Erdogan met en oeuvre, avec détermination, son grand projet de domination islamiste sur la Turquie, qui fera de lui le premier sultan ottoman du XXIè siècle. Coincée par la menace des migrants, l’Europe marche sur des oeufs et cherche une riposte dans le silence complet d’une France abandonnique.

Les coups d’Erdogan que les Français connaissent…

Les Français qui s’intéressent un peu à l’actualité du Proche-Orient sont forcément au courant d’un certain nombre de « coups » d’Erdogan dont les sports favoris sont bien connus. L’un d’eux consiste à faire arrêter les journalistes qui lui déplaisent, et à grogner comme un hippopotame prêt à charger lorsque la Cour Constitutionnelle turque ose encore s’y opposer:

Dans cet ordre d’idées, on citera aussi l’expropriation du journal d’opposition Zaman, et quelques assassinats non élucidés de journalistes gênants

Un autre sport pratiqué par Erdogan s’appelle le pilonnage institutionnel. Il consiste à prétendre que la Turquie est un Etat de droit, mais à changer le droit pour le rendre plus malléable. Pendant qu’Erdogan mettait en vacances son Premier Ministre coupable d’avoir été trop gentil avec les Européens, il préparait une autre mesure tout aussi délicieuse: l’abrogation de la loi sur l’immunité parlementaire, qui lui permettra d’emprisonner les députés nationalistes kurdes…

Mais, tout cela, les Français le savent…

Les coups d’Erdogan que les Français ignorent

À côté de ces plaisirs bien connus, Erdogan s’en accordent d’autres dont la presse française ne parlent pas, mais qui valent pourtant leur pesant de cacahouètes.

Par exemple, Erdogan a interdit l’opposition… dans un parti d’opposition! Le leader du troisième parti turc, le Parti de l’Action Nationaliste, était menacé d’être renversé par sa base, qui avait convoqué un congrès à cet effet. Lorsque les militants sont arrivés sur le lieu de rendez-vous, la police bloquait les lieux et le congrès n’a pas pu se tenir. En contrepartie, le leader du parti, Devlet Bahceli, est devenu un allié très disponible pour Erdogan.

Parallèlement, Zeid Ra’ad Al Hussein, le Haut-Commissaire des Nations-Unies aux Droits de l’Homme, préconisel’envoi d’observateurs indépendants en Turquie pour clarifier les atteintes dont Erdogan est accusé.

Ces accusations portent essentiellement sur la zone kurde de Turquie:

A U.N. statement said Zeid had received reports of unarmed civilians — including women and children — « being deliberately shot by snipers, or by gunfire from tanks and other military vehicles. »

Zeid also cites the « massive, and seemingly highly disproportionate, destruction of property » in the Turkish southeast — the entry point for several million Syrian migrants fleeing war, and a region where Turkish troops are battling a decades-long Kurdish insurgency.

(Un communiqué de l’ONU affirme que Zeid a reçu des rapports sur des civils sans armes – femmes et enfants compris – « délibérément tués par des tireurs d’élite, ou mitraillés par des chars et d’autres véhicules militaires ».

Zeid cite aussi les « les destructions de bien massives, et totalement disproportionnées » dans le sud-est de la Turquie – le point d’entrée pour plusieurs millions de réfugiés syriens fuyant la guerre, et une région où les troupes turques combattent l’insurrection kurde depuis des décennies).

Un rapport de l’organisation Human Rights Watch cite également des cas de violence vis-à-vis des réfugiés syriens.

L’Europe comme la poule qui trouve un couteau

Face à autant de provocations au moment où Erdogan exige une suppression des visas pour les ressortissants turcs, la ficelle est grosse, mais l’Europe est prise au piège.

D’un côté, la menace brandie par Erdogan de remettre sur les routes des centaines de milliers de « réfugiés », dont beaucoup sont des migrants économiques, est terriblement efficace. Elle est extrêmement dissuasive pour une Europe où les lignes intérieures bougent sous le choc démographique (les élections en Autriche le montreront demain).

D’un autre côté, la perspective de supprimer les visas pour les citoyens turcs est un vrai pousse-au-crime: elle permettra à la Turquie de remplacer les « réfugiés » par ses propres nationaux trop heureux de pouvoir s’installer en Europe. Erdogan a par ailleurs montré sa capacité à mobiliser sa diaspora pour relayer les thèmes de son gouvernement.

Face au dilemme, le Conseil de vendredi a rétropédalé sur la question des visas en annonçant la mise en place d’un mécanisme facilité de suspension des suppressions de visas en cas de problème. Reste qu’Erdogan refuse de modifier sa loi sur le terrorisme, et refuse tout autant de se conformer aux 72 critères fixés par l’Union pour permettre la suppression de ces visas.

L’Allemagne seule aux commandes sur le sujet

Une fois de plus, la France s’occupe de milliers de problèmes de politique intérieure, ou alors du conflit palestinien, mais reste absente du dossier turc, sur lequel elle abandonne à l’Allemagne la conduite des opérations. C’est donc Angela Merkel qui va se farcir un petit séjour à Istanbul où elle rencontrera la « société civile turque » avant de voir Erdogan.

Tout laisse à penser que les dix-huit prochains mois vont être chaotiques en Europe. Erdogan semble plus que jamais déterminé à changer la donne sur le continent en opérant le grand retour de la Turquie sur la scène régionale. La crise des réfugiés telle que nous l’avons connue l’an dernier en est le signe. Interprétée comme un problème humanitaire par les bisounours européens, elle ne fut rien moins qu’un symptôme de l’affirmation géopolitique turque.

Erdogan a un projet pour nous: celui d’une domination musulmane progressive sur un continent épuisé par ses querelles internes, affaibli par son excès de confort et de certitudes, étouffé par un vieillissement doré. L’AKP verrait bien une prise de contrôle de l’Union par l’Islam turc, façon empire ottoman naissant.

Le continent européen a-t-il encore une lucidité suffisante pour défendre ses droits, sa tradition et ses libertés face à ce projet? Nous entrons dans la phase critique où nous le saurons.

Eric Verhaeghe | 21 MAI 2016

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