Un an jour pour jour après les attentats contre Charlie Hebdo, Baptiste Grasset propose une analyse des événements qui ont cruellement frappé la France l’année dernière en les réinscrivant dans la perspective du temps long, la seule susceptible de démystifier le soi-disant ‘choc des civilisations’ qui, ces jours-ci, nous mène, tranquillement, vers une troisième guerre mondiale.

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Il serait faux de dire que, le 13 novembre 2015, nous avons assisté à un retour du réel. De fait, le réel ne s’était jamais absenté, même s’il est exact qu’on ne parvenait plus guère à le reconnaître dans les discours ouatés de nos hommes politiques et que, si on en scrutait bel et bien la déliquescence dans les représentations qu’en livraient les médias, les Français avaient peu à peu été privés du droit d’en parler, de s’en plaindre ou, a fortiori, d’exiger des réformes qui préviendraient des risques d’embrasement qui devenaient de plus en plus évidents.

LA STRATÉGIE DE TENSION « ANTIRACISTE » DANS LA FRANCE DES ANNÉES 1983-2000

La censure moralisatrice de la parole populaire française ne date pas d’hier. Le paternalisme et l’hygiénisme en ont fourni des exemples saisissants dès l’essor de la Révolution industrielle, dans la seconde moitié du XIX°siècle. Ceci étant rappelé, l’adoption, plus récente, de valeurs prétendument « antiracistes » par cette censure morale peut paraître, à première vue, bien superflue : car, de fait, au cours du XX°siècle, le prolétariat français ne s’est pas particulièrement illustré par son rejet des immigrés, loin s’en faut. La raison est donc ailleurs : depuis que la gauche de gouvernement a renoncé à proposer l’alternance économique, elle effectue un travail de sape constant contre la cohésion interne des classes populaires, afin de détourner le débat politique des questions sociales (chômage, croissance économique, protection du travailleur, redistribution des richesses, pouvoir d’achat…) pour l’orienter vers les seules questions sociétales (mœurs, tolérance sexuelle, tolérance ethnique, vivre-ensemble…). Cette stratégie libérale et libertaire d’une gauche qui, en France, n’a plus jamais cessé d’être ambidextre depuis la troisième année du premier mandat présidentiel de François Mitterrand consiste à réduire l’essentiel du programme progressiste à la prétendue lutte « antifasciste » ; et donc à discipliner les termes du débat citoyen au moyen d’une gouvernance morale s’exerçant sur les plans médiatique, scolaire, policier, judiciaire et, cela va de soi, politique.

Bien sûr, officiellement, depuis les années « SOS Racisme », la correction politique défend les «minorités visibles» et prévient la stigmatisation publique, de fait absolument inacceptable, de boucs-émissaires qui n’ont pas l’heur d’avoir la bonne couleur de peau ou de pratiquer la bonne religion. Toutefois, plus profondément, dès que les argumentaires du prétendu antiracisme institutionnel et médiatique se sont mis à saturer le discours progressiste et à baliser le débat politique, il y a une trentaine d’années, ils ont surtout servi à ringardiser l’analyse du tissu socio-économique en termes de lutte des classes (analyse qui avait au moins le mérite de demeurer aveugle et immune aux questions raciales) pour lui substituer le totem du « vivre-ensemble », qui, sous couvert de tolérance, juxtapose des appartenances communautaires, ethniques, culturelles ou religieuses diverses et, telles quelles, inconciliables: ce faisant, ces argumentaires ont attisé -sans avoir l’air d’y toucher- les divisions internes d’un prolétariat déjà fragilisé par des flux migratoires croissants, destinés à mettre les travailleurs en concurrence. Il s’est agi, avec la stratégie soi-disant « antiraciste », de disqualifier moralement par avance tout exercice d’une parole populaire, certes hospitalière, mais dont le progressisme (ou la conscience de classe), étant farouchement rétif au communautarisme, était profondément assimilationniste (depuis les bancs de la Communale jusqu’aux cellules militantes ou syndicales en passant par les associations de quartier). En clair, si le grand patronat français misait, dès 1976 et les lois mettant en place le regroupement familial, sur la variable migratoire pour influer sur la démographie prolétarienne et désorganiser les exploités en brisant leurs solidarités de classe, la gauche de gouvernement s’est, elle, à partir de 1983, mise à jouer non seulement les cols blancs dépolitisés et gentryfiés par l’accès au crédit (les « classes moyennes ») contre les cols bleus en déclin démographique (les « couches populaires »); mais en outre, au sein de ces « classes moyennes » et de ces « couches populaires », les communautés issues de la « diversité » migratoire contre un prolétariat qu’unifiait la convergence de ses intérêts matériels, devenus incompatibles avec l’agenda européiste et mondialiste du « consensus de Paris » alors en gestation. Diviser le prolétariat en communautés culturelles, ethniques et/ou religieuses, tout en prohibant, au nom d’impératifs moraux soi-disant « antiracistes », la réunification de celles-ci, telle fut la stratégie de la gauche de gouvernement pour régner sur une société post-industrielle « sans classes », peuplée d’individus aliénés à leurs intérêts matériels objectifs et, de ce fait même, parés pour la grande conversion libérale-libertaire à la citoyenneté globale.

Pour cette raison, il n’aura échappé à personne que, depuis le début des années 80, attaquer l’immigrationnisme forcené des grands patrons français (du BTP ou du secteur de l’automobile, notamment) et de leurs laquais politiques, immigrationnisme pourtant difficilement supportable ou justifiable dans un pays en proie à une crise économique endémique, à une désindustrialisation croissante et à un chômage de masse structurel, revenait forcément, selon le catéchisme médiatique donnant le la au sein de la société civile, à haïr la sacro-sainte diversité voire à persécuter les immigrés eux-mêmes. Aux travailleurs et aux chômeurs souhaitant contrer ce dumping social et salarial perpétré par le grand patronat français, les élites politico-médiatiques opposèrent systématiquement des postures morales, nimbées de la noire auréole des « heures les plus sombres de notre Histoire », qui en imposait aux plus têtus, et les faisait taire. Ficelles certes un peu grosses, mais qui ont efficacement servi de barbelés pour contenir la parole populaire, et la rééduquer afin de la rendre inoffensive pour le capital. Dans le même registre, depuis la réduction de la critique progressiste au prétendu antiracisme et à lui seul, prôner le devoir, pour les nouveaux arrivants, de s’assimiler au modèle républicain français, c’était pécher par néocolonialisme !… Pire : sauf à se voir diaboliser, il n’était plus possible de s’abstenir de partager ces thèses imbéciles et simplistes qui, faisant du « beauf », forcément blanc de peau, un néo-nazi en puissance, en faisaient par la même occasion la cible obsessionnelle de toute la critique sociale post-classiste, aux yeux de laquelle ce « beauf » (popularisé par les talentueuses caricatures de Cabu et par certaines chansons non moins talentueuses de Renaud) remplaçait utilement l’exploiteur capitaliste redevenu, lui, fréquentable depuis le « tournant de la rigueur » de 1983 et, plus encore, depuis la fin de la guerre froide, en 1990.

LA STRATÉGIE ATLANTISTE DE TENSION ETHNICO-RELIGIEUSE DANS LA FRANCE DES ANNÉES 2001-2015

C’est sur les bases posées par le (soi-disant) antiracisme triomphant des années 1983-2000 que, depuis le début de la campagne électorale des présidentielles de 2002, une stratégie de moyenne tension ethnico-religieuse, faisant écho à la théorie du « choc des civilisations » chère aux néoconservateurs états-uniens, a commencé a être mise en œuvre en France : elle a consisté à pratiquer un matraquage médiatique, légitimement orienté mais exclusivement sensationnaliste, portant sur les questions d’insécurité et d’immigration, tout en interdisant -via les impératifs lexicaux et les tabous moraux du politiquement correct- d’en parler vraiment, c’est-à-dire d’en expliciter les causes rationnellement identifiables, dans le cadre du débat public. Le but de cette stratégie: plaider pour des abandons de souveraineté politique en exhibant sans discontinuer le pourrissement (réel et en aucun cas fantasmé) du corps social paupérisé, communautarisé, voire tribalisé ; tout en martelant médiatiquement le mantra mondialiste diagnostiquant l’impuissance de l’État-nation, que ce soit sous la forme de l’extension aux questions de sécurité de la « jurisprudence Jospin-Michelin » (selon laquelle « L´État ne peut pas tout » en matière économique), ou que ce soit sous celle du spectacle, aussi écœurant que démoralisant, du laxisme judiciaire érigé en système lors des jugements d’affaires d’atteintes aux personnes ou de corruption.

Le succès de cette stratégie dépendait bien entendu du degré d’exaspération des citoyens. Toutefois, rien ne garantissait que cette exaspération suffirait pour qu’ils consentissent à dissoudre la souveraineté militaro-industrielle française au sein de l’OTAN ou à participer à des guerres aussi lointaines que coûteuses, d’autant que certains héritiers du gaullisme (Dominique de Villepin en tête) étaient encore à l’époque aux affaires. De plus, dans les années correspondant à l’offensive idéologique et médiatique des néoconserveurs nord-américains et des atlantistes britanniques en Occident, ou dans les années précédant immédiatement cette offensive, les Français avaient déjà été livrés pieds et poings liés par des gouvernements sous influence trilatérale ou bilderberguienne à de désastreuses ouvertures de frontières tous azimuts, que ce soit avec « l’espace Schengen » (instauré par le Traité d’Amsterdam en 1997), que ce soit avec les pertes de pouvoir d’achat découlant du passage à l’euro en 2002, ou encore avec l’accélération, à la même époque, des délocalisations industrielles françaises consécutives à l’adoption -lors des accords de l’OMC- d’agendas concernant l’ouverture des marchés européens aux produits extracommunautaires. Les partisans d’une réintégration de la France au sein de l’OTAN et de l’unification du camp occidental via la guerre mondiale contre l’ennemi islamiste pouvaient donc légitimement craindre, à l’orée des années 2000, que nos concitoyens soient réticents à davantage de cessions de souveraineté. D’où l’importance qu’il y avait, pour que fonctionne en France la stratégie atlantiste de moyenne-tension ethnico-religieuse, à parfaitement synchroniser l’impact des deux armes principales auxquelles elle allait recourir. Première de ces armes, inédite : les médias exhibèrent systématiquement ce qu’ils ne montraient que fort peu jusqu’en 2001, à savoir l’aliénation communautariste et ethnico-religieuse d’une partie de l’ex-prolétariat français, et ses conséquences. Quant à la deuxième de ces armes, loin d’être inédite, elle correspondait en fait à une radicalisation du moralisme soi-disant « antiraciste » des années «Touche pas à mon pote » : grâce à cette radicalisation, le désarroi (bien compréhensible) de citoyens exposés constamment au spectacle communautariste fut méthodiquement porté à ébullition au moyen d’une ingénierie disciplinaire veillant sans relâche à leur mutisme docile, ingénierie tâtillonne exercée par les Amis médiatiques, associatifs ou judiciaires du Bien. Bref, ce que la première de ces armes exhibait, la seconde interdisait de l’exprimer : tels furent les ressorts d’une tension qui, peu à peu, au cours des quinze dernières années, rendit la société civile française complètement folle.

Suivant de peu les attentats du 11 septembre 2001, un câble de moyenne tension sécuritaire a ainsi pu traverser, l’air de rien, mais en vrombissant crescendo, le traitement médiatique d’une réalité française qu’il ne s’agit pas ici d’enjoliver. Ce câble a taraudé sans relâche des citoyens qui, sauf à se voir lynchés ou nazifiés gratis par les Khmers rouges pâles du Bien, ne jouissaient plus en outre, répétons-le, de la possibilité de mettre les responsables politiques en accusation puisque la lutte des classes était devenue « ringarde » et que la critique républicaine et assimilationniste des communautés ethnico-religieuses était suspecte de préjugé raciste et néocolonialiste: ce câble commence à être déroulé avec les doutes concernant l’explosion d’AZF à Toulouse quelques jours après l’effondrement des 3 tours de Manhattan ; puis serpente parmi les sifflets de jeunes supporters français de l’équipe d’Algérie de football adressés à La Marseillaise en octobre 2001 à Saint-Denis, le tout étant couronné par l’invasion du terrain en fin de match, interrompant celui-ci ; viennent ensuite l’agression sauvage de «Papy Voise» en avril 2002, à trois jours du premier tour des Présidentielles ; puis les images de Jacques Chirac célébrant sa victoire contre Jean-Marie Le Pen au second tour des mêmes Présidentielles de 2002 au milieu d’une marée de drapeaux marocains, algériens ou tunisiens; après quoi, ce câble continue de se déployer, faisant son chemin via les diverses polémiques et discussions juridiques liées au voile islamique, au tchador, au niqab, au hijab, à la burqa, au cours des années 2000 et 2010 ; mais aussi via l’explosion de la délinquance périurbaine au cours des années 2002-2014 ; ou via les émeutes de novembre 2005 dans de nombreux quartiers périphériques français ; puis via les attaques de hordes de jeunes « sauvageons » sur des cortèges de manifestants anti-CPE à peine plus âgés qu’eux en mars 2006; et sur les jeunes fêtards de la Techno Parade le 25 septembre 2010 au Trocadéro ; avant que la tension, changeant de nature, ne s’intensifie violemment avec les assassinats commis par Mohamed Merah en 2012 dans la région toulousaine ; avec les divers attentats (ou assimilés) de novembre-décembre 2014 à Joué-les-Tours, Dijon, Nantes, etc.; puis, bien sûr, avec la série d’attentats de plus grande ampleur contre Charlie-Hebdo (perpétrés par les frères Kouachi), et contre l’Hyper Cacher (commis par Amédy Coulibaly) en janvier 2015; ou encore avec la décapitation, en juin 2015, d’un patron de PME, Hervé Cornara, par un de ses salariés, Yacine Sali, fiché pour «radicalisation», et avec la tentative frustrée d’attentat contre le Thalys reliant Amsterdam à Paris le 21 août 2015.

Ce ne sont là que quelques exemples : la représentation médiatique de la réalité française des années 2001-2015 n’a pas travesti ni dramatisé celle-ci, au contraire de ce qu’avancent les sociologues en bouche d’or: cette représentation montre ladite réalité aussi dangereuse et/ou spécifique qu’elle est effectivement devenue. Une réalité où les idéologies post-classistes et les aliénations réactionnaires qui en découlent, tant à la base qu’au sommet de la société, paraissent fatalement épuiser a priori la capacité d’action des citoyens et condamner les politiques progressistes à l’impuissance. Cependant, se contentant d’exhiber l’écume idéologique, culturelle et spectaculaire d’événements (de fait, effarants) tout en se refusant et en nous refusant le droit de dénoncer les dysfonctionnements politiques qui ont sciemment favorisé l’émergence de ces événements (droit dont l’exercice eût montré que ceux-ci sont des conséquences rationnelles, logiques, inscrites dans des chaînes causales, et qu’ils sont donc remédiables), les médias ne firent que contribuer à ce que nos concitoyens, se sentant désarmés, réduisent le patient sabotage social, économique, politique et géopolitique de leur pays au seul cancer ethnico-religieux qui en est une manifestation bien réelle certes, mais qui n’est que le symptôme de surface dudit sabotage.

De fait, s’il est évident pour n’importe quel citoyen né il y a plus de 20 ans que la situation nationale en termes de sécurité des personnes et de bien-être social s’est réellement et gravement détériorée depuis les années 1970-1980, on a pourtant sans cesse dénié aux Français, de toutes origines, couleurs et confessions, le droit d’analyser politiquement pareilles constatations. Toute honte bue, les plus hautes autorités de l’État et la majeure partie des plumes qui comptent dans le triangle des berlue germanopratines se relayaient pour maquiller l’évidence et pour ravaler la balkanisation galopante de notre pays au rang de simple « sensation d’insécurité » comme ils en avaient déjà ravalé la désindustrialisation capitularde au rang de fatalité économique certes regrettable mais inévitable. Aux cris de détresse des Français qui reconnaissaient de moins en moins le pays qui les a vus naître, « ceux qui savent » opposaient, impavides, les mises en perspective bidon mais statistiquement illustrées, les appels solennels à la retenue et les exhortations lyriques à rester dignes proférés depuis quelque bunker chic et cosy éloigné des nouvelles lignes de front, mais aussi, à intervalles de plus en plus rapprochés, les accès soudains de convulsions hystériques, rabiques, vouant aux gémonies tels récalcitrants incorrigibles qui ne se taisaient pas, et persistaient à se plaindre de ce qui n’était, arguait-on, que le cours naturel des choses. Jusqu’au 13 novembre dernier, en effet, qu’un Français se pique de l’idée devenue incongrue, pittoresque, sous ces latitudes prétendument tempérées, de décrire la vie quotidienne sous un jour qui ne soit point celui, délirant, stupéfiant, désincarné, des pages de réclame de la mondialisation heureuse, et l’importun se retrouvait promptement relégué à la marge de l’humanité fréquentable, marqué du sceau d’une durable infamie. Réac, beauf, raciste, facho, conspi, les noms d’oiseau ne manquaient pas, qui court-circuitaient toute possibilité de dialogue et amputaient patiemment, méticuleusement, au fil des années, le débat public de l’une ou l’autre de ses composantes, de l’un ou l’autre de ses participants. Résultat : les parangons de tolérance et autres chantres de la citoyenneté globale, ayant efficacement fait le ménage au nom du Bien, purent à partir des années 2000 goûter aux joies incestueuses de l’entre-soi ; et l’agora républicaine, sous couleur de recherche feutrée du consensus, devint la carrée des seuls mondialistes béats, mi-Narcisse mi-Onan qui confondent les milliers de miroirs réfléchissant leur ignorance avec un réel rêvé qui les adore et les acclame ; et pour qui l’Autre ne saurait être que le Même, l’Égal, le Consommateur… faute de quoi cet Autre dégringole au rang de Mal absolu, aussi inexplicable qu’inexpiable.

Ainsi, ces mêmes latitudes, qui -dans des circonstances certes beaucoup plus dramatiques, quoique étrangement comparables- ont vu, dès les années 1580, excusez du peu ! un Montaigne railler les procès en barbarie, voient, depuis quelques années, fleurir les excommunications médiatiques et prospérer les décrets d’ostracisme professionnel, économique ou social pour délit d’opinion, avec la bénédiction des instances politiques, voire le concours empressé des instances judiciaires. Il suffit d’un bref inventaire (mental, que la 17ème Chambre se rassure…) des quelques vérités basiques qu’il est désormais téméraire (parce qu’illégal) de proférer ou d’écrire pour comprendre l’atonie spectrale, hors-sol et hors-sujet des discussions politiques françaises. Le réel que l’on conjurait de la sorte depuis des années n’avait point fui la France : il était simplement devenu blasphématoire de le décrire. Ce réel était devenu indicible. On pouvait le voir, on ne faisait même plus que cela, le voir devenir terrible, invivable, mais on savait qu’on ne le devait pas, qu’on n’en avait pas le droit. Ce réel que l’on contemplait, lâchons le mot, c’était un avant-guerre : on le savait pertinemment ; mais quiconque souhaitait éviter la disgrâce sociale et la ruine professionnelle devait faire vœu de silence et taire cette évidence. Car les rééducateurs veillaient au grain. Et, jusqu’au vendredi 13 novembre 2015 à 21h17, l’atmosphère disciplinaire entourant la parole publique ne faisait, depuis plusieurs années, plus relâche.

En exhibant les spasmes d’une actualité devenue inquiétante parce qu’étrange et lourde de lendemains qui déchantent, tout en ôtant aux Français le droit de pouvoir ne serait-ce qu’en formuler les causes, et en désigner les responsables politiques ou économiques afin de leur demander des comptes, le système médiatique a contribué à instaurer le désarroi et la certitude d’un déclin apparemment irrémédiable de la France. Cette dégénérescence, comprenait-on, relevait d’un processus de mort naturelle de l’État souverain comme de la puissance nationale ; dont la seule solution viable ne pouvait être, selon nos élites, qu’une dilution des institutions nationales dans d’autres structures, continentales, voire intercontinentales. Ainsi, au cours de la même décennie, les transferts parallèles de souveraineté politique et monétaire inhérents à la création de l’Euro (durant les années 1999-2002) ou ceux de souveraineté militaire correspondant à la réintégration de l’OTAN (en 2007-2009) étaient présentés comme une chance de remédier aux limitations propres d’une collectivité défaillante parce que presque défunte : la nation. Bien sûr, ce que nous avons constaté en novembre 2015 c’est l’échec de ces transferts et l’aggravation des maux que leurs partisans mettaient sur le compte de l’État souverain en fin de cycle. Car si, à l’occasion des émeutes de novembre 2005 dans certaines villes de banlieue, on a pu gloser sur l’inadaptation de la réaction de nos institutions républicaines; lors des derniers attentats, il a bel et bien fallu constater la faillite généralisée non seulement des structures et instances politico-administratives européennes (qui prônent la liberté de circulation au détriment constant de la sécurité des habitants), mais aussi de la coopération entre services de renseignement des pays-membres de l’OTAN. Autrement dit, c’est le post-national, il y a 10 ans présenté comme solution à tous les maux, qui a échoué au point de constituer en soi un problème évident, dorénavant. Pour l’immense majorité des Français, la société civile globale ouverte et libérée du joug des États souverains, rêvée et réalisée par l’oligarchie européiste et mondialiste, est un cauchemar. D’autant que dès qu’un État déserte un territoire, d’autres institutions ou d’autres organisations, non-élues, il va sans dire, occupent le terrain qu’il délaisse : or, en ce qui concerne la France des années 2000, si. au sommet de notre société, ce sont l’OTAN-CCG (soit l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord + le Conseil de Coopération du Golfe) qui ont rempli les espaces de puissance laissés vacants par l’autorité de l’État ; à l’autre extrémité, c’est le salafisme caritatif et prosélyte de Frères Musulmans travaillant à l’Oumma, incognito, sous couverture culturelle, qui a pris le relais du socle scolaire et du ciment social au sein des marges -grandissantes- de certaines des multiples communautés qui, avec la désindustrialisation, ont, hélas ! succédé au prolétariat.

Face à ce constat incontestable de naufrage généralisé, assistons-nous depuis le 13 novembre dernier à des débats qui seraient à la hauteur des enjeux politiques? Autrement dit : assistons-nous à la rupture du jeûne des mots qui font sens, ces mots qu’on nous a longtemps interdit de prononcer, faisant de nous des moines cisterciens d’un nouveau genre, voués aux Dieux Dollar, Euro, Pétrole, Gaz et Armement?

DANS LA FRANCE DE 2016, LE SOUVERAINISME A GAGNÉ LA BATAILLE DES IDÉES

Si l’on n’en est pas encore là, reconnaissons néanmoins que, depuis ce vendredi de funeste mémoire, nombre de nos dirigeants politiques ont de toute évidence détecté ce que la caste médiatique tarde, elle, encore à entrevoir. Et du coup ils font mine de redire quelque chose… Le réel n’est jamais sorti de nos vies, mais il revient au galop dans les paroles de ceux qui nous gouvernent. Il n’aura par exemple échappé à personne que le Chef de l’État a pris un virage sécuritaire d’apparence nationaliste et de facture savamment cocardière qui, si l’on se fie aux mots (et rien qu’aux mots…), est, sur le papier, susceptible de remporter tous les suffrages des souverainistes sourcilleux et des anti-européistes convaincus de tout bord. Que ce soit lors du discours devant le Congrès, le 16 novembre, au cours duquel le Président de la République plaida pour une réforme de la Constitution, via une reformulation de l’État d’urgence prenant en compte la guerre au terrorisme; qu’il s’agisse du projet de loi 3225 présenté par le gouvernement en procédure accélérée le 18 novembre à l’Assemblée Nationale, et qui reprend l’essentiel du discours présidentiel; ou qu’il s’agisse d’un certain nombre d’initiatives et de mesures qui ont été avancées au cours des dernières semaines par François Hollande, par le Premier Ministre, Manuel Valls, ou par d’autres membres de l’exécutif (comme, par exemple, le renforcement des frappes aériennes sur l’État Islamique ; la formation d’une garde nationale ; l’augmentation des budgets et des effectifs de l’armée comme de la police; la fermeture des frontières ; l’élargissement des conditions d’application de l’assignation à résidence; la déchéance de la nationalité française pour les terroristes possédant deux passeports ; etc.), il est indéniable que, soudain, des idées souverainistes ont refait irruption dans le champ politique français qui, depuis l’ouverture de la parenthèse techno-despotique et antidémocratique qui a succédé, à partir de 2005, au rejet de la Constitution Européenne par le peuple français, étaient soigneusement mises en quarantaine derrière les barbelés du Politiquement Correct et tenues, au mieux pour ringardes, voire pour démagogiques ou populistes, et au pire pour autoritaires et fascistes, par le « parti unique de la gouvernance », c’est-à-dire par absolument tous les partis de gouvernement, de droite (manchote) comme de gauche (ambidextre).

Tout ce qu’ont acclamé les Français depuis deux mois, tout ce qu’ils ont «plébiscité» (si du moins l’on prête foi à ces succédanés de la volonté générale que sont les sondages de l’opinion publique par les officines trempant dans l’ingénierie démagogique), ce sont des annonces qui sonnent comme autant de reniements apparents, par nos gouvernants, d’une doxa libérale-mondialiste qui, jusqu’aux attentats, leur tenait lieu de vérité révélée, ou de vérité rêvée. « Haro sur Schengen ! » semblent dire dorénavant certains thuriféraires récents de l’abolition des frontières ; de ceux qui, voici trois ou quatre mois à peine, lors de la crise des pseudo-réfugiés, rivalisaient encore de générosité (par contribuables interposés, bien entendu) pour accueillir dignement, c’est-à-dire loger, nourrir et, sinon employer, du moins entretenir les cohortes de malheureux qui, guidées par ces sirènes naufrageuses que l’argent de l’Open Society de Georges Soros déguise en ONG, traversaient la Méditerranée sur des embarcations de fortune affrétées depuis la Syrie (avec la complicité du gouvernement turc) ou par Al-Qaeda depuis la Libye dévastée et djihadisée par les Droits de l’Homme version Bernard-Henri Lévy. Pourquoi un tel revirement, si abrupt ? C’est que l’enquête de police sur les attentats de Paris et de Saint-Denis nous a enseigné que certains des terroristes qui ont ensanglanté la France il y a deux mois étaient parvenus à (re)venir en Europe en utilisant ce biais. Eh bien, dira-t-on pour couper court aux critiques, on a eu tort et on corrige le tir. Mieux vaut réagir trop tard que jamais : fi des divisions ! L’heure est à l’Union Sacrée !… À quoi nous aurons la faiblesse d’objecter avec humeur : mieux eût valu trop tôt que trop tard. Propos amers certes, mais qui se justifient pleinement si l’on daigne se souvenir, par exemple, que dès le mois de mai 2015, l’un des auteurs présumés de l’attentat du Bardo en Tunisie, le ressortissant marocain Abdelmajid Touil, a été arrêté en Italie. Où il avait « échoué » au mois de février précédent, après avoir emprunté l’un de ces radeaux de la Méduse en provenance de Libye, au sujet desquels nos télévisions ont passé le plus clair de cette année 2015 à s’apitoyer, tout en dépeignant systématiquement les voix discordantes, de plus en plus nombreuses, qui avaient le mauvais goût de ne point s’émouvoir, sous les traits apologistes pétainistes d’un repli égoïste. Ceci alors même que l’État Islamique ne faisait déjà plus mystère de son projet d’utiliser l’arme du déferlement migratoire afin de pénétrer plus facilement en Europe et d’y porter l’estocade. Projet exaucé, de fait, le 13 novembre… On aurait voulu laisser faire qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

Au moins, pour ce qui est de François Hollande, la volte-face inattendue décrite plus haut paraît-elle indiquer que l’hôte de l’Élysée a, sinon pris la mesure de la gravité de notre situation (ce qui supposerait qu’il joignît les actes aux paroles), du moins parfaitement identifié ce que la majeure partie de la population française n’a que trop souhaité voir mis en œuvre : une politique résolument souverainiste allant à rebours des termes structurels de la construction européenne, synonymes d’une impuissance de l’État qui, depuis une quinzaine d’années, aura été le mantra mondialiste constant de la stratégie subtile de moyenne tension médiatique évoquée précédemment. Ce mantra, les Français ne l’accepteront bientôt plus. François Hollande sait ce qu’il lui faut imiter pour incarner un Président de la République pendant les prochains mois (soit le temps que la tempête passe, espère ce mousse déguisé en capiston…) : cela lui est d’autant plus facile que le modèle à contrefaire est très précisément le contraire de ce qu’il a toujours été. Il s’emploie depuis deux mois à «faire» président, c’est-à-dire à faire semblant de mener des actions qui, si elles étaient réellement concrétisées, se situeraient à l’exact opposé de toutes celles qu’il a soutenues ou préconisées depuis qu’il est un homme politique influent. Que ce fils spirituel de Jacques Delors doive chausser les bottes du général De Gaulle peut paraître cocasse ; mais, ce faisant, François Hollande, ce farouche ennemi de la Finance, se contente de perpétuer la trop longue tradition des contrebandiers du verbe politique qui, de Mitterrand le marxiste d’Épinay futur chantre de la rigueur budgétaire à Chirac le gisant lyrique devenant parapheur béat du projet de Constitution Européenne de 2005, fait le sel (et les plaies) de notre histoire récente. Pour l’entame de sa partition toute neuve, notre Président normal a fait fort. Dès son discours au Congrès, ses propos, frisant le Coup d’État constitutionnel et fleurant bon, sinon Brumaire (n’exagérons pas !), du moins mai-juin 58 (ce qui est déjà beaucoup pour lui…), sonnaient comme autant de charges héroïques contre la tour d’ivoire idéologique d’où nous parlent nos élites économiques, médiatiques et politiques depuis le mitan des années 1970 et le début de l’accélération du projet fédéral européen, que lui-même, François Hollande, a pourtant toujours soutenu. Aussi, conscients de l’urgence de l’heure, conscients de ce que « les heures les plus sombres de notre Histoire » ont peut-être commencé à sonner le 13 novembre dernier, conscients de ce que notre sécurité est à claire-voie du fait des dogmes mondialistes et des restrictions budgétaires imposées par Bruxelles à des gouvernements aussi fantoches que complices, beaucoup de Français auraient été prêts à franchir le pas, à prêter foi à semblable revirement idéologique et à se mettre au garde-à-vous devant leur Président transfiguré par les événements, n’était-ce la certitude, rapidement avérée, nous le verrons, que si les mots sont une chose, les actions en sont une autre ; et que les grands communicants qui nous gouvernent, s’ils font des technocrates de la plus belle eau, fort appréciés par nos vrais maîtres, ne feront par contre jamais des hommes d’État.

La vie est grave mais le monde n’est pas sérieux, pour résumer. Reste qu’en ce qui concerne les trop célèbres « éléments de langage », ce à quoi nous assistons est tout de même historique : l’hégémonie de la Pensée Unique sur les bréviaires qui formatent et corsètent ce qui peut être dit dans l’espace politique français vient enfin d’être sérieusement contestée. Situation exceptionnelle oblige, partie de la gauche ambidextre au pouvoir, voyant là l’occasion de couper durablement la chique tant à la gauche de la gauche qu’à la droite manchote, se résout depuis les attentats à faire mine d’épouser (un peu) cet air du temps qui, outre qu’il voit l’assentiment de la plupart des Français aux diagnostics politiques déjà anciens et au fond fort différents des Chevènement, Séguin cru 1992, Pasqua cru 2005, Villiers cru 1992 et 2005, Le Pen père, Georges Marchais cru Montigny et consorts; plébiscite également les essais ou romans, souvent divergents, des Zemmour, Onfray, Michéa, Soral, Villiers, ou Houellebecq (tous écrivains, polémistes et publicistes mettant des mots politiques sur ces maux du réel qu’on disait inexplicables) ; et consacre l’audience pléthorique des sites de ré-information alors même que s’amenuise chaque année davantage le lectorat de la presse traditionnelle (vous savez, celle qui traite nos 6 millions de chômeurs réels de fainéants inadaptés, les Français en général de conservateurs corporatistes et dépassés, et préconise des remèdes ultralibéraux pour redresser l’économie de notre pays, alors qu’elle-même, cette presse, ne doit depuis plusieurs années sa survie qu’à l’aide généreuse de l’État…).

À cet égard, l’adoption d’un vocabulaire belliqueux et d’une posture républicaine intransigeante, si elle ne garantit pas en elle-même, loin de là, cette fameuse rupture sécuritaire qu’elle prétend exprimer, revêt -et c’est déjà notable- une tonalité inouïe s’agissant des déclarations d’intention d’un Président français qui exhorte désormais nos concitoyens à hisser les couleurs, alors qu’il avait expulsé le drapeau tricolore du site internet de l’Élysée dès sa prise de fonctions, en 2012. Pareillement, le 24 novembre, entendre le Premier Ministre assumer que, non seulement la France ne peut et ne veut plus accueillir de réfugiés, mais encore qu’il faudra bien que l’Allemagne respecte cette volonté, correspond -apparemment…- à rien de moins qu’un changement de paradigme politique ; surtout venant de quelqu’un qui, le 24 septembre dernier encore, limitait «courageusement» à 30.000 pseudo-réfugiés la quote-part de la France dans la prise en charge du fardeau migratoire syro-libyen ; et qui, le 13 novembre encore (mais avant 21h17, autant dire : dans une autre vie, soyons précis et charitables), était porté aux nues par la Pravda publiée sous différents titres par les groupes Niel-Bergé-Pigasse ou Drahi, pour s’être «courageusement» opposé à la gauche de la gauche concernant le droit de vote des étrangers aux élections locales, ceci au nom de l’exigence républicaine de l’assimilation, exigence traditionnelle, très «Troisième République», et que nous pensions partager bien volontiers jusqu’à ce que nous comprenions que le Manuel Valls de cette époque lointaine et révolue confondait hâtivement assimilation républicaine réussie et simple obtention administrative de la nationalité française ; qu’il identifiait adhésion sincère à des valeurs non-négociables et simple coup de tampon. En somme, Manuel « Terranovalls » semblait refuser le droit de vote des étrangers aux élections locales; mais ce n’était que pour mieux préconiser la facilitation de la naturalisation de ceux-ci, qui leur ouvre, de facto, le droit de vote à toutes les élections. Fardant son discours d’intonations républicaines assimilationnistes, il perpétuait donc, en fait et en vérité, la bonne vieille stratégie libérale-libertaire de basse-tension « antiraciste »  qui en est l’opposé (et qui n’est que le versant politique de la stratégie patronale de meurtre démographique-migratoire de la conscience de classe prolétaire). Son but, ce faisant, était de saper le peu qui reste, en guise de cohésion nationale et d’esprit critique, au corps électoral français, encore bien trop rebelle pour les mondialistes impatients. Moralité : avec des nouveaux Clémenceau de l’acabit de Manuel Valls, on n’avait plus besoin de nouveaux Gamelin… Mais cela, c’était « avant », n’est-ce pas ?… Oui et non.

L’IMPUISSANCE ORGANISÉE DU POUVOIR POLITIQUE NATIONAL

De fait, hélas ! Mille fois hélas ! S’il ne faut pas bouder notre plaisir de voir les idées souverainistes adoptées par une classe politique qui, ayant acté l’éclipse durable des argumentaires agressivement mondialistes, a compris ce que le peuple souhaite entendre de ses représentants, « la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée. » Que ce mot soit de Stendhal, de Talleyrand ou du jésuite Malagrida, il me paraît convenir à ravir à la fausse schizophrénie et à la vraie manipulation mensongère qui caractérisent l’action des autorités françaises depuis deux mois. En l’occurrence, la parole républicaine a été imitée par ces autorités, le temps de la campagne électorale des élections régionales, afin de dissimuler leur pensée plus que jamais unique, inique et munichoise. Car, une fois passé l’enthousiasme initial qui a pu envahir les plus naïfs des souverainistes lorsque soudain ils ont vu fermer les frontières, renier Schengen, suspendre l’adhésion de la France à la Convention européenne des Droits de l’Homme, et annoncer des rallonges de budgets à des fins de sécurisation du territoire national par ceux-là mêmes qui, avec une constance méticuleuse, démantelaient depuis des années les appareils judiciaire, militaire et policier au nom de réglementations ; il leur fallut vite déchanter. En effet, les marges de manœuvre que ces réglementations européennes laissaient au reliquat de pouvoir de nos élus étaient devenues faméliques : nous le pressentions, certes, mais l’étendue du désastre et de l’impéritie des experts non-élus qui nous gouvernent depuis l’adoption du Traité de Maastricht apparut au grand jour lorsque, dans les minutes suivant les massacres de Paris et de Saint-Denis, le Président de ce qui nous reste de République annonça royalement le déploiement en urgence de 1.500 militaires supplémentaires sur tout le territoire national. 1.500… 15 par département… Chiffre indigne qui, déjà, en lui-même, aurait dû provoquer la démission (voire l’incarcération) de quelques ministres (de ce gouvernement-ci comme des précédents) pour « services rendus » à l’ennemi. Car enfin quoi ! Notre pays n’a pas, que je sache, signé quelque Diktat de Versailles inversé qui expliquerait semblable indigence. À moins que… En 2005, lors de l’un des débats télévisés précédant le référendum sur le TCE, François Hollande, alors secrétaire général du Parti Socialiste et, à ce titre, partisan du Oui, déclara : « Les États-Unis n’ont qu’à bien se tenir. Demain l’Europe-puissance tiendra la dragée haute au monde entier. » Bref, il nous promettait Austerlitz. Grâce au traité simplifié de Lisbonne de 2008, nous avons plutôt eu droit à un passage par Varennes qui aurait réussi. Et maintenant que les brumes du tintamarre et du galimatias médiatiques des chantres de l’Europe forte se dissipent, nous commençons à tout juste apercevoir le terminus réel de ce triste voyage, dont on devine au loin le nom sur un panneau-indicateur sans toutefois pouvoir encore le déchiffrer : sera-ce Waterloo, Montoire ou Waterloo suivi de Montoire ?…

En tout cas, du fait du « diktat de Lisbonne », nos troupes travaillent en sous-effectif chronique et donc sur le fil du rasoir. La gestion malthusienne de notre Armée par les gouvernements successifs, aux ordres de Bruxelles, est allée de pair avec l’intensification drastique de ces opex qui font tant pour notre très relative popularité de par le vaste monde. Ainsi, depuis 2008, les divers gouvernements Fillon, Ayrault et Valls ont réduit de 50.000 le nombre de militaires. Or, depuis cette époque ont eu lieu les opérations Thalathine dans le Golfe d’Aden en 2008 ; Atalanta en Mer d’Oman de 2008 jusqu’à aujourd’hui ; Liberté Durable – Corne d’Afrique de 2009 jusqu’à aujourd’hui ; Linda Nchi en Somalie de 2011 à 2012 ; la campagne de Libye en 2011 ; la seconde guerre civile ivoirienne en 2011 ; l’opération Serval au Mali en 2012 ; Sangaris en Centrafrique en 2012-2013 ; Panthère au Mali en 2013 ; Barkhane dans le Sahel depuis août 2014 ; Chammal en Irak et en Syrie depuis septembre 2014… Dans le même ordre d’idées, si la plupart de nos citoyens approuvaient l’intensification des bombardements sur les positions d’un État Islamique qui venait de revendiquer les attentats du 13 novembre, les premières matérialisations de ces représailles françaises ne purent, elles, que laisser perplexe, puisqu’elles adoptèrent la forme timorée d’une dizaine d’opérations aériennes et d’une trentaine de bombes larguées entre le 14 et le 21 novembre, principalement sur la ville de Raqqa (certaines de ces bombes étant même, murmure-t-on, mais je n’ose le croire, mendiées auprès des forces danoises et néerlandaises). Ce chiffre est à rapporter aux 680 bombes larguées au cours des 15 premiers mois de l’opération Chammal, qui ont, dit-on, déjà asséché nos réserves. Il y a un fait aggravant : si la France est le second exportateur de matériel belliqueux dans le monde en 2015 ; elle ne produit pas certains des matériels de pointe qui font l’essentiel de nos représailles contre le Califat ; tels ces bombes guidées de type GBU dont elle a, nous affirme-t-on, cruellement besoin ces jours-ci, et qu’il lui faut… commander aux États-Unis ! Or, il y a une file d’attente : les énormes commandes saoudiennes en bombes GBU, qui sont -mais on l’avait deviné…- bien moins liées à la «guerre contre Daech» en Syrie et en Irak qu’à celle contre les Houthis chiites du Yémen, ont bien évidemment priorité sur les nôtres, beaucoup plus modestes… Il convient d’ajouter que, de certains chiffres, on ne sait plus s’ils font peur ou s’ils font honte. Exemple : actuellement, l’armée de Terre ne parvient à déployer en tout et pour tout que 5 hélicoptères Eurocopter EC665 « Tigre » et 2 hélicoptères NH90 «Caïman»…

Qu’est-ce que nos gouvernants ont fait de nous au cours des dernières décennies ? De souverains, nous sommes devenus vassaux… Et eux-mêmes, de gouvernants, ont mué administrateurs, agissant au nom de gouvernants non-élus. Ainsi les fameuses rallonges budgétaires allouées à notre armée comme à notre police n’ont-elles pas été souverainement débloquées par notre gouvernement, mais plus exactement consenties par les techno-suzerains de la Commission de Bruxelles, au motif d’une « conjoncture exceptionnelle ». Bref, lorsque François Hollande veut agir en Président de la République, il lui faut en quémander l’autorisation à Jean-Claude Juncker et aux commissaires européens. Et, en notre nom à nous tous, le titulaire de la magistrature suprême, élu au suffrage universel direct par le peuple français souverain, s’exécute sans rechigner ni regimber, afin que tel cénacle d’experts-comptables n’ayant jamais eu à affronter un scrutin populaire (et renâclant, c’est peu de le dire, aux référendums…) lui fasse l’aumône d’une ligne de crédit supplémentaire !… Ces signes qui ne leurrent pas entérinent la continuité atlantiste et mondialiste du vrai pouvoir, celui qui, par-delà l’hybris et les appels à l’Union Nationale et à la défense de la Mère Patrie aux abois, emploie et oblige les commis-saccageurs que le peuple de France élit et installe dans les palais de feue la République… Verdict : l’exécutif n’est pas schizophrène. Il ment. Il nous ment. Et s’efforce, à cette fin, de mimer les lointains accents de ce qu’il ne connaît plus que par ouï-dire : l’exercice d’un pouvoir politique souverain dont il ne sait plus qu’usurper les ors et rentabiliser les mandats électifs sous formes de prébendes, de sinécures et de perspectives de pantouflages lucratifs, fort bien décrits par Sophie Coignard et Romain Gubert dans L’oligarchie des incapables.

Baptiste Grasset | le 7 janvier 2016

Source: https://www.les-crises.fr/chronique-dune-paix-chaude-bouillante-par-baptiste-grasset/

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