasuniennes. Il parle des massacres sur les îles de Luzon et Mindanao.

Des décennies durant, les USA se présentaient comme les ‘libérateurs’ des Philippines. A présent, Duterte les dépeint comme un pays de tueurs de masse, de violeurs et de voleurs. Selon lui, les pays de l’Ouest n’ont aucun mandat moral pour critiquer qui que ce soit pour violation des droits humains. Il dit du président Obama que c’est un fils de chienne. Il a crié à l’Union européenne « Allez vous faire foutre ! ». Il en a assez, de l’hypocrisie.

Dans cette partie du monde, de tels éclats émotionnels peuvent amorcer la rébellion. J’ai travaillé de nombreuses années en Asie du Sud-Est et je sais qu’un épais manteau de mensonges recouvre l’histoire de la région.

En Asie du Sud-Est des dizaines de millions de personnes ont perdu la vie à cause du colonialisme européen, outrageant et brutal. Des millions sont morts en Indochine (Vietnam, Cambodge et Laos) durant la dite ‘guerre du Vietnam’ (appelée au Vietnam ‘guerre américaine’). Entre un et trois millions d’Indonésiens ont disparu au cours du coup d’état commandité par les USA en 1965/66, et le génocide aux Philippines a décimé presque un million et demi de patriotes combattants et encore plus de civils. Le Timor oriental a perdu environ un tiers de sa population après l’invasion indonésienne épaulée par les USA, le Royaume-uni et l’Australie.

Une telle Histoire est explosive comme de la dynamite. J’ai parlé à des centaines de personnes dans cette région du monde. Ils se tiennent tranquilles mais ils n’oublient pas. Ils savent qui sont les vrais assassins, qui sont leurs réels ennemis.

Le président Duterte ne joue pas seulement avec le feu. Il est aussi en train de re-écrire l’Histoire et de changer totalement la narration distordue de l’Occident. Toute la région observe, retenant son souffle. A la fois l’horreur et l’espérance sont détectables dans l’air, de même que les odeurs fortes du sang et de la dynamite.

Les Philippines ne sont pas un état vassal : Duterte

« Je suis anti-Occident. Je n’aime pas les étasuniens. C’est tout simplement une question de principe pour moi. » C’est ainsi que le président Duterte voit le monde : simple et réduit à son essence. Il clarifie ensuite :

« Les Philippines ne sont pas un état vassal, nous ne sommes plus, depuis longtemps, une colonie des Etats-unis. Alam mo, marami diyang mga columnista  (vous savez, de nombreux chroniqueurs) regardent Obama et les USA comme si nous étions les toutous de ce pays. Je n’ai à répondre à personne excepté le peuple de la république des Philippines. Wala akong pakialam sa kanya (je n’ai aucune considération pour lui). Qui est-il pour me demander des comptes ? En réalité ce sont les USA qui devraient répondre de leurs mauvaises actions dans ce pays. »

Il a dit à des officiels chinois, durant sa visite, le 20 octobre 2016 :

« J’annonce ma séparation d’avec les Etats-Unis, à la fois militairement et économiquement. Les USA ont perdu, maintenant. Je me suis réaligné sur votre courant idéologique. Et peut-être que j’irai aussi en Russie pour parler avec Poutine et lui dire que nous sommes trois contre le reste du monde : La Chine, les Philippines et la Russie. C’est la seule voie. »

Ce qui fut salué par des applaudissements assourdissants.

Duterte a effectivement parlé au président Poutine, en marge de la rencontre des dirigeants de la coopération économique Asie-Pacifique, à Lima au Pérou, en novembre 2016.

Une nouvelle ère a vu le jour, pour les Philippines : celle de la coopération avec la Chine, la Russie, Cuba et le Vietnam. Celle également de l’éloignement entre cet archipel d’importance et l’Occident.

Il traite les étasuniens de « fils de chiennes » et « hypocrites » et dit, sans détour, à la superpuissance :

« Nous pouvons survivre sans l’argent étasunien. Mais vous savez, les USA, vous pourriez vous aussi avoir des surprises. Préparez-vous à laisser les Philippines, préparez-vous à un éventuel rejet ou même l’abrogation de l’accord sur les forces étrangères. Vous savez, du tac au tac.. Ce n’est pas à sens unique. Bye-bye les USA. »

Qu’en est-il de Trump ?

De nos jours, c’est une terrible responsabilité d’être un ami de l’Occident. Le dirigeant d’un pays colonisé pourrait être facilement discrédité par une simple phrase amicale, un geste amical en direction de quelque officiel des USA ou du Royaume uni, en direction du régime occidental, ou de sa société.

Les mass médias de l’Ouest le savent parfaitement.

C’est pourquoi, quand le président Duterte a parlé au téléphone avec le président élu Donald Trump, les médias ont tout de suite commencé à présenter les deux hommes comme étant sur la même longueur d’ondes.

Loin s’en faut. Une fois que Mr. Trump aura commencé son règne, les liens étroits du Président Duterte avec la Chine, Cuba et d’autres pays socialistes, auront tôt fait de remettre son nom sur la longue liste des cibles de l’empire. Il y est déjà, sous le gouvernement Obama (des tentatives de coup d’états manigancés par les USA ont même déjà été dénoncées et stoppées). Ce serait un miracle si Donald Trump, raciste, anti-Chinois et anti-Asiatique, décidait réellement d’épargner un dirigeant anti-impérialiste de l’Asie du Sud-Est.

Duterte et Trump en sont encore à se parler poliment. Duterte a même fait un compliment à son homologue : « J’aime votre façon de parler. Elle est comme la mienne. » C’est loin d’être une preuve du réchauffement dans les relations entre les deux pays.

Mes collègues Philippins me mettent en garde constamment : « S’il vous plait, ne lisez pas les commentaires des médias pro-occidentaux. Si vous voulez vous faire une idée juste, demandez la transcription complète de la conversation … Y a-t-il vraiment une transcription disponible ? »

Pendant cette période, Washington enrobe de miel l’évidente amertume des relations entre les USA et les Philippines. Le nouvel envoyé étazunien, l’ambassadeur Sung Kim, un Coréen-étasunien, n’est que sourire et ‘considération’ :

« Pour moi, le plus significatif, le plus fondamental, c’est la profondeur et l’extraordinaire chaleur de la relation entre les peuples des deux pays… »

Que pouvait répondre à cela le président Duterte ? Certainement pas, « Allez vous faire foutre, fils de chienne ! » En Asie, la courtoisie répond à la courtoisie. Cependant, et en tout état de cause, chaque semaine les Philippines s’éloignent un peu plus de l’Occident, comme prévu et annoncé.

Qui déteste Duterte et qui a peur de lui ?

Comme nous l’avons démontré plus haut, l’Occident le hait et surtout ceux qui, là-bas, essaient de déclencher la guerre contre la Chine et la Russie. Duterte admire ces deux pays, disant que la Chine a « l’âme la plus aimable », tout en admirant ouvertement le président russe Vladimir Poutine. « (les Russes) n’insultent pas les gens, ils ne font pas d’ingérence », a déclaré Duterte.

Les grandes compagnies multinationales le détestent, en particulier les énormes conglomérats miniers qui opéraient aux Philippines pendant des années et des décennies, assassinant des milliers de Philippins sans défense, pillant les ressources naturelles et ravageant l’environnement. Le président Duterte met un point final à un tel chaos féodal et fasciste.

Il est haï par les médias de masse, chez lui et à l’étranger, pour des ‘raisons évidentes’.

Il est haï par de nombreuses ONG, locales et internationales, souvent parce qu’elles sont tout simplement payées pour le haïr, ou parce qu’elles sont sincères mais mal informées de la situation ‘sur le terrain’ (dans son pays) ; ou encore, tout bêtement parce qu’elles ont l’habitude de garder les œillères occidentales pour juger ce qui se passe aux quatre coins du monde.

Certaines victimes de la dictature de Marcos le détestent, mais pas toutes, assurément. De nombreux ‘activistes’ de la période actuelle ont, en fait, des liens trop étroits avec l’Occident, tout au moins à mon goût. Mme Susan D. Macabuag, qui est responsable de Bantayog ng mga Bayani (le monument des héros), un hommage aux héros et martyrs de la loi martiale, est une personne que j’ai rencontrée plusieurs fois et qui ne cache pas son antipathie envers le président :

« C’est dommage que ce soit Duterte qui dise ce qu’il dit à propos des USA … si c’était dit par une autre personne, cela ferait du chemin. »

Elle a fait ensuite plusieurs déclarations illustrant son aversion pour la Chine. Plus tard, elle a ajouté :

« Mon fils vit aux Etats-unis. Nous sommes nombreux à avoir de la famille aux Etats-unis. Nous sommes très préoccupés par la situation. »

Pendant un certain temps, j’ai tenté de comprendre ce qu’elle voulait dire exactement, mais j’ai vite abandonné.

Dans une librairie intellectuelle, petite mais notoire, Solidaridad, j’ai rencontré le romancier le plus respecté des Philippines, F. Sionil José, qui vient de fêter son 92e anniversaire. Nous avons parlé un moment de la Russie, de l’Indonésie et de la littérature moderne. Puis, je lui ai demandé à brûle-pourpoint : « Aimez-vous le président Duterte ? »

« Je l’aime et je ne l’aime pas », m’a répondu cet auteur accompli, évasivement et avec le sourire. « Mais il faut bien dire qu’il est narcissique. »

Mme Leni Robredo, la vice-présidente de Duterte (et ancienne député et juriste des droits humains) déteste son chef. Constitutionnellement, il ne pouvait pas la congédier en tant que vice-présidente, il l’a donc au moins empêchée d’assister aux réunions de son cabinet début décembre (il n’a plus confiance en elle, il pense que son parti tente de le destituer). Plus tard, elle a démissionné de son poste de présidente du conseil de coordination du développement urbain et du logement (HUDCC) et a entrepris de rassembler des forces contre le gouvernement de Duterte.

« Nous sommes si nombreux à nous opposer à la politique du président. J’espère pouvoir  unifier toutes les voix discordantes », a dit Robredo à Reuters dans une interview à son bureau  de Manille-Quezon.

Mme Robredo est une personnalité importante au sein du parti libéral ‘jaune’. Dès le 13 septembre 2016, Inquirer rapportait :

« Sans mentionner directement le LP (Liberal Parti), Duterte a accusé lundi les forces ‘jaunes’ de se mobiliser pour le destituer en montant en épingle la question des violations des droits humains sous son gouvernement.

‘Ne fuyons pas les évidences. Savez-vous qui est derrière tout ceci ? C’est le jaune’, a dit le président, faisant allusion à la couleur politique du LP. »

Le 5 décembre, j’ai rencontré l’historien Dr Reynaldo Ileto à Manille, qui a dit : « Léni applique la même politique (que l’Ouest) sur le Sud de la mer de Chine… »

Nous avons parlé des ‘révolutions colorées’ déclenchées par les Occidentaux, et du modèle Ukraine, Brésil, Argentine et Arroyo aux Philippines après qu’elle ait osé se rapprocher de la Chine. Robredo va-t-elle tenter de faire à Duerte ce que Temer a fait à Dilma ?Va-t-il y avoir une nouvelle ‘révolution’ au nom de quelque ‘action anti-corruption’ ou pour les ‘droits humains’ ?

Des dynasties et de puissants clans politiciens ou d’affaires haïssent aussi le président Duterte. Evidemment qu’ils le haïssent ! J’ai eu par le passé l’opportunité de les connaître, d’approcher certains d’entre eux de près. J’ai vu comment ils opèrent : sans pudeur, brutalement et dans une totale impunité.

Les dynasties ont tué et violenté ceux qui leur faisaient obstacle. Ils ont pillé le pays pendant des siècles. Comme en Amérique centrale (l’héritage colonialiste espagnol et US), ils n’ont jamais hésité à sacrifier des milliers de ‘peons’.

Le sommet de la hiérarchie militaire, éduqué aux Etats-unis et ailleurs en Occident, le déteste. En fait, il le déteste passionnément.

Il est haï par des millions de Philippins vivant aux Etats-unis. Il doit être très prudent lorsqu’il traite avec certains d’entre eux. Récemment, dans la ville de Davao, le président Duterte a déclaré :

« Il vaut mieux être prudent avec les expressions ‘nous nous séparons’ ou ‘nous coupons nos relations diplomatiques’. (Ce n’est) pas faisable. Pourquoi ? Parce que les Philippins des Etats-unis me tueraient. »

De fait, il est tellement haï par les ‘élites’ et par l’Occident que cela semble un miracle qu’il soit encore en vie et aux commandes.

Les conspirations en vue d’un coup d’état ont été démasquées. L’appareil de propagande occidentale a fonctionné à plei régime dans le but de l’affaiblir et le discréditer.

Il s’en moque. Il a maintenant 71 ans. Il est en mauvaise santé. Il ne croit pas pouvoir tenir jusqu’à la fin de son mandat. C’est un guerrier. Il ne s’est jamais mis à genoux devant les colonisateurs du passé ni du présent. Il a dit récemment :

« Je ne m’agenouille devant personne, si ce n’est le Philippin miséreux de Quiapo qui marche dans la colère et la pauvreté extrême. »

C’est ce que Chavez, Morales ou Fidel pourraient dire. C’est ce qui fait que les gens sont assassinés par l’empire, par le régime occidental. C’est aussi simple que cela !

L’empire sait ce qui est en jeu. Les Philippines sont une nation de plus de 100 millions d’habitants, située stratégiquement au confluent de routes maritimes parmi les plus importantes du monde. Une nation qui était parmi les plus obéissantes et résignées de l’Asie-Pacifique.

Elle ne l’est plus ! Son peuple s’est soudain réveillé, plein de défi et de colère. L’Occident a tué, pillé et humilié ce peuple durant des siècles. L’éducation était façonnée pour glorifier les envahisseurs. La culture était dépouillée de son essence et perfusée de doses mortelles de pop Occidentale.

Très souvent, on m’a dit que si le président Duterte était tué ou déchu, le pays exploserait. Il y aurait une guerre civile. Et si la rébellion allume des millions d’âmes, le retour en arrière ne sera plus possible.

Au cas où quelqu’un ne l’aurait pas encore remarqué, il s’agit d’une authentique révolution. C’est une révolution extrêmement lente et douloureuse. Ce n’est ni une ‘belle’ révolution ni une révolution d’opérette. Mais c’est quand même une révolution.

«  Si Duterte avance trop vite, il sera renversé par l’armée », a affirmé le professeur Roland Simbulan.

Duterte dit « Bye-bye, l’Amérique ! » Il annule des exercices militaires conjoints, tout en conversant poliment avec Donald Trump. L’atmosphère est extrêmement tendue. Il pourrait arriver n’importe quoi n’importe quand : un assassinat, un coup d’état … c’est un champ de mine, tout autour du président, jusque sous ses pieds ou presque.

Il en est parfaitement conscient. C’est comme cela qu’on écrit l’Histoire ; avec son sang, avec son propre sang.

Ce que nous voyons à Manille, en ce moment, ce n’est pas la réunion du conseil d’administration de quelque ONG humanitaire sponsorisée par l’Occident. C’est l’apparition tambour battant d’une grande nation, blessée, torturée, se levant de son lit de mort, encore couverte de sang et de pus, mais soudain ayant l’audace d’espérer survivre, pleine de colère et de défi mais déterminée à vivre, a vaincre.

Si elle veut vivre, il lui faudra oser et se battre, envers et contre tout.

Au cœur des cimetières sordides habités par les êtres les plus misérables, j’ai été témoin de l’espérance. Je le certifie. Ceux qui ne me croient pas, ceux qui ne comprennent pas, devraient aller voir de leurs propres yeux. Ils devraient aller dans le bidonville abject de Baseco, et dans la ville de Davao. Alors seulement ils pourront parler. Jusque là, qu’ils restent cois !

Je peux témoigner que les Philippines sont un pays en rébellion, galvanisé par un homme, son énorme détermination et son incroyable courage.

Est-il un saint ? Non. Il dit lui-même qu’il n’en est pas un. De toute façon, je ne crois pas aux saints, et vous ? Duterte ne peut pas se permettre d’être un saint. Il y a plus de 100 millions d’hommes, femmes et enfants derrière lui, accrochés dans son dos, en ce moment … la plupart d’entre eux très pauvres, la plupart démunis d’absolument tout.

S’il traverse la tempête, la plupart d’entre eux survivront et auront une vie meilleure. C’est pourquoi, épuisé et blessé, il continue d’avancer. Il serre les poings, il jure. Il n’a pas le droit d’échouer ni le droit de tomber. Il doit, il est obligé de passer. Au nom de son peuple de cent millions d’âmes.

Alors qu’il entend les insultes, sent pleuvoir les coups, imagine les assassins l’attendant à chaque tournant, il se répète vraisemblablement ce que son grand héros Hugo Chavez a clamé jusqu’au bout : «  Ici personne ne se rend ! »*

André Vltchek | 23 décembre 2016

* « Nadie se rinde Aqui ! » (NDT)

André Vltchek est un philosophe, écrivain, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert guerres et conflits dans une douzaine de pays. Trois de ses derniers livres sont : un roman révolutionnaire, “Aurora” et deux best-sellers de politique-fiction : Exposing Lies Of The Empire et  Fighting Against Western Imperialism. André fait des films pour teleSUR et Al-Mayadeen. Voir Rwanda Gambit, son documentaire incendiaire sur le Rwanda et la RD du Congo. Après avoir vécu en Amérique latine, en Afrique et en Océanie, Vltchek reside à présent en Asie Orientale et au moyen Orient, tout en continuant à voyager et travailler autour du monde. On peut le contacter sur son website et son Twitter.

Article original : http://www.counterpunch.org/2016/12/23/president-duterte-of-the-philippines-for-dummies/           

Traduit de l’anglais par Chris pour Revoluciole

Source :http://arretsurinfo.ch/duterte-pour-les-nuls-par-andre-vltchek/

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