Un an jour pour jour après les attentats contre Charlie Hebdo, Baptiste Grasset propose une analyse des événements qui ont cruellement frappé la France l’année dernière en les réinscrivant dans la perspective du temps long, la seule susceptible de démystifier le soi-disant ‘choc des civilisations’ qui, ces jours-ci, nous mène, tranquillement, vers une troisième guerre mondiale.

Il y a 10 ans déjà, les émeutes de novembre 2005

Cette « séquence » post-attentats du 13 novembre (pour parler comme les conseillers en communication qui ont l’oreille de nos tout petits princes) juxtapose paroles belliqueuses et actions empruntées, déclarations va-t-en-guerre tambour battant et manifestations aussi patentes qu’humiliantes d’impuissance: traquer le salafiste-takfiriste est une nécessité que peu désapprouvent, au fond, mais comment faire sans accroître nos chers déficits ni, donc, sortir du carcan bruxellois? De plus, si cette traque a un sens et si notre pays est effectivement en « guerre », quid des obligés du salafisme au sein de la classe politique française ? Quid des comptes à rendre aux Français concernant les liaisons dangereuses mais soigneusement entretenues par nos dirigeants avec les parrains du salafisme libyen, afghan, syro-irakien et «banlieusard» ?

L’inexcusable timidité répressive dont nous sommes les témoins atterrés depuis quelques semaines en ce qui concerne parrains et protecteurs du djihad takfiriste, outre qu’elle tranche avec les bravades et les rodomontades de l’exécutif depuis le 13 novembre dernier comme avec la répression, bien réelle, elle, qui s’abat principalement sur des militants politiques des plus ordinaires (comme, par exemple, les écologistes que l’on a assignés à résidence pendant la COP21), n’est pas sans évoquer le «décalage horaire» qui sépara naguère, d’un côté, la chimère, c’est-à-dire la parole de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, dont la métaphore du karcher, proférée en juin 2005, relevait nettement d’une conception souverainiste de la puissance publique; et, de l’autre côté, la réalité, c’est-à-dire les actes concrets du même ministre, tout à fait conformes aux limites présentes, c’est-à-dire budgétaires, lorsqu’en novembre 2005, soit moins de 6 mois après la petite phrase du «karcher», une vingtaine de villes des banlieues populaires françaises brûlèrent trois semaines durant. Pour ceux qui seraient trop jeunes ou dont la mémoire présenterait quelque regrettable défaillance, les dits actes peuvent sans exagérer être résumés comme suit : rien à signaler. Ce silence aussi assourdissant que soudain, dont le tonitruant beau-fils de Frank Georges Wisner n’est pas coutumier, c’est le moins que l’on puisse dire, eut cependant sans doute une utilité stratégique considérable 2 ans après l’inacceptable camouflet que constitua pour les faucons néoconservateurs américains le discours gaullien de Villepin à l’ONU contre l’intervention militaire occidentale en Irak; et 2 ans avant les élections présidentielles et le retour subséquent de la France dans le giron de l’OTAN. De fait, loin de rassurer notre population, l’apathie effarante de l’État au cours de ces émeutes urbaines de novembre 2005 (durant desquelles il arriva parfois que l’on tire au pistolet ou à l’arme automatique sur les forces de l’ordre aux cris de « Allah Akbar ! » devant des caméras accourues du monde entier) focalisa définitivement les instruments de sensibilisation médiatique sur le climat de « tension ethnico-religieuse » et «post-coloniale» régnant dans la banlieue. Le prétendu « choc des civilisations » s’immisçait alors dans le décor politique français, venant y supplanter une « lutte des classes » qui était pourtant en voie d’intensification drastique depuis les années 90, en raison de l’accélération parallèle des processus de globalisation financière et de désindustrialisation du tissu économique, voulus par nos élites.

En novembre 2005, quand les post-prolétaires (blancs ou pas, j’y insiste) des diverses « classes moyennes à crédit », qui vivent, certes, mieux que les post-prolétaires (blancs ou pas, j’y insiste aussi) habitant les friches du Désindustrialistan se pénétrèrent de la certitude de l’impuissance de l’État en assistant aux exactions, coordonnées via les réseaux sociaux, de bandes de voyous communautarisés et parfois armés, ils furent enclins à trouver acceptable que la république se dote de lois de surveillance plus agressives pour le citoyen et qu’elle adopte la ligne géopolitique du grand frère américain (qui, quelle aubaine ! luttait justement depuis 2001 contre «les mêmes ennemis», soi-disant)… ce qui impliquait, au passage, et sans avoir l’air d’y toucher, de mettre fin à 41 ans d’autonomie gaullienne des forces armées françaises. Le terrain avait été préparé de longue date. Au cours des années 1990, le cadavre exsangue et démembré du prolétaire vaincu par la lutte des classes ne créant plus de marges de manœuvre politique intéressante, l’oligarchie mondialiste avait «rencontré» un nouvel ennemi pour s’ouvrir de nouveaux espaces et s’offrir de nouvelles rentes : le djihadiste globe-trotteur. À la guerre froide des années 1945-1990 succédait peu à peu la paix chaude, bouillante du conflit de civilisations. Cette substitution couvait en Occident depuis 1990-1991 et la première guerre du Golfe, mais ne fut patente qu’à partir du 11 septembre 2001 aux États-Unis, et de novembre 2005 en France…

Au passage: merci, M. Sarkozy! Après avoir mimé l’impuissance de l’appareil d’État au cours des émeutes de novembre 2005, puis mis cette impuissance sur le compte de l’inadaptation de la souveraineté nationale aux défis globaux nés du choc des civilisations, vous avez -lors de vos discours de la campagne des Présidentielles de 2007- maquillé d’accents autoritaires, sécuritaires et cocardiers la désintégration programmée de notre police, de nos services de renseignement et de notre armée au sein de l’OTAN. Vous fûtes utile à vos mandants d’Outre-Atlantique, en somme, tant par votre silence de novembre 2005 que par votre nationalisme de comices et banquets deux ans plus tard. D’ailleurs, quant à ce dernier, l’on peut même dire (si l’on rappelle qu’au retour au sein du commandement intégré de l’OTAN, annoncé en 2007 mais effectif en 2009, s’ajouta l’adoption du Traité simplifié de Lisbonne en 2008) qu’il ne servit qu’à berner votre électorat enthousiaste pour apporter la contribution de la France vassalisée militairement et politiquement à ce Nouvel Ordre Mondial que, le 16 janvier 2009, lors de votre discours des vœux au corps diplomatique étranger, vous avez dépeint comme le dépassement imminent des vieilles nations, auquel « personne ne pourra s’[…] opposer. » Chapeau bas!…

 

NOUS SOMMES EN GUERRE, D’ACCORD, MAIS CONTRE QUI, EXACTEMENT ?

Revenons en 2015. De l’étude du cas d’espèce ci-dessus, on peut conclure que nos politiques ne sont plus que des employés de l’hyper classe mondialisée: ils parlent beaucoup, brassent énormément d’air, mais agissent fort peu. Et lorsqu’ils parlent fort, depuis 2005, c’est pour se (et surtout nous) déposséder de nos outils politiques de puissance et de souveraineté. Aussi est-ce faire œuvre utile, en ces temps de confusion entre les mots et les choses, que de ne juger les beaux parleurs qui nous dirigent qu’à l’aune de leurs seuls actes. Or, quels sont les termes exacts de la pseudo-guerre du gouvernement français contre le terrorisme ? À qui le «nationalisme» soudain de «notre» Président veut-il être utile? Échaudés par le faux souverainisme de l’atlantiste Sarkozy entre 2007 et 2012, devons-nous voir dans les discours sécuritaires tenus actuellement par l’exécutif les pires ennemis du souverainisme réel?…

Premier indice des limites exactes de la guerre contre le terrorisme: on se souvient que dans les heures qui suivirent les attentats contre Charlie-Hebdo et l’Hyper Cacher, s’était constitué, par-delà l’incantatoire consensus médiatique prônant une retenue aussi évidente que salutaire et appelant à ne pas faire d’amalgame entre islam et islamisme, un autre front républicain tout aussi émouvant, quoique bien plus souterrain et discret, contre l’amalgame entre fanatiques salafistes qui nous tuent (les takfiristes) et fanatiques salafistes qui financent non seulement nos partis politiques, mais également une partie de nos infrastructures, outre qu’ils investissent dans nos entreprises (les prétendus quiétistes) : ainsi, les ténors de droite comme de gauche n’y allaient pas «moderato cantabile» pour dédouaner le Qatar de toute responsabilité dans les massacres de janvier 2015. Et que s’est-il donc passé cette fois-ci ? Rebelote! Dès le 17 novembre, soit 4 jours après les attentats salafistes (pardon : takfiristes) à Paris et à Saint-Denis, les plus hautes autorités de l’État recevaient en grande pompe le Premier Ministre du Qatar. Ce qui, le lendemain de cette charmante visite, n’empêcha pas le nôtre, de Premier Ministre, de désigner nommément l’ennemi à combattre dans la guerre contre le terrorisme, à savoir… le salafisme de nos banlieues, presque exclusivement sous patronage saoudien et qatari. On nous rétorquera qu’ « Il y a salafisme et salafisme », comme le souligna Jack Lang, président de l’Institut du Monde Arabe, en guise de justification de l’endossement du chèque de 2 millions d’euros que le Chef du gouvernement qatari venait de lui remettre alors que les cadavres de nos concitoyens assassinés à Paris et à Saint-Denis étaient encore tièdes.

On nous objectera, qui plus est, que le Qatar est un pays ami ; preuve en est qu’il consent à nous acheter ce que nous avons du mal à vendre : nos Rafale. Et, de fait, on aura bien raison : le Qatar est l’ami… de ceux qui nous gouvernent. De même que l’Arabie Saoudite. Or, comme l’indique un rapport du Congrès Américain publié en mai 2015, ces deux pays et quelques autres du Golfe Persique (Émirats Arabes Unis et Koweït en tête) abritent les personnalités qui ont financé les dizaines de milices salafistes (takfiristes) qui dévastent la Syrie depuis 4 ans. Nous ajouterons : sous les bons auspices de l’OTAN-CCG, et dans le cadre de la stratégie Bandar qui a prévalu en 2012-2013 (du nom du Prince Bandar Ben Sultan Al Saoud, chef des services de renseignement saoudiens durant cette période), stratégie que l’on peut résumer comme suit : en lieu et place d’une opération militaire menée dans les airs et au sol par la coalition contre Al-Assad (idée qui mourut en août-septembre 2012 au grand dam de Messieurs Hollande et Fabius), on préféra le déploiement d’un soutien matériel, logistique et financier apporté à des milices, quasiment toutes salafistes ( takfiristes), qui recruteraient des dizaines de milliers de candidats au djihad en provenance du monde entier. Rappelons que, pendant les deux années (au moins…) où fut appliquée la stratégie Bandar, on se plaisait, dans les médias occidentaux, à délirer utilement à propos de la situation syrienne en vantant la résistance héroïque des prétendus rebelles modérés, dont l’existence a formellement été démentie depuis par des rapports de l’armée américaine : ainsi, dans une entrevue télévisée datant du 18 juillet 2013 accordée à France2, Manuel Valls, à l’époque Ministre de l’Intérieur, soulignait, alors même que des dizaines de jeunes Français s’enrôlaient déjà au sein des milices islamistes anti-Assad (ce qu’il condamnait), que d’autres rejoignaient des organisations non-djihadistes et que leur combat contre le dictateur syrien était un « combat juste. » À l’exception notable et admirable des Kurdes, que de toute façon la France, membre de l’OTAN, ne soutient pas (Turquie oblige), on ne voit pas très bien qui Manuel Valls désignait exactement. Ou plutôt si, on le sait : personne. Le combat contre Bashar Al-Assad, qui, selon M. Valls, eût été « juste » s’il avait été mené par des modérés, ne l’était que par des fanatiques fondamentalistes, takfiristes. Et nos gouvernants ont donc fait contre mauvaise fortune bon cœur, je présume… Aussi fut-ce à contrecœur, et parce que seul un impératif moral supérieur les y astreignit, qu’ils livrèrent courant 2013 des missiles anti-char Milan, des lance-roquettes LRAC F1, des canons de 20mm Nexter M621 et des mitrailleuses Browning M2 de 12,7mm modèle OTAN, principalement à la fantomatique Armée Syrienne Libre, et à son ectoplasme en chef, le général Selim Idriss, tous matériels belliqueux qui ne tardèrent guère à se retrouver entre les mains de l’État Islamique ou du Front Al-Nosra, bien avant même que ledit général, grand ami modéré des occidentaux, ne soit remplacé pour incompétence. Résultat prévisible : la «stratégie Bandar», en créant un appel d’air djihadiste, posait les bases de la menace terroriste en Europe pour les années à venir, puisque nombre de ces jeunes gens armés par les puissances occidentales et payés par celles du Golfe pour détruire la Syrie d’Al-Assad allaient bien finir par revenir chez eux, tôt ou tard, endurcis de quelques barouds, et parfaitement aguerris pour poursuivre leur geste sanglante en Dar El Harb (la Maison de la Guerre, c’est-à-dire les terres à islamiser); ce que Manuel Valls, pressé par Julien Bugier, admettait lui-même, bien piteusement, lors de cette entrevue. C’était il y a 28 mois: le compte-à-rebours des attaques contre le Bataclan et le Stade de France était déjà enclenché…

De fait, depuis 2013, les catastrophes tactiques et opérationnelles s’enchaînèrent, provoquant le limogeage du Prince Bandar en 2014. Quant à la stratégie de celui-ci, elle a semble-t-il pris fin parce que les milices fondamentalistes ont partiellement échappé à leurs pygmalions occidentaux et arabes, lesquels avaient en effet oublié qu’en plus d’être des sunnites et de (tout récents) salafistes, de nombreux hauts dignitaires de l’État Islamique sont également (et surtout) des Irakiens, anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein défaite en 2003, et qu’ils ont de ce fait quelques comptes à régler avec les monarchies du Golfe. D’où les quelques attentats qu’ils commirent sur les sols saoudien et qatari à partir de 2014. Néanmoins la fin du soutien visible de l’OTAN-CCG aux milices salafistes (takfiristes) a été bien tardive et fort partielle (puisque n’a cessé de fait que le soutien direct à l’EI, et encore…). Par conséquent, c’est être tout à fait raisonnable que de constater que nos dirigeants ont contribué -au minimum, par leur légèreté et leur incurie, peut-être facilitées par la perspective de quelques contrats commerciaux juteux- à la formation de milliers de guerriers fanatisés et d’inghimassi (les « kamikazes » islamistes) dont plusieurs dizaines, depuis quelques mois, reviennent « Caïn-Kaâ » en Europe, pour se fondre dans la foule puis tirer dans le tas ou se faire exploser.

Que le Qatar et l’Arabie Saoudite, régimes médiévaux et esclavagistes, aient opté pour semblable stratégie de guerre religieuse totale afin de substituer un régime ami, sunnite et salafiste, au régime alaouite pro-chiite d’Al-Assad en Syrie, cela n’est guère surprenant et, au fond, c’est leur problème ; que, ce faisant, ils aient défendu leurs intérêts contre les projets syro-iraniens de pipelines et de gazoducs tendraient à prouver qu’ils ont su faire montre d’une realpolitik sanguinaire, certes, mais cohérente ; toutefois, qu’ils aient pu (et puissent encore) compter sur l’aide et le soutien inconditionnels de notre gouvernement est, par contre, inconcevable. Pourtant, cette aide et ce soutien n’ont toujours pas été reniés ni même infléchis. Et qu’on ne vienne pas arguer de la supériorité de la droite sur la gauche en matière de politique étrangère car ce qui se passe en Syrie  (c’est-à-dire le recrutement, la formation et l’emploi de djihadistes dans le cadre d’opérations parrainées par une coentreprise, ou « joint-venture », occidentalo-salafiste nommée OTAN-CCG, puis la «perte» progressive du contrôle occidental sur les actions de ces djihadistes) a déjà eu lieu jadis, entre 2010 et 2012, en Libye, quand Al-Qaeda, après avoir fourni les troupes au sol à l’opération de Sarkozy et Lévy contre Kadhafi, finira par « échapper » au contrôle de ses anciens commanditaires puis contribuera à déstabiliser le Mali dès 2011-2012, où des troupes françaises seront in fine dépêchées afin de déloger les djihadistes. Cette opération Serval contre AQMI, Ansar Dine et MUJAO coûtera la vie à une dizaine de nos soldats, tombés, donc, sous les balles de djihadistes touaregs, dont beaucoup revenaient tout juste de servir au sein de la Jamahiriya arabe en Libye, où, quelques mois auparavant seulement, ils avaient été armés par notre gouvernement à la demande de BHL. Conclusion : en ces matières, il faut hélas constater que les variables d’ajustement des intérêts de nos gouvernants, de droite comme de gauche, à la réalité quotidienne de leurs administrés se mesurent en cadavres français jonchant le sable du Sahel, les travées du Bataclan ou les trottoirs de Karachi… Est-ce que ces habitudes pour le moins regrettables vont changer ? Confessons notre pessimisme au vu de l’empressement gouvernemental à courtiser, même après les attentats, les États Islamiques vrais de vrais : ceux du Golfe Persique, ayant pignon sur rue et possédant plus d’un jeton ou deux dans les conseils d’administration de nos grandes entreprises. Mais sachons balayer devant notre porte : ces États tribaux et esclavagistes sont aussi salafistes-quiétistes que nos États occidentaux sont humanistes et universalistes lorsqu’ils démantèlent des États arabes souverains…

Second indice du caractère purement cosmétique de la « guerre » actuelle contre le terrorisme : notre munificent strapontin au sein du commandement intégré de l’OTAN n’est pas, que je sache, menacé par le prétendu virage souverainiste du Président de la République. Bien sûr, objectera-t-on, l’OTAN bombarde dorénavant l’EI mais 1°) le bombarde-t-elle mortellement ? Non. Car elle a besoin de troupes au sol afin de donner un poids stratégique véritable à ces frappes. 2°) Pour compenser cette faille qui disqualifie tout objectif stratégique de moyen-terme en Syrie, l’OTAN coordonne-t-elle ces bombardements avec les offensives des troupes loyalistes syriennes, qui -à l’exception des forces kurdes- sont les seules troupes non-salafistes au sol dont elle pourrait disposer ? Non. Fin décembre 2015, elle s’y refusait encore obstinément. Elle lutte autant contre l’EI que contre Bashar Al-Assad (et jusqu’en 2014, elle ne luttait même que contre ce dernier…). Même si l’OTAN compte envoyer des forces spéciales sur le terrain des opérations, leur nombre ne sera jamais suffisant pour peser, en soi, sur le cours des offensives. Du coup, elle continue, et apparemment continuera de s’appuyer sur des milices salafistes (takfiristes) comme Al-Nosra ou Ansar Al-Sham. 3°) La France veut-elle vraiment continuer à bord de cette galère, qui non seulement n’a pas, si elle le souhaite, à être la sienne, mais qui, de surcroît, n’aurait jamais dû l’être ? Je m’explique. S’opposer comme Michel Onfray aux bombardements contre l’EI qui ont eu lieu à partir de 2014 est tout à fait sensé : ces frappes n’étaient, de fait, qu’une volte-face stratégique, soit feinte, soit d’un amateurisme désespérant, destinée à freiner l’expansion inquiétante du Califat. Plus précisément, côté français, bombarder l’EI en Irak était, certes, un revirement désastreux mais, hélas! fort prévisible, après des années de dérives pro-sunnites et pro-takfiristes du Lévyathan cette politique étrangère «française» qui justifie des interventions militaires sous tutelle de l’OTAN. Or, outre que ces bombardements contre l’ex-allié objectif EI à partir de 2014 étaient (volontairement?) inefficaces, et très timides, ils exposaient imprudemment la France à des représailles de guerre qui se sont matérialisées le 13 novembre. Par conséquent, si après les attentats de Paris et Saint-Denis, bombarder l’EI est une nécessité que nous appuyons (au contraire de Michel Onfray), c’est une nécessité qui ne peut devenir complètement légitime et, plus important encore, efficiente qu’en donnant des gages incontestables de cohérence stratégique, ce qui implique notre abandon définitif de l’idéologie BHL : l’alliance militaire inconditionnelle et immédiate avec Al-Assad et Poutine, pour condamnable qu’elle soit moralement (et elle l’est, sans nul doute), serait en effet le signe que nous ne faisons réellement que lutter à mort contre l’EI, sans plus nourrir d’arrière-pensées impérialistes qui ne peuvent que provoquer la suspicion chez les seuls acteurs susceptibles de nous appuyer substantiellement dans des opérations au sol contre le Califat. Las, pour l’instant, s’il semble bien que nous désirions détruire l’EI (ce qui est un élément nouveau, en fait, n’en déplaise aux médias français) ; nous ne sommes néanmoins pas encore sortis du Lévyathan, ni a fortiori de l’OTAN-CCG.)

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DÉPLORER EN 2015 CE QUE L’ON PRÉCONISAIT EN 2012 

Que pouvons-nous décider, concrètement, si d’aventure il apparaît, à rebours de la vulgate médiatique fanatiquement anti-Poutine, que la Russie lutte vraiment contre notre ennemi, l’État Islamique en Syrie, alors que certains membres de la coalition de l’OTAN-CCG paraissent nourrir les plus troubles et les plus coupables complaisances à l’endroit de cette même organisation terroriste ? Imaginons que la Turquie -pour mentionner un exemple, au hasard, en guise de pur jeu intellectuel- abatte un ou des chasseurs russes au prétexte fallacieux que ceux-ci auraient empiété sur son espace aérien pour bombarder des terroristes islamistes en Syrie ; imaginons -hypothèse fantaisiste, j’y insiste- que l’OTAN confirme en tout point la mensongère version officielle turque ; ma question est la suivante : quelle pourrait être la réponse de « notre » gouvernement afin de préserver nos intérêts géopolitiques immédiats, c’est-à-dire (du moins osé-je le croire, mais peut-être ai-je tort…) la lutte acharnée contre un État Islamique qui vient de revendiquer, tout de même, l’assassinat de 130 personnes à Paris et à Saint-Denis ? Comment la voix de la France devrait-elle s’y prendre afin d’appuyer ceux qui, en frappant réellement ses ennemis mortels depuis un peu plus de trois mois, ont déjà fait davantage reculer l’État Islamique (et les autres milices salafistes de la région) que les prétendus alliés qui se contentent de larguer des bombes en épargnant consciencieusement, depuis plus d’un an, tant en Syrie qu’en Irak, des infrastructures routières et pétrolières qui font beaucoup pour la prospérité d’un Califat dont ils font déjà mine d’ignorer superbement les 24 banques dénombrées par Jean-François Brisard, Président du Centre d’Analyse du Terrorisme ?

Le lecteur devine sans mal où je veux en venir pour la bonne et simple raison que la situation «imaginée» ci-dessus est très exactement celle que nous vivons depuis le 24 novembre : la France, par la voix servile de « ses » dirigeants, n’a que le pouvoir de faire écho aux laïus paresseux et à la basse propagande du commandement de l’OTAN ; «notre» gouvernement se déshonore en se joignant sans retard ni fausse pudeur aux chœurs des hypocrites qui ont systématiquement favorisé, financé, armé, équipé, entraîné l’État Islamique. À ceux qui trouveraient que l’auteur de ces lignes exagère, faut-il rappeler l’élimination, fin 2009, des 3 quarts des 42 principaux chefs de l’ex-État Islamique d’Irak (la « génération Abu Omar al-Baghdadi » ou l’État Islamique première génération) au terme d’opérations conjointes des armées irakiennes et américaines, puis l’utile et opportune substitution de ces chefs, courant 2010, par d’anciens officiers baasistes de l’armée dissoute de Saddam Hussein (la « génération Abu Bakr al-Baghdadi » ou l’État Islamique seconde génération), officiers qui, pour la plupart, étaient d’anciens détenus de la prison américaine de Bucca en Irak en 2004…? Faut-il rappeler les curieux ballets de décembre 2011-janvier 2012 sur les tarmacs des bases aériennes turques des environs d’Iskenderun, à la frontière syrienne, conjuguant supervision de volontaires par des instructeurs militaires français et britanniques, et livraisons d’armes prélevées sur les arsenaux de feu Kadhafi puis déchargées des avions de l’OTAN en même temps que des centaines de djihadistes du Conseil National de Transition Libyen ? Faut-il rappeler le pont aérien incessant entre la base d’Al-Udeid au Qatar (où est abrité un quartier général avancé du Commandement central nord-américain…) et la base turque d’Esenboğa qui, d’avril 2012 à mars 2013, vit 160 vols d’avions de transport Hercules C-130 qatari, saoudiens et jordaniens et d’avions-cargos C-17 qatari acheminer 3.500 tonnes d’armes officiellement « non-létales » destinées aux rebelles « syriens », le tout sous supervision de la C.I.A. ? Faut-il rappeler les cessions étrangement pacifiques de centaines de millions de dollars de matériel américain flambant neuf, abandonné à l’EI par l’armée irakienne lors de certaines batailles fort curieuses, entre juin et août 2014? En fait, François Hollande, passant du coq gaulois des belles envolées cocardières à l’âne d’or des basses œuvres de la vassalité atlantiste, perpétue tranquillement, comme si de rien n’était (130 morts, où ça?…), une politique extérieure qui est, certes, celle des gouvernements français successifs, de droite comme de gauche, depuis le début de la « crise syrienne », et même depuis le virage atlantiste de 2007, mais qui ne saurait être NOTRE politique extérieure à NOUS autres, Français, surtout depuis que NOUS avons mué garennes dans les rues de NOTRE propre pays.

Or, soulignons-le, près de deux mois après les attentats du 13 novembre, il ne s’est, dans notre vieille démocratie, pas encore trouvé de journaliste ou d’éditorialiste de renom pour énoncer ces quelques vérités élémentaires sans faux détour ni circonvolutions stylistiques, ni pour faire ravaler ses paroles de feu, de sang et de cendres à l’hôte du Quai d’Orsay, Laurent Fabius, cet étrange diplomate qui déclarait en août 2012 que « Bashar Al-Assad ne mériterait pas d´être sur la Terre » avant de se féliciter, en décembre de la même année, du « bon boulot » sur le terrain effectué par le Front Al-Nosra (c’est-à-dire par l’antenne d’Al-Qaeda en Syrie, excusez du peu ; antenne qui, circonstance aggravante pour M. Le Ministre, était encore à l’époque un allié officiel de l’État Islamique…). Ce « boulot », tout à fait identique -tant du point de vue de ses méthodes que des idéaux qui l’inspirent- à celui qu’ont accompli Brahim Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud, Osmar Ismaïl Mostefaï, Foued Mohamed-Aggad, Samy Amimour, Bilal Hadfi et leurs complices non-identifiés dans les rues de Paris et de Saint-Denis il y a deux mois, c’est l’OTAN-CCG, et donc la France entre autres, qui l’ont commandité, instrumentalisé, utilisé en Syrie depuis près de 5 ans. D’ailleurs, certains des terroristes de novembre se sont formés au maniement des armes et aux techniques de combat en Syrie, au cours des années 2012-2014… Les positions de «notre» gouvernement, loin d’être contradictoires, sont donc au contraire très cohérentes; le problème étant bien entendu que cette cohérence renvoie à la défense d’intérêts étrangers, qui priment -pour nos dirigeants- sur le droit des Français à vivre en paix et en sécurité chez eux.

Et encore enjolive-t-on grandement le cas pendable de la politique étrangère (vraiment étrangère…) de la France lorsqu’on la décrit comme nous venons de le faire. Car, enfin, nos gouvernements, de droite comme de gauche, ont constamment, depuis 2007, fait montre, à l’égard de l’atlantisme, d’une foi de convertis de la veille, que des membres plus anciens et plus constants de l’OTAN se gardent bien de manifester. À cet égard, gageons que les historiens de demain jugeront très sévèrement le fanatisme belliqueux caractéristique des positions « françaises », qui s’exprima dans toute sa démesure contre la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Al-Assad ; et qui n’est pas absent de la gestion «française» du dossier du nucléaire iranien. À l’heure où il apparaît que «notre» gouvernement admet enfin, du bout des lèvres, qu’il ne fait plus du départ de Bashar Al-Assad un préalable à la formation d’une coalition militaire contre l’État Islamique, il est consternant de devoir remarquer qu’il exprime à nouveau bien moins sa volonté propre qu’il n’épouse les atermoiements de la politique étrangère américaine ; et que si Barack Obama n’avait pas depuis peu mis un doigt d’eau dans son vin, François Hollande et Laurent Fabius persisteraient sans doute à exiger mordicus le départ immédiat du Président syrien.

 

DANGERS CONSIDÉRABLES DE LA VASSALITÉ

Au risque de déplaire, il faut ajouter qu’au vu des attentats de ces dernières années commis de par le monde et qui sont comparables à ceux survenus à Paris et Saint-Denis, l’action souterraine de services étrangers sous forme d’appui logistique aux terroristes ou de parasitage des informations parvenant à nos propres services n’est pas à exclure. L’attentat islamiste qui, du 26 au 29 novembre 2008, fit 188 morts et 312 blessés à Bombay en Inde est, à ce titre, particulièrement instructif : la grande coordination des actions des terroristes n’était pas due au hasard, et avait été patiemment préparée pendant des mois dans des camps de l’armée au Pakistan, avec l’aide de certains membres des institutions militaires et des renseignements de ce pays qui est supposé être un allié occidental (ce que, de fait, il est dans certaines opérations de lutte « contre » Al-Qaeda en Afghanistan…). Dans le même registre, jusqu’à aujourd’hui, on ne sait pas très bien quelle était la nature et l’ampleur exactes de l’infiltration des services secrets algériens au sein du Groupe Islamique Armé de sinistre mémoire (qui revendiqua notamment l’attentat de la station de métro St-Michel le 25 juillet 1995, commis entre autres par Khaled Kelkal): non que l’intérêt d’une telle infiltration ne soit facilement compréhensible dans le cadre d’une stratégie de guerre asymétrique contre des milices terroristes, a fortiori s’agissant d’une guerre civile comme celle ayant dévasté l’Algérie des années 1990, qui fut le brouillon de beaucoup d’événements actuels. Toutefois, le risque principal des opérations d’infiltration et de manipulation est que des éléments « retournés » peuvent toujours être des agents doubles ou triples (conscients ou téléguidés) ayant pour mission d’infiltrer les infiltrateurs ou de manipuler les manipulateurs des services ennemis ou concurrents : aussi, lorsqu’on évoque ces jours-ci la «perte» du contrôle de l’OTAN-CCG sur certaines milices salafistes (takfiristes) sévissant en Syrie, c’est sans doute en grande partie à des scénarios de ce type que l’on a affaire ; surtout en ce qui regarde les éléments revenant en Europe après un séjour très « instructif » (en termes d’apprentissage des techniques de guérilla) au Moyen-Orient. Et encore exclut-on ici des hypothèses plus dérangeantes.

Car, enfin, sans vouloir sombrer dans la paranoïa, l’OTAN n’a pas toujours été, loin s’en faut, une structure très loyale vis-à-vis des populations de ses États-membres : le réseau Gladio, armée secrète de l’OTAN en Italie dans le contexte de la guerre froide, dont l’existence a été révélée dès 1990 par le Premier Ministre italien Giulio Andreotti, est ainsi soupçonné d’opérations d’infiltration et de manipulation ayant entraîné plusieurs des grands attentats sanglants des années de plomb. Ce réseau n’était que l’une des « bases arrière » (« stay-behind ») essaimées -à l’insu, nous dit-on, des gouvernements locaux- dans toute l’Europe occidentale durant la Guerre Froide, par la CIA principalement, à l’instar du LOK en Grèce, d’Absalon au Danemark, de la P-26 en Suisse, du BDJ-TD en Allemagne de l’Ouest, d’Özel Harp Dairesi en Turquie ou du SDRA 8 en Belgique, cellules dormantes à activer en cas d’invasion soviétique ou de menace (démocratique?) contre les intérêts américains dans ces pays. Ces quelques exemples nous rappellent cruellement que, quand cela est nécessaire, les « grands frères » américains savent se transformer en « pères fouettards. » Est-ce qu’un scénario de type «Gladio» est plausible en ce qui concerne les attentats du 7 janvier et du 13 novembre ? On est bien sûr incapable de l’affirmer. Est-ce qu’à tout le moins, certaines informations cruciales sur ces attentats ont été gardées sous le coude par les renseignements d’autres pays membres de l’OTAN ? Cela non plus, on n’en saura rien avant très longtemps. Reste que l’exposition aux dangers de la vassalité est une donnée à ne pas écarter : sitôt qu’on ne se possède plus, on collabore -même à son insu- aux intérêts de ses vrais maîtres. Certes, un noyautage systémique comme Gladio ne peut fonctionner que dans un État failli ou une société faillie. Mais justement, non seulement la France de 2015 est un État en quasi-banqueroute, dont l’élite politique rapine et dépèce nos derniers fleurons industriels pour le compte de nos vrais maîtres de la City et de Wall Street; mais en outre elle est une société civile largement nécrosée, où le communautarisme prospère à la faveur d’un chômage de masse structurel. Est-il permis de penser qu’à la stratégie atlantiste de tension ethnico-religieuse qui a sévi en France au cours des années 2001-2015 pour substituer le prétendu choc des civilisations à la lutte des classes, a peut-être déjà succédé une stratégie de tension incluant une déstabilisation progressive de certains États européens, sur un mode « libanais » ? À ceux qui, incrédules, ricaneraient, je rappellerai les exemples, postérieurs à l’effondrement de l’URSS, qu’ont constitué les brigades islamistes montées de toute pièce par l’OTAN, via des recrutements dans des mosquées de Londres ou de Bruxelles entre autres, durant les guerres de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo, afin de déstabiliser -et avec quel succès!- la Yougoslavie; et, si d’aventure ils n’étaient toujours pas convaincus, j’ajouterai que certains des bains de sang d’EuroMaïdan qui dégorgèrent dans le fleuve Dniepr entre novembre 2013 et février 2014, s’en sourdre jusque sur les rives du Lac Peipus, où certaines phalanges nationalistes ukrainiennes qui se sont particulièrement illustrées durant lesdites manifestations s’entraînaient au tir sur cible mouvante dès 2006 dans une base de l’OTAN, en Estonie…

Pour nous rassurer, on nous objectera que, le 22 novembre, dans son discours de Kuala Lumpur, Barack Obama a très clairement annoncé que les forces occidentales allaient lutter à mort contre l’État Islamique : «Nous les éliminerons. Nous reprendrons les terres où ils sont. Nous supprimerons leurs financements. Nous traquerons leurs dirigeants. Nous démantèlerons leurs réseaux, leurs lignes de ravitaillement et nous les éliminerons.» On ajoutera que, de fait, les frappes américaines en Irak et en Syrie atteignent désormais des objectifs que, jusqu’à octobre 2015, elles évitaient (les installations pétrolières de l’État Islamique, dont le brut est, si l’on a la faiblesse de prêter foi aux insinuations de la propagande russe, fort prisé par Bilal Erdogan, fils du président turc…). De plus, il est vrai que, depuis quelques jours, l’armée irakienne qui, jusqu’à présent, s’était surtout signalée par une pusillanimité suspecte, dénoncée jusque par le Ministre de la Défense américain, Ashton Carter, s’est mise à regagner du terrain, reconquérant même, courant décembre 2015, une grande partie de la ville de Ramadi, qu’elle avait très facilement perdue au profit de l’EI en mai dernier. Ainsi donc, l’attelage de l’OTAN-CCG, coalition atlanto-salafiste (quiétiste?…), semble maintenant bel et bien décidé à lutter contre l’État Islamique qu’il a lui-même créé : le simple énoncé de cette phrase souligne bien les dangers auxquels les élites occidentales nous exposent depuis des années.

Non que de tels revirements stratégiques soient impossibles à mettre en œuvre : si l’OTAN-CCG désire vraiment en finir avec l’EI, celui-ci se désintégrera en quelques semaines, aussi promptement qu’il a surgi du néant à la mi-2010. Il suffira de jouer sur les mêmes ressorts qu’à l’époque mais dans l’autre sens, d’abord en réintégrant partie des djihadistes (ceux fidèles aux émirs de l’EI seconde génération, ex-officiers de l’armée de Saddam) au sein de l’une ou l’autre des divisions de l’armée irakienne ou, plus probablement, de l’une ou l’autre des armées tribales sunnites travaillant pour le compte des Occidentaux en Irak, puis en éliminant les djihadistes fidèles à ceux qui, parmi les émirs actuellement en fonction, officiaient déjà au sein de l’EI première génération, ou en continuant de les utiliser discrètement contre les vrais ennemis de la coalition (l’Iran, l’armée syrienne loyaliste et la Russie – puisque, insistons-y, si les Occidentaux refusent d’utiliser les troupes d’Al-Assad comme troupes au sol contre l’EI, c’est peut-être qu’ils ont déjà choisi d’utiliser les troupes irakiennes, voire turques, à cette fin, y compris en Syrie). La question qui nous préoccupe n’est donc pas la faisabilité d’un tel renversement d’alliances, mais plus largement le fait que l’OTAN-CCG est une hydre qui tranche certaines de ses propres têtes à intervalle régulier. Et qui, depuis la première Guerre du Golfe en 1991, a tué directement ou indirectement plus de 4.000.000 de personnes au Moyen-Orient, dont une écrasante majorité de musulmans, au nombre desquels un nombre conséquent d’enfants (peut-être le lecteur se souvient-il, par exemple, de ces quelques 500.000 morts d’enfants irakiens survenues dans les années 90, dont Madeleine Albright, secrétaire d’État de Bill Clinton, déclara lors d’une entrevue accordée à CBS en 1996 qu’elles avaient « valu le coup »). Du fait des guerres menées par l’OTAN-CCG, les populations des régions «libérées» sont constamment soumises à des «Bataclans» au centuple depuis deux décennies. Ajoutons que l’inquiétante volonté américaine de déstabilisation unilatérale du Moyen-Orient, et particulièrement des États souverains structurés par le nationalisme arabe (Irak de Saddam Hussein ; Libye de Kadhafi ; Syrie d’Al-Assad, directement ; mais aussi Égypte de Mubarak ; ou encore Tunisie de Ben Ali, indirectement), volonté annoncée de longue date, au moins depuis la présentation de la doctrine néoconservatrice du « Grand Moyen-Orient » en 2003 par George W. Bush, et qui a en grande partie été réalisée, s’est faite aux dépens d’une zone-tampon incluant l’Europe, qui assume les retours de feu et les contrecoups migratoires des conflits générés en Irak, en Syrie, en Libye ; ou absorbe les effets collatéraux des soi-disant « printemps arabes. » Le plus honteux étant, bien sûr, l’acceptation de ce rôle par les «dirigeants» européens…

Baptiste Grasset | 7 janvier 2016.

Première partie: http://arretsurinfo.ch/france-reflexions-et-questions-a-propos-des-attentats-de-2015-partie-13/

Source: http://arretsurinfo.ch/france-reflexions-et-questions-a-propos-des-attentats-de-2015-partie-23/

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