Entre personnalisation et disqualification, la politique selon « C dans l’air »

Réunissant éditorialistes de médias dominants et « experts » acceptant de jouer le jeu de l’émission de France 5, « C dans l’air » produit et reproduit des mécanismes de personnalisation et de disqualification politiques. En traitant de la politique via l’angle des stratégies personnelles, et en braquant la lumière sur quelques candidats bien placés dans les sondages – et pas sur les autres – « C dans l’air » propose un « décryptage » de l’actualité politique bien particulier.

Personnalisation politique

« C dans l’air », l’émission de France 5 animée par Caroline Roux du lundi au jeudi et par Bruce Toussaint les vendredis et samedis, fait la part belle à une analyse des comportements et stratégies des individus politiques. Les invités de l’émission s’intéressent en particulier aux rapports interpersonnels qui existent au sein du monde politique. Ils les commentent, les décryptent et les déchiffrent. Exemple ici, lorsque Hélène Pilichowski évoque la relation entre François Hollande et Emmanuel Macron, faite de rires et de clins d’œil :

C’est un peu l’enfant chéri, parce que François Hollande parlait de Emmanuel Macron comme un père de son fils préféré, c’est-à-dire ils avaient une espèce de communication entre eux assez favorisée… beaucoup d’humour, beaucoup de rires entre eux, avec Jean-Pierre Jouyet, beaucoup de… une connivence, une connivence avec ce fils qui était dans le même état d’esprit, c’est-à-dire beaucoup d’aisance, beaucoup de facilité, la compréhension rapide, celui qui fonctionnait un peu comme lui intellectuellement, au quart de tour, on se fait des clins d’œil, on a tout compris, on fait un petit commentaire sur celui qui vient de sortir… (16 janvier 2017)

Cette « personnalisation et cette théâtralisation de la vie politique » se retrouve par ailleurs avec le recours au name dropping, pratique consistant à citer des noms et à montrer ses références culturelles – ou politiques, dans notre cas. Une pratique qui, il faut le dire, requiert parfois d’étonnantes qualités d’élocution. Et Christophe Barbier en a :

Oui Valls aurait probablement été en tête juste devant Benoît Hamon s’il n’y avait pas eu la candidature Peillon. Ça resterait un ballotage difficile parce qu’il y aurait toujours le renfort de Montebourg pour Hamon. Mais c’est vrai que symboliquement virer en tête ça serait quand même beaucoup plus confortable pour Valls. De ce côté-là, l’opération Hidalgo-Peillon a fonctionné, c’est-à-dire se débarrasser de Valls d’abord. (23 janvier 2017)

Voilà qui, chacun l’avouera, éclaire considérablement les téléspectateurs à propos des enjeux de la « primaire de gauche »… Une vision de la politique qui se résume aux querelles entre individus, aux alliances et aux trahisons – réelles ou supposées –, et qui relègue à l’arrière-plan, lorsqu’elles sont par miracle évoquées, les questions de fond. Une vision qui est loin d’être l’apanage du seul Christophe Barbier, comme nous avons pu le vérifier par une étude attentive du recours au name dropping au cours des émissions du mois de janvier.

Nous avons ainsi compté le nombre de fois qu’était prononcé un patronyme d’homme ou de femme politique, en prenant en compte tous les échanges (hors reportages) des émissions de janvier 2017 dont le thème était la politique intérieure [1] : soit quatorze émissions [2]. Cela ne permet pas de juger de ce qui est dit à leur sujet, mais nous pouvons par ce moyen montrer à quel point l’approche individualisée est prégnante.

Constat : les invités de « C dans l’air » ont cité 152 patronymes de personnages politiques différents. En quatorze émissions, on cumule 3126 citations de noms d’hommes (ou, plus rarement, de femmes) politiques. Plus clairement : sur 732 minutes d’antenne, cela fait, en moyenne, plus de quatre noms cités chaque minute, soit un nom cité toutes les quinze secondes. Voilà qui illustre et explicite la tendance de « C dans l’air » à centrer ses débats sur des questions de personnes (et de personnalités). On imagine en effet mal la place qu’il reste dans le débat pour analyser des idées et pour développer des argumentations solidement construites.

Ceux dont on parle… et ceux dont on ne parle pas

Cette méthode présente un autre atout, c’est qu’elle permet d’entrevoir de qui on parle… et de qui on ne parle pas.

Les acteurs politiques les plus cités sont (surprise !) Emmanuel Macron (son nom a été prononcé 471 fois, soit une fois toutes les minutes trente), François Fillon (441 fois) et Manuel Valls (403 fois).

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Soit :

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Et puis il y a ceux, et surtout celles dont on parle peu. Avec seulement trois noms parmi les vingt les plus cités, les femmes politiques sont bien moins évoquées que leurs collègues masculins. Au total, 14,5% des personnes évoquées sont des femmes. Moins de femmes politiques donc, qui recueillent encore moins de citations (à peine 7,1% du total des citations !).

Enfin, il y a les invisibles, celles et ceux dont on ne prononce pas le nom, parfois appelés ailleurs « petits candidats » : Yannick Jadot (cité trois fois), Nicolas Dupont-Aignan (cité deux fois), Philippe Poutou (jamais cité), Nathalie Arthaud (jamais citée) [3].

Disqualification politique

Être cité n’est toutefois pas une garantie d’être bien traité, car les déséquilibres quantitatifs se doublent de distorsions qualitatives. Il y aurait ainsi, d’un côté, des acteurs politiques sérieux, et de l’autre des candidatures insolites, directement disqualifiées. Ainsi, pour Guillaume Roquette (2 janvier), « Hamon c’est un peu le copain d’université, c’est la gauche à l’ancienne quoi ». Même topo avec Carl Meeus (16 janvier) : « Ce n’est pas faire injure, mais Jean-Luc Bennahmias, excusez-moi, mais il n’est pas au niveau de ce qu’on attend d’une primaire pour l’élection présidentielle ».

La disqualification se retrouve aussi dès qu’il est question de la gauche de gauche, celle qui, selon la plupart des commentateurs, ne voudrait pas gouverner. Florilège [4] :
« Il y a une fracture classique à gauche, entre une gauche tribunicienne, qui au fond ne veut pas gouverner, et même le redoute pour certains, et puis une gauche de gouvernement » (Thierry Pech, 23 septembre 2016).
« C’est vrai que c’est vieux comme l’histoire de la gauche […] il y a toujours cette dialectique entre les gens qui veulent assumer le pouvoir, qui sont capables de faire des compromis – pas des compromissions – et ceux qui préfèrent être dans l’opposition parce qu’on peut avoir les idées pures et les slogans plus faciles » (Matthieu Croissandeau, 23 septembre 2016).
« Avec toujours cette rupture qui est à gauche entre la gauche gouvernementale, « est-ce qu’on se met à l’épreuve du gouvernement ou est-ce qu’on redevient pur dans l’opposition ? », et je pense que Mélenchon c’est ça, c’est la pureté dans l’opposition, pas de compromission » (Françoise Fressoz, 7 novembre 2016).

Suite logique, cette gauche qui ne veut pas gouverner est irréaliste, « utopique », voire « blanquette de veau » (sic) :
« [Jean-Luc Mélenchon] peut bénéficier d’un attachement romantique désespéré à la gauche. C’est-à-dire qu’un électeur qui se dit « bon c’est foutu pour 2017 […] est-ce que le meilleur vote ce n’est pas un vote authentiquement de gauche, de gauche à l’ancienne, de gauche blanquette de veau, de gauche romantique, à savoir Jean-Luc Mélenchon ? » Ça fait du bien à la gauche, de voter Jean-Luc Mélenchon, pour quelqu’un qui a toujours considéré que la gauche devait servir les ouvriers, les prolétaires et l’égalité. On sait bien que ce n’est pas une solution d’avenir pour exercer les responsabilités et gouverner un pays mais c’est une solution de cœur pour un vote désespéré en 2017 » (Christophe Barbier, 17 octobre 2016).
« C’est toujours ce tribun un peu fou hein [Jean-Luc Mélenchon] » ; « Des propositions assez rocambolesques » (Ghislaine Ottenheimer, 9 janvier 2017).
« Et, dans un pays où quand même dans tous les sondages, le truc qui fait un malheur c’est « il faut qu’on cesse d’augmenter les dépenses il faut même baisser les dépenses », c’est des taux de 80% de Français qui disent qu’il faut baisser la défense publique [sic], parce que tout le monde se rend compte bien que c’est un peu plus d’impôts, un peu moins de prestations, un peu moins de déremboursements, à force à force… donc même tous les Français voudraient bien que la dépense publique… Et [à propos de Jean-Luc Mélenchon] lui il propose mais… ça n’arrête pas ! C’est toutes les cinq minutes qu’il y a un chèque en plus. Ce n’est pas parce qu’il va taxer les riches encore un peu plus que ça va aller mieux » (Ghislaine Ottenheimer, 9 janvier 2017).
« Ce qu’aime l’électorat de base de gauche, c’est qu’on lui donne une utopie non réalisatrice et puis pour après se plaindre d’avoir des chefs qui ne… voilà » (Catherine Nay, 23 janvier 2017).

« Voilà ». De toute évidence, si les commentateurs invités dans « C dans l’air » parlent souvent de Jean-Luc Mélenchon (son nom a été prononcé plus de 200 fois au cours des quatorze émissions étudiées), cela ne signifie pas qu’il rentre dans le cadre « autorisé » [5]. Un peu comme Emmanuel Macron, qui subissait dès le mois d’octobre les attaques en règle de Ghislaine Ottenheimer : « C’est vrai que son offre est très audacieuse. Elle est très nouvelle, mais elle est très construite, il y a une vraie réflexion sur l’État, la République et la laïcité. Son regard sur la laïcité et la République est très intéressant […]. Ce sont des déclarations de principes très encourageantes. Qu’il y ait quelqu’un comme ça sur la scène politique française, c’est très dynamisant, redynamisant » (17 octobre 2016). Dans la même émission, Christophe Barbier, à sa manière, plagiait Alain Minc, pour encourager Macron : « La vraie chance ça serait un duel Juppé Macron […] Si on arrivait à ce duo, ce duel Juppé-Macron, on serait vraiment dans le XXIe siècle » [6].

Un XXIe siècle marqué du sceau du pluralisme et de l’absence totale de parti pris de la part des commentateurs attitrés de la vie politique.

***

Ce pluralisme des idées est à l’image de l’échantillon peu hétérogène de chroniqueurs, éditorialistes et journalistes auquel France 5 a fait appel pour disserter à propos de cette actualité politique chargée. Ces invités travaillent habituellement dans les médias dominants, comme Le Figaro (Yves Thréard à trois reprises, Guillaume Roquette à deux reprises, Carl Meeus une fois), Le Monde (Vanessa Schneider à deux reprises, François Fressoz à deux reprises, Raphaëlle Bacqué une fois), L’Express (Christophe Barbier à quatre reprises) ou Paris Match (Bruno Jeudy à trois reprises) [7]. S’y ajoutent des « experts » et des « sondologues » : Brice Teinturier (à quatre reprises), Jérôme Fourquet (à quatre reprises), Pascal Perrineau (à deux reprises), Bernard Sananès (à deux reprises), Jean Garrigues (à deux reprises), Roland Cayrol (à deux reprises), Marc Lazar, Michel Wieviorka, Gérard Grunberg, Edouard Lecerf.

Ainsi, malgré le départ d’Yves Calvi, on retrouve toujours les mêmes cuisiniers (et les mêmes recettes) sur le plateau de « C dans l’air » : la situation est en effet très semblable à celle que nous relevions en mai 2014, avec notamment le même trio de tête en ce qui concerne les médias les plus représentés (Le Monde, Le Figaro et L’Express).

Une remarquable continuité qui explique sans doute pourquoi la tambouille est toujours aussi indigeste…

Maxime Friot | 13 Février 2017

Source: http://www.acrimed.org/Entre-personnalisation-et-disqualification-la

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