Par Jonathan Cook | 22 août 2018 | Jonathan-Cook.net

Voici une devinette : Quand est-ce qu’une campagne pour l’égalité n’est pas en réalité pour l’égalité ? Réponse : Quand cela se passe en Israël, semble-t-il.

Plus tôt ce mois-ci, des dizaines de milliers de citoyens palestiniens d’Israël – ceux qui appartiennent à la petite secte religieuse druze – ont organisé une manifestation sur la place Rabin, dans le centre de Tel Aviv. Ils ont été rejoints par un grand nombre de Juifs israéliens, y compris d’anciens hauts responsables de la sécurité et les deux plus grands partis de centre-gauche de l’opposition parlementaire, l’Union sioniste et Yesh Atid.

Tous ont exprimé leur indignation à l’égard de la nouvelle Loi fondamentale de l’État-nation du pays, qui donne une base constitutionnelle au principe selon lequel tous les Juifs du monde entier jouissent d’un statut privilégié en Israël, ce qui est refusé à la population indigène, non juive du pays. La Loi fondamentale retire également à l’arabe – langue maternelle d’un cinquième de la population israélienne – son ancien statut de langue officielle.

La foule scandait « Égalité ! Égalité » et réclamait l’abrogation d’une loi accusée par des groupes juridiques de formaliser un système d’apartheid en Israël.

Avançons d’une semaine, à l’avant-dernier samedi soir. Des dizaines de milliers de musulmans et de chrétiens – qui font également partie de la minorité palestinienne de 1,8 millions de personnes – ont organisé leur propre manifestation au même endroit à Tel-Aviv et à la même heure. Ils réclamaient également l’égalité et l’abrogation de la loi. Et pourtant, cette fois, seuls quelques Juifs israéliens sont venus les soutenir, tandis que l’Union sioniste et Yesh Atid ont activement boycotté l’événement.

Que s’est-il passé ? En quoi la première et la deuxième manifestation étaient-elles si différentes?

Illusions druzes

Les réactions fortement contrastées des Juifs israéliens aux deux manifestations ont parfaitement mis en évidence plusieurs choses : l’hypocrisie d’une soi-disant gauche israélienne qui prétend croire en l’égalité ; la méconnaissance généralisée de la plupart des étrangers de ce qu’implique un État juif ; et les illusions d’une communauté druze qui pense qu’un État juif autoproclamé lui « doit » l’égalité.

Commençons en sens inverse.

Les druzes sont scandalisés par la loi fondamentale parce que la plupart croient qu’ils ont fait la preuve de leur « loyauté » envers Israël – pour utiliser une idée que leur a inculquée l’État – parce qu’ils ont servi dans l’armée israélienne.

Peu de temps après la création d’Israël sur les ruines de la patrie des Palestiniens, les dirigeants druzes subirent des pressions pour qu’ils signent un accord. Il engageait la petite minorité – moins de deux pour cent de la population israélienne – à une conscription d’une durée de trois ans.

Les juifs israéliens ne sont que trop contents d’exhiber les druzes comme preuve que des patriotes non-juifs peuvent être « frères de sang » de juifs. Les druzes, affirment-ils sont la démonstration que l’État juif n’est pas raciste, comme il a été qualifié durant de nombreuses années par l’Assemblée générale des Nations Unies, ni un État d’apartheid, conclusion à laquelle sont parvenus un nombre croissant d’experts.

Bien sûr, nous devrions reconnaître qu’il y a un problème – du moins pour un État qui prétend être une démocratie libérale à l’occidentale – à subordonner les droits des citoyens à la preuve de leur « loyauté ». Mais laissons cette question de côté pour l’instant.

Diviser pour régner

L’idée que se fait l’opinion publique juive israélienne selon laquelle les druzes jouissent d’un statut égal en Israël a toujours été un aveuglement fantaisiste. Les Israéliens ont choisi les druzes pour servir dans leur armée non parce qu’ils étaient « loyaux » mais parce que les responsables voulaient les exploiter dans le cadre d’une stratégie cynique, celle de diviser pour régner.

Après la campagne de nettoyage ethnique incomplète de 1948, qui a laissé de petits nombres de Palestiniens à l’intérieur du nouvel État juif, les dirigeants israéliens ont voulu fomenter la discorde interne et la suspicion parmi le reste de la population autochtone. Elle espérait opposer les petites sectes palestiniennes druzes et chrétiennes à la grande secte palestinienne musulmane.

Israël a pu forcer la main à la communauté druze vulnérable parce que leurs dirigeants religieux étaient isolés et cooptables.

Israël a tenté une stratégie similaire avec les chrétiens, comme l’a remarqué l’historien israélien Hillel Cohen. Ce plan a échoué à la fois parce qu’il était difficile d’obtenir une réponse commune de dirigeants d’environ une douzaine de confessions chrétiennes différentes et parce que les chrétiens palestiniens locaux préféraient mettre l’accent sur leurs liens avec les églises étrangères plutôt que de dépendre de l’armée israélienne.

Israël n’a, cependant, pas renoncé à cet objectif à long terme. De même que les « druzes » palestiniens ont été transformés par les responsables, de religion en nationalité afin de cultiver la « loyauté », l’État a encouragé – avec beaucoup moins de succès – les chrétiens palestiniens à se considérer comme nation distincte, qu’il a dénommée la « nation araméenne », en référence à la langue de Jésus.

Vu sous un autre angle, Israël n’a jamais eu l’intention de savoir si la population musulmane souhaitait être « loyale » envers l’État. Il n’a jamais été envisagé de scénario dans lequel l’armée israélienne allait entraîner et armer les 80 pour cent des palestiniens qui formaient la communauté musulmane. Il n’a jamais été question de les laisser s’approcher des rouages internes de la machine militaire israélienne.

En bref, les druzes ne sont « loyaux » envers Israël que parce que Israël avait besoin que les musulmans soient « déloyaux »

Démolitions et discrimination

Mais l’aveuglement est bien plus profond. Si Israël avait réellement subordonné les droits de citoyenneté à la « loyauté » comme il le prétend, les communautés druzes auraient alors été traitées de la même façon que les communautés juives. De fait, on pourrait même dire, qu’elles auraient dû être mieux traitées. Le taux de conscription est supérieur chez les druzes que dans la société juive, et proportionnellement davantage d’entre eux vont au combat, où ils courent un plus grand danger de se faire tuer.

Mais en réalité, seul un petit nombre de druzes ont été autorisés à réussir, et seulement en tant qu’individus. Les médias israéliens adorent claironner les triomphes d’Amal Asad, le général druze à la retraite qui mène les protestations de la communauté pour l’égalité, ou écrire des gros titres sur la première femme juge druze ou présentatrice de télévision, ou encore sur le premier officier druze gérant l’occupation.

Mais pour la grande majorité des hommes druzes, le service militaire ne les habilite qu’à servir de main d’œuvre aux nombreuses entreprises de sécurité israéliennes pour occuper les postes d’agent de sécurité dans les galeries marchandes, de policier subalterne, voire de gardien de prison.

Ils ne peuvent espérer beaucoup plus après une enfance passée dans le système éducatif druze séparé. Historiquement, ses taux de réussite sont faibles, même si on les compare aux normes lamentables fixées dans les écoles publiques prévues pour le reste de la minorité palestinienne.

Et si l’on apprécie la situation non pas en termes d’individus druzes mais de communautés druzes, alors le bilan est pire encore.

Malgré la « loyauté » de la communauté, note Dalia Halabi, analyste druze, l’État israélien a saisi environ 70 % des terres druzes – comme il l’a fait avec le reste de la minorité palestinienne – pour construire de nouveaux quartiers réservés exclusivement aux juifs. Il démolit les maisons dans les quartiers druzes où les terrains et les permis de construire sont refusés, tout en validant rétroactivement les maisons construites en violation de la loi israélienne par des colons juifs sur des terres palestiniennes privées en Cisjordanie.

Aujourd’hui, les villages druzes sont aussi surpeuplés, semblables à des ghettos et sous-financés que ceux des chrétiens et des musulmans. Il n’y a pas eu de récompense évidente pour la « loyauté » de la communauté druze.

Glorification de l’apartheid

Les druzes se sont peut-être leurrés quant à leurs droits, mais ils sont loin d’être les seuls. Une grande partie du débat – et de l’indignation – sur la Loi fondamentale en dehors d’Israël est extrêmement aberrant.

La loi change très peu de choses en pratique. Ceux, en particulier les Juifs libéraux aux États-Unis et en Europe, qui craignent que cette nouvelle loi de l’État-nation n’ait changé Israël n’ont pas compris ce qu’était Israël avant. Le crime commis par le Premier ministre Benjamin Netanyahu et l’extrême droite n’est pas d’avoir mis fin à l’égalité et introduit l’apartheid ; c’est d’avoir attiré l’attention sur la situation existante d’apartheid. Ils ont donné à l’apartheid un statut constitutionnel. Ils ont sorti l’apartheid de l’ombre et l’ont glorifié.

Le processus d’élaboration de cette loi fondamentale a duré presque une décennie. Au cours de cette période, les partis sionistes de centre-gauche, qui réclament maintenant l’égalité, ne se sont pas opposés à la proposition de loi parce qu’elle changerait les choses, mais parce qu’ils la considéraient comme « inutile » et « redondante ». Ce que la Loi fondamentale codifie existe depuis la naissance d’Israël.

Dans une récente interview, Yariv Levin, ministre du tourisme et confident de Netanyahu, l’a dit clairement. Il a expliqué qu’une raison importante pour laquelle l’égalité n’était pas inscrite dans la nouvelle loi c’était qu’elle aurait été en conflit avec la Loi du Retour de 1950, loi fondatrice qui faisait du nouvel État la propriété collective non pas de ses citoyens (dont un cinquième de Palestiniens) mais de tous les Juifs, même ceux en dehors des frontières d’Israël.

Après avoir refusé en 1948 à la grande majorité des Palestiniens le droit de retourner dans leurs foyers d’où ils venaient d’être expulsés, les responsables israéliens ont adopté la Loi du Retour pour ouvrir les vannes à tous les Juifs du monde pour leur permettre de venir s’installer à leur place.

Inégaux dès le départ

Netanyahu, rappelons-nous, n’a pas rédigé la Loi du Retour. C’était l’idée du père fondateur d’Israël, David Ben Gourion, et de son parti travailliste soi-disant socialiste.

Conformément à la Loi du Retour, la Cour suprême « libérale » d’Israël a reconnu qu’il n’y a pas de « nation israélienne », mais seulement une « nation juive » mondiale qui a un droit automatique à la citoyenneté en Israël. Cette notion ethnique de « nationalité » confère aux Juifs toutes sortes de droits supplémentaires refusés aux citoyens palestiniens – une base de données du groupe juridique Adalah en répertorie près de 70.

Le foyer ancestral de la soi-disant nation juive est, selon le document fondateur de l’État rédigé en 1948, la Déclaration d’indépendance, la « terre d’Israël », et non l’ « État d’Israël ». Le terme, repris dans la Loi fondamentale, évoque de vagues frontières bibliques qui incluent des portions de nombreux États voisins, et plus particulièrement les territoires palestiniens occupés.

De même, la clause de la nouvelle Loi fondamentale encourageant les Juifs à « coloniser » la terre, l’extrême droite israélienne ne l’a pas sortie de son chapeau. Il y a longtemps, la génération fondatrice d’Israël vénérée a invoqué l’idée d’une « terre sans peuple » pour justifier la colonisation juive afin de « faire fleurir le désert ».

C’est Ben-Gourion et son mouvement socialiste « civilisateur » des kibboutzim qui ont mis en place des « comités d’admission » supervisant des centaines de communautés dans tout Israël pour s’assurer qu’il ne soit jamais permis à aucun citoyen palestinien, qu’il soit druze, chrétien ou musulman, de les intégrer. Alors que 93 pour cent des terres d’Israël étaient réservés à la « nation juive » – pour les juifs du monde entier – les citoyens palestiniens étaient confinés sur un peu plus de deux pour cent de la terre qu’ils avaient autrefois appelée leur patrie.

L’hypocrisie de la gauche israélienne

Mais si les druzes et les étrangers se sont laissés tromper, les maîtres de l’aveuglement sont les juifs israéliens, en particulier ses composantes de gauche et centriste, qui sont actuellement solidaires des druzes.

Curieusement, étant donné leurs appels passionnés en faveur de l’égalité pour tous les citoyens, ces mêmes juifs israéliens ignorent depuis longtemps les seuls partis politiques du parlement israélien dont le programme est engagé en faveur de l’égalité. En fait, non seulement ignorent-ils ces partis, mais ils les ont accusés de sédition en raison de leur profession de foi pour l’égalité.

C’est le parti Balad qui, à la fin des années 90, a le premier popularisé le slogan soutenant qu’Israël devrait devenir un « État de tous ses citoyens » – un État où tous les citoyens ont des droits égaux. Mais ce parti, dirigé par des citoyens palestiniens, a été frappé d’ostracisme par presque tous les Juifs israéliens.

Plus tard, en 2006, les dirigeants palestiniens en Israël ont produit un document, Vision pour l’avenir, qui exhortait Israël à devenir une « démocratie consensuelle ». Comment Israël a-t-il réagi ? Ses services de renseignement – dirigés par des fonctionnaires qui sont maintenant aux côtés des druzes pour réclamer l’égalité – ont qualifié la « Vision pour l’avenir » de subversion.

Azmi Bishara, professeur chrétien palestinien de philosophie et dirigeant de Balad, a été forcé à l’exil, accusé de trahison. Et les Juifs israéliens, de droite et de gauche, ont applaudi cette campagne de diffamation et d’incitation à la haine.

Tout cela s’est produit avant que Netanyahu ne dirige sa succession actuelle de gouvernements de droite depuis 2009. C’est le centre-gauche, aujourd’hui en apparence si sensible aux principes d’égalité et de démocratie, qui a refoulé dans l’ombre la campagne des partis palestiniens pour la réforme démocratique.

Soulignant l’hypocrisie, les partis de l’Union sioniste et Yesh Atid, aujourd’hui si favorables à la campagne pour l’égalité des druzes, n’ont pas dit un mot il y a seulement deux mois lorsque, dans un geste « très inhabituel », le présidium du parlement israélien a retiré au parti Balad le droit de déposer une proposition de loi pour un État de tous ses citoyens.

Il serait rassurant de penser que nous assistons au début d’un réveil politique de la gauche et du centre israéliens, que des pans de l’opinion publique israélienne commencent à reconsidérer leur vilain antilibéralisme d’avant. Mais malheureusement, toutes les preuves indiquent le contraire.

État de déni

Les Juifs israéliens qui ont soutenu les druzes lors de la manifestation du 4 août ne l’ont pas fait parce qu’ils croient en l’égalité et la démocratie libérale, mais parce qu’ils veulent que leur ethnocratie – un état ethnique de privilèges pour les Juifs – continue à se faire passer pour une démocratie libérale. Les Juifs israéliens ne se sont alliés aux druzes que dans la mesure où cela est nécessaire pour entretenir cette illusion.

Pendant ce temps, presque toute l’opinion publique israélienne juive a tourné le dos à la minorité palestinienne parce que ses exigences d’égalité réelle menacent de forcer les Juifs israéliens à sortir de leur état de déni. C’est pourquoi les sondages montrent que plus de la moitié des Juifs israéliens expriment leur sympathie pour la lutte des druzes pour l’égalité, même si presque aucun n’est prêt à soutenir le reste de la minorité palestinienne quand elle formule la même revendication.

Il y a dix ans, l’homme politique d’extrême droite Avigdor Lieberman, aujourd’hui ministre de la Défense, a commencé à faire campagne sur le slogan « Pas de citoyenneté sans loyauté ». Il menaçait de retirer à la minorité palestinienne sa citoyenneté israélienne, à moins qu’elle ne commence à prouver sa loyauté en devenant sioniste et en servant dans l’armée.

Le programme politique de Lieberman a rencontré un obstacle majeur. Selon le droit international, les États ne peuvent laisser des pans entiers de leur population apatrides en révoquant leur citoyenneté. Mais les efforts de Lieberman ont néanmoins porté leurs fruits, comme le prouvent ces derniers événements.

Par leur soutien à l’égalité très circonscrit – pour les druzes mais pas pour les autres citoyens palestiniens – les Juifs israéliens expriment clairement leur acceptation inconditionnelle de ce qu’implique la « loyauté ».

Les citoyens israéliens ne sont pas censés être loyaux à un principe démocratique, ni aux droits de l’homme universels, ni même au bien-être de leurs compatriotes. En Israël, les citoyens « loyaux » sont tenus de s’incliner devant la judéité de l’État et de défendre les valeurs de la suprématie juive, même si cela signifie leur propre avilissement permanent.

Jonathan Cook

Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books).

Source: Chronique de Palestine

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