«Les pays peu­vent, ainsi que l’histoire l’a déjà démon­tré, être détru­its de mul­ti­ples façons. L’une d’elles con­siste à se lancer dés­espéré­ment dans une course aux arme­ments» (déc­la­ra­tion de Peter Naray, ambas­sadeur de Hon­grie auprès de la Con­férence du Désarme­ment, Genève, le 7 sep­tem­bre 1999).

S’il est de bon ton de se lamenter sur l’épuisement des matières pre­mières, l’épuisement des États de plus en plus en fail­lite, l’épuisement de l’empire (cf. Paul Kennedy, Nais­sance et Déclin des grandes puis­sances – Payot, Paris, 1989), l’épuisement de la puis­sance tout court (cf. Bertrand Badie), le com­plexe militaro-​industriel ne sem­ble pas du tout frappé par ce genre de symp­tôme.

Il n’en faut pas telle­ment pour embraser la planète, mais les faits sont là : les dépenses mil­i­taires mon­di­ales sont aujourd’hui plus élevées qu’elles ne l’ont jamais été depuis la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Avec plus de mille mil­liards de dol­lars, et sans ennemi attitré, on dépense, vous et moi, deux fois plus d’euros, de dol­lars ou de yuan que du temps de la guerre froide. Pour faire sim­ple, 1.000 mil­liards, cela représente une colonne de 110 kilo­mètres de bil­lets de 1 000 dol­lars empilés les uns sur les autres sur une dis­tance qui va de Vienne à Bratislava. Les dépenses cumulées con­sacrées à leurs arse­naux par les neuf puis­sances nucléaires (déclarées comme telles) équiv­a­lent grosso modo à 100 mil­liards (de dol­lars). Ces chiffres ne vous dis­ent rien ? Pour compter jusqu’à 100 mil­liards, cela prendrait au lecteur, à rai­son d’une sec­onde par chiffre, beau­coup de temps : 31 000 ans, soit 317 siè­cles ou s’il préfère, 1 500 généra­tions. Si l’on inver­sait le décompte, le lecteur pour­rait remon­ter à l’époque des mam­mouths qui peu­plaient l’hémisphère Nord, une époque précé­dant une nou­velle ère glaciaire.

Les États-​Unis, dont les dépenses représen­tent au bas mot 40 % des dépenses mon­di­ales, déblo­quent chaque année, aux frais du con­tribuable, la même somme que celle investie en pleine Guerre mon­di­ale pour anéan­tir et pul­vériser Hiroshima et Nagasaki. En effet, 28 et 30 mil­liards de dol­lars sont con­sacrés au main­tien en état opéra­tionnel de 3 500 têtes nucléaires. Il leur faudrait d’ailleurs déblo­quer le dou­ble si Wash­ing­ton se décidait à nous débarrasser des 40 tonnes excé­den­taires de plu­to­nium (Pu).

Que les Etats-​Unis vivent au-​dessus de leurs moyens mil­i­taires, cela ne sem­ble pas per­turber outre mesure la dérive du monde. Dans les années 1960, M. Luther King avait prédit que les bombes de la guerre du Viet­nam engen­dr­eraient sur le sol yan­kee des bombes bien à nous : l’inflation et la pau­vreté. Un demi-​siècle plus tard, la leçon n’a pas été retenue. L’organisation ‘Food Not Bombs’, un col­lec­tif né en 1980 dans la région de Boston lors des mobil­i­sa­tions anti-​nucléaires (mil­i­taires), dis­tribue des repas pour les démunis. Parmi ceux qui vien­nent grossir les rangs des SDF fig­urent (pour un quart d’entre eux ) les vétérans et anciens com­bat­tants, ceux qui ont été abîmés, esquin­tés et meur­tris en Irak et en Afghanistan.

Eisen­hower, à la fin de son man­dat, avait fait observer que ‘chaque canon fab­riqué, chaque navire de guerre mis à flot, chaque fusée lancée représente, en dernière analyse, un vol com­mis au préju­dice de ceux qui ont faim et ne sont pas nour­ris, de ceux qui ont froid et ne sont pas vêtus’. (Every gun that is made, every war­ship launched, every rocket fired, sig­ni­fies in the final sense a theft from those who hunger and are not fed, those who are cold and are not clothed’. Il igno­rait alors que le total des vic­times de 70 ans d’âge nucléaire est 4 fois plus élevé que les pertes améri­caines dans les guer­res d’Afghanistan et d’Irak ; sans compter les 53.000 tra­vailleurs du nucléaire qui ont été indem­nisés pour can­cers et autres maladies…

La course et l’effet boomerang

Com­ment en est-​on arrivé là ? La course s’est faite au nom d’une cer­taine ratio­nal­ité économique. La bombe con­sti­tu­ait le meilleur retour mor­tel sur investisse­ment, tel était en tout cas le credo de l’époque si l’on se réfère à la for­mule sur­réal­iste ‘More Bang for the Buck’, pronon­cée par le secré­taire à la Défense Charles E. Wil­son en 1954. Toute­fois, le dopage au nucléaire per­met de douter de la ratio­nal­ité et du sérieux des prof­i­teurs de cette fuite en avant. Le comble a été atteint avec le pro­jet de pro­duire en série des aéronefs civils à propul­sion nucléaire, inspiré par l’AEC, (l’équivalent améri­cain du CEA) et la U.S. Air Force. Il s’est étalé sur une quin­zaine d’années, de 1946 à 1961. Finale­ment, après avoir dépensé 7 mil­liards de dol­lars, les ingénieurs ont dû se ren­dre à l’évidence que ces engins ne con­sti­tu­aient pas le moyen le plus adéquat pour assurer le trans­port des voyageurs, et que les aéro­ports, en rai­son du flux de pas­sagers, n’étaient pas des sites de prédilec­tion pour entre­poser des déchets.

Ce ver­tige pro-​nucléaire ne doit pas nous faire oublier que les dépenses con­sacrées à l’armement con­ven­tion­nel étaient et sont encore deux fois et demi plus impor­tantes que celles investies dans les dis­posi­tifs et l’infrastructure nucléaires (ref : Cf. Schwartz, Atomic Audit: The Costs and Con­se­quences of U.S. Nuclear Weapons since 1940, Brook­ing Insti­tu­tion). Pour s’approprier une part du gâteau de la manne sécu­ri­taire, tous les coups sont per­mis pour épuiser les ressorts économiques des adver­saires. Dans le cas des États-​Unis, l’amiral Eugene Car­oll, du Cen­tre for Defense Infor­ma­tion, à Wash­ing­ton, résume l’enjeu du con­cours élim­i­na­toire : «Au cours des 45 ans de guerre froide, la course fut menée dans le cadre d’une con­cur­rence effrénée avec l’Union sovié­tique. Main­tenant, explique-​t-​il, nous menons une course con­tre nous-​mêmes». Cette façon de jon­gler avec l’absurde n’est pas une exclu­siv­ité améri­caine. Saura-​t-​on un jour rameuter les con­sciences y com­pris écologiques sur un «peak» de destruc­tion mil­i­taire, comme on a tenté de le faire avec plus ou moins de suc­cès à pro­pos du peak oil ?

Dans ce tour­bil­lon des chiffres

Avec des ventes d’armes qui s’élèvent à 10.500 euros par sec­onde, ten­tons de cerner les prin­ci­pales raisons de cette envolée.

1) Chaque peu­ple a sa con­cep­tion de la sécu­rité, sa con­cep­tion pro­pre. Cer­tains États s’arrogent des respon­s­abil­ités mon­di­ales, d’autres s’en passent volon­tiers. On peut arguer du fait, réal­iste s’il en est, que tous les États ne sont pas exposés aux mêmes men­aces, his­toire et géo­gra­phie oblig­ent. Ainsi, qu’on le veuille au non, l’Iran n’est pas exposé aux mêmes men­aces que le Liecht­en­stein, men­aces mil­i­taires com­prises. Même si les aspi­ra­tions à la sécu­rité sont plus ou moins équiv­a­lentes pour un Éthiopien et pour un Chi­nois, il va de soi que les moyens mis en œuvre pour assurer une défense mil­i­taire chez les uns et chez les autres ne peu­vent pas s’appliquer arbi­traire­ment avec des sché­mas ana­logues. Bien sûr, on pour­rait théorique­ment appli­quer à tout le monde (au nom de quelle autorité et avec quel moyen ?) des règles d’interdiction. Mais le réal­isme aidant, on s’aperçoit que le désarme­ment se traduit trop vite, et pas unique­ment le désarme­ment nucléaire, par un pro­gramme de désarme­ment aux dépens des plus vul­nérables. Les poids lourds de la scène inter­na­tionale qui bran­dis­sent leurs méga­tonnes comme signe extérieur de richesse éprou­vent le regret­table besoin de désigner à leur peu­ple un ennemi qui soit suff­isam­ment ter­ri­fi­ant pour jus­ti­fier la mise au point d’armes encore plus terrifiantes.

2) La mul­ti­pli­ca­tion des con­flits armés, ici et là, ne con­stitue pas un casse-​tête, mais plutôt un débouché qui néces­site moins de mar­ket­ing que pour écouler des pro­duits surgelés chez les Saami ou les Inuit. Les coûts et blessures de la guerre con­tre l’Irak prou­vent, s’il en était besoin, que pour se débar­rasser d’Armes de Destruc­tion Mas­sive (ADM) qui n’existaient pas, les forces de la coali­tion ont opté pour la solu­tion la plus chère et la moins efficace.

3) L’ONU n’a pas les moyens de son ambi­tion. Le bud­get total de toutes les organ­i­sa­tions et agences en charge du désarme­ment, de la non-​prolifération, de la préven­tion des con­flits pour une seule année équiv­aut à quelques heures de dépenses mil­i­taires dans le monde. Pour enfumer le pub­lic dérouté par ce décalage et pour don­ner quelque crédit à des ONG comme le Bureau Inter­na­tional de la Paix (BIP) à Genève, l’ONU a décidé dès 2011 d’officialiser le 17 avril en tant que journée d’action con­tre les dépenses mil­i­taires

4) Les pri­or­ités retenues accordées par nos dirigeants pour inve­stir dans la sécu­rité ne sont pas évi­dentes pour tous. Au Canada, des pan­car­tes ont été brandies avec la for­mule : ‘Nous avons besoin de H2O et pas de F35’ (en référence à l’avion de chasse du groupe Mar­tin Lock­heed). Les Européens, ou plutôt les 27 États de l’UE parmi les 47 du con­ti­nent (Con­seil de l’Europe) s’arrachent les cheveux à l’idée d’être si peu sol­datesques alors qu’ils brassent la moitié (ou presque) de ce que dépense l’Oncle Sam. Les 194 mil­liards d’euros dépen­sés en 2010 pour la cuirasse de l’U.E. représen­tent l’équivalent de la somme des déficits annuels de la Grèce, de l’Italie et de l’Espagne, comme l’a fait remar­quer Frank Sli­jper, l’auteur d’un rap­port du Transna­tional Insti­tute (TNI) à Ams­ter­dam (cf. Mil­i­tary Spend­ing and EU cri­sis). Les vain­cus de la Guerre de 3945 ne sont pas devenus des géants économiques parce que libérés du poids des armes, comme le veut la légende. Ils ont rejoint la course et le peloton de tête. L’Allemagne fig­ure aujourd’hui au 3e ou au 4e rang mon­dial parmi les expor­ta­teurs d’armes.

5) Le Japon dis­pose d’un bud­get pour ses forces armées, dites d’auto-défense, qui dépasse désor­mais le bud­get français. Avec un min­istère de la Défense qui s’assume et du matériel de guerre qui n’est plus inter­dit d’exportation, le Japon nor­mal­isé renonce par la même occa­sion à l’autolimitation qui con­sis­tait à ne con­sacrer à ce bud­get qu’1 % de son PIB, une règle que la Diète avait érigée en 1974.

Et l’exception française ?

Si la volonté de puis­sance ne peut faire abstrac­tion des con­tin­gences matérielles, il est de bon ton d’affirmer haut et fort que la sécu­rité n’a pas de prix ; que la dis­sua­sion n’est pas négo­cia­ble ; que notre dis­sua­sion exis­ten­tielle est le ‘min­i­mum vital’ (Sarkozy), qu’il faut ‘dépenser juste’ (Hol­lande). Le débat sur le beurre et les canons et la valeur ines­timable des canons est donc loin d’être clos. A tra­vers le bap­tême de nos sous-​marins, par exem­ple, tout a été entre­pris pour nous faire croire que nous déte­nions de vrais bijoux. Si la marine fait plonger au large de Toulon le Rubis, le Saphir, l’Emeraude, l’Améthyste, la Perle (avec le Casablanca, ce sont les noms des 6 SNA (Sous-​Marins Nucléaires d’Attaque) de la classe Rubis encore en ser­vice), c’est aussi et surtout parce que, comme dirait l’Oréal, ‘nous le val­ons bien !’ Cette parade lux­ueuse, à défaut de nous éblouir, nous a donné quelques longueurs d’avance dans la façon d’impacter le monde.

Dans cette com­péti­tion mon­di­ale, les dépenses mil­i­taires par habi­tant sont plus explicites (et moins dif­fusées) que les mon­tants globaux, et la France n’est devancée que par les États-​Unis, l’Arabie Saou­dite et le Royaume-​Uni. Le citoyen lambda qui réside ici et paie ses impôts dépense donc 600 dol­lars par an, soit près de 2 dol­lars par jour.

Ben Cramer28 février 2017

Source:  Athena21

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