Gaza est en état de choc humanitaire, avant tout en raison du blocus imposé par Israël, soutenu par les États-Unis et l’Égypte, et qui entre aujourd’hui dans sa onzième année. Historiquement lieu d’échange et de commerce, Gaza ne produit plus que très peu et, actuellement, son économie dépend largement de la consommation. Bien qu’un récent allègement des restrictions israéliennes se soit traduit par une légère augmentation des exportations agricoles vers la Cisjordanie et Israël – de loin les principaux marchés de Gaza –, elles sont loin de suffire à donner un coup de pouce aux secteurs productifs affaiblis de l’enclave. L’extrême faiblesse de Gaza, soigneusement planifiée et orchestrée avec succès, a laissé près de la moitié de la main-d’œuvre sans le moindre moyen de gagner sa vie. Le chômage – particulièrement chez les jeunes – est la caractéristique déterminante de la vie locale. Il se maintient actuellement autour de 42 pour 100 (il a été plus élevé) mais, pour les jeunes (entre 15 et 29 ans), il est de 60 pour 100. Tout le monde est littéralement rongé par la nécessité de trouver un emploi ou une façon ou l’autre de gagner de l’argent. « Les salaires contrôlent les esprits », déclarait un résident.

La principale source de tension politique entre le gouvernement du Hamas à Gaza et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie réside dans le refus permanent du président Abbas, qui contrôle les cordons de la bourse, de payer les salaires des employés du gouvernement du Hamas. On n’a cessé de me dire que, si Abbas voulait obtenir le soutien des gens de Gaza, tout ce qu’il lui faudrait faire, c’est de payer leurs traitements aux fonctionnaires. Du fait qu’il refuse d’agir en ce sens – il prétend que l’argent serait versé à l’aile militaire du Hamas –, il porte une grande part de responsabilité dans les souffrances de Gaza. Le refus d’Abbas est d’autant plus exaspérant qu’il verse des salaires entiers – généralement entre 500 et 1000 dollars par mois, une grosse somme à Gaza aujourd’hui – à au moins 55 000 fonctionnaires de Gaza qui travaillaient pour l’AP avant que le Hamas ne prît le contrôle du territoire. Ces personnes sont payées pour ne pas travailler pour le gouvernement du Hamas. Ce paiement des salaires coûte à l’AP 45 millions de dollars par mois, de l’argent largement fourni par l’Arabie saoudite, l’UE et les EU. Payer des gens pour ne pas travailler a institutionnalisé une autre distorsion encore dans l’économie profondément affectée de Gaza. Toutefois, récemment, Abbas a réduit ces salaires d’entre 30 et 70 pour 100 afin de pousser le gouvernement du Hamas à abandonner le contrôle de Gaza. « Soit le Hamas nous rend Gaza », a menacé Abbas, « soit il va devoir assumer l’entière responsabilité de sa population. » Selon mon collègue Brian Barber, actuellement à Gaza, « les saignées d’Abbas dans les salaires ont été perçues comme un tremblement de terre ».

Le besoin est omniprésent. Mais ce qui est nouveau, c’est le sentiment de désespoir, qu’on peut découvrir dans les limites que les gens sont désormais prêts à franchir, des limites qui naguère encore étaient inviolées. Un jour, une femme bien mise, le visage couvert d’un niqab, était entrée à l’hôtel où je séjournais afin de mendier. Lorsque le personnel lui avait poliment demandé de s’en aller, elle avait refusé de façon agressive et avait insisté pour rester, forçant le personnel à la raccompagner de force en dehors de la propriété. Elle ne demandait pas de pouvoir mendier, elle l’exigeait. Je n’avais jamais vu cela auparavant à Gaza. Un autre jour, un adolescent est venu à notre table pour demander très calmement de l’argent pour sa famille. Au moment où je sortais mon portefeuille, le personnel s’est approché et l’a poliment mis dehors. Le garçon était bien éduqué et bien habillé et je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il aurait dû être chez lui en train d’étudier pour ses examens ou de faire une sortie au bord de mer avec ses amis. Au lieu de cela, on lui a demandé de quitter l’hôtel et de ne plus jamais y remettre les pieds.

L’indicateur peut-être le plus alarmant du désespoir des gens est l’augmentation de la prostitution – et ce, dans une société traditionnelle et conservatrice. Bien que la prostitution ait toujours été présente (à faible niveau) à Gaza, elle a de tout temps été considérée comme immorale et honteuse, entraînant de graves conséquences sociales pour la femme et sa famille. Une fois que les ressources de la famille disparaissent, les choses changent, en fait. Un professionnel notoire et très respecté m’a raconté que des femmes, généralement très bien vêtues, venaient à son bureau pour lui faire des avances « et pas pour de grosses sommes ». (Il m’a également raconté qu’en raison de l’augmentation de la prostitution, les filles éprouvaient plus de difficultés à se marier – « personne ne sait quelle fille est pure ». Des familles viennent l’implorer de trouver « un lieu sûr et convenable » pour leurs filles en les employant dans son bureau.) Un autre ami m’a raconté qu’il avait vu, dans un restaurant, une jeune femme faire des avances à un homme alors que ses parents à elle étaient assis à une table proche. Quand je lui ai demandé comment il expliquait ce genre de comportement incompréhensible, il a répondu : « Les gens qui vivent dans un environnement normal se comportent de façon normale ; pour ceux qui vivent dans un environnement anormal, ce n’est pas le cas. »

Et, selon la plupart des chiffres le concernant, l’environnement de Gaza défie la normalité. Au moins 1,3 million de personnes sur 1,9 million, soit 70 pour 100 (d’autres estimations sont plus élevées encore), reçoivent une aide humanitaire internationale constituée principalement de nourriture (sucre, riz, huile, lait), sans laquelle la majorité d’entre eux ne pourraient satisfaire à leurs besoins élémentaires.

Au milieu de l’an dernier, 11 850 familles, soit environ 65 000 personnes, sont restées des déplacées internes (ce chiffre a culminé à 500 000 au plus fort des hostilités de 2014). Parmi ces familles, quelque 7 500, soit 41 000 personnes, avaient instamment besoin d’un abri temporaire et d’une aide en argent liquide. Ailleurs, j’ai également parlé de l’augmentation du nombre de suicides, à Gaza ; les moyens diffèrent – pendaison, immolation, saut dans le vide, overdose, ingestion de pesticides et arme à feu. Le taux de divorce de Gaza, naguère de 2 pour 100 à peine, approche aujourd’hui 40 pour 100, selon les professionnels de l’ONU et des soins de santé locaux. « Au camp de Shati, il y a 2 000 querelles de ménage par mois », a rapporté un responsable de l’UNRWA, « et la police ne peut rien faire. Les seuls tribunaux reçoivent des centaines de plaintes chaque mois. Le gouvernement du Hamas ne peut traiter ce nombre de problèmes » – parmi lesquels la consommation croissante de drogue.

Il importe de se rappeler que près de trois quarts des habitants de Gaza ont moins de trente ans et y restent confinés, puisqu’il leur est interdit de quitter le territoire ; la plupart d’entre eux ne l’ont d’ailleurs jamais fait. Confrontés à une telle perte d’autonomie, les jeunes se sont de plus en plus tournés vers le militantisme pour assurer leur subsistance, en rejoignant diverses organisations militantes ou extrémistes dans le seul but de s’assurer un travail rémunéré. À tout moment, des gens m’ont dit que le soutien croissant aux factions extrémistes à Gaza n’émanait pas d’une croyance politique ou idéologique – contrairement à ce que peuvent prétendre ces factions – mais de la nécessité qu’il y a pour les gens de nourrir leur famille. Ils sont nombreux, et c’est peut-être le cas de la plupart des nouvelles recrues des groupes affiliés à l’État islamique (EI), à choisir de s’engager du fait que l’affiliation leur garantit un revenu. Dans un même temps, le Hamas se désespère de trouver assez de fonds pour continuer à payer les salaires de son aile militaire, les Brigades al-Qassem, dont on dit qu’elles aussi voient leurs propres rangs grossir. Il semble que les jeunes hommes au chômage à Gaza soient de plus en plus confrontés à deux options : rallier une faction militaire ou renoncer.

« Si les Israéliens étaient intelligents », m’a dit un musulman religieux, « ils ouvriraient deux ou trois zones industrielles, ils feraient un contrôle de sécurité et trouveraient les plus recherchés d’entre nous pour les embaucher. Al-Qassem s’évaporerait très vite et tout le monde serait davantage en sécurité… Les mosquées se videraient. » On m’a raconté que de nombreux jeunes avaient quitté al-Qassem après avoir trouvé une place dans l’un ou l’autre des projets de construction de logements de Gaza, et qu’ils ne voulaient pas faire de leur nouvelle habitation une cible possible pour Israël. « Ce dont nous avons besoin, ce sont des usines israéliennes et des mains palestiniennes », disait un homme d’affaires local. « Un sac de ciment occupe 35 personnes à Gaza ; avec un travailleur en Israël, vous avez sept personnes à Gaza qui prient pour la sécurité d’Israël. Imaginez une marque  »made in Gaza ». Nous pourrions commercer au niveau régional et cela se vendrait comme des petits pains. Gaza en tirerait profit et Israël aussi. Tout ce que nous voulons, ce sont des frontières ouvertes pour exporter. » Les Gazaouis ont l’esprit d’entreprise et sont débrouillards – et se désespèrent de trouver du travail et de nourrir leurs enfants à nouveau. Au lieu de cela, ils sont soumis de force à une dépendance dégradante vis-à-vis de l’aide humanitaire, qui leur est accordée par les pays mêmes qui contribuent à leur incapacité. La politique est non seulement obcène moralement : elle est également d’une stupidité scandaleuse.

Tout le monde n’est pas pauvre, à Gaza. Un petit groupe – le chiffre que j’ai souvent entendu est de 50 000 – s’en tire relativement bien, avec une richesse, dans certains cas, provenant du commerce via les tunnels, aujourd’hui presque défunt mais qui, naguère, maintenait l’économie en état de fonctionnement, et même de prospérité, sous la pression du blocus israélien. Maintenant qu’on produit si peu à Gaza, l’économie dépend de ce petit groupe d’une manière différente : les gens privilégiés remplissent les hôtels, les centres commerciaux et les restaurants qui sont apparus pour répondre à leur demande – les restaurants, apparemment, sont le type même d’affaires qui continuent toujours à rapporter. Certains prétendent que cette évidence de l’affluence montre bien que les conditions à Gaza sont bien meilleures qu’on ne les dépeint habituellement ; d’autres ont appelé cela un « signe bienvenu de normalité ». Mais, comme la vaste majorité des Gazaouis, les riches sont également à l’étroit et confinés, enragés et affolés par leur incapacité de vivre librement et avec le moindre sentiment de prévisibilité. L’un des hommes d’affaires les plus riches et à la réussite la plus frappante a passé une soirée avec moi et m’a décrit avec minutie les restrictions imposées à ses affaires par Israël, qui constituait son marché essentiel. « Les Israéliens détruisent mon affaire, ma capacité à travailler, et pourquoi ? Ils pressent, ils pressent, ils pressent et dans quel but ? » Les gens fortunés vivent bien mais ils ne peuvent acheter leur liberté. C’est ce qui les lie au reste de Gaza, bien qu’ils aient bien peu d’autres terrains d’entente avec les gens qui ne sont pas de leur classe. À Gaza, la différence entre richesse et pauvreté est très visible, mais les deux sont aussi très proches : la distance entre les deux peut parfois se mesurer en mètres. Un soir, j’étais allée avec un ami suédois dans un des meilleurs restaurants de Gaza, rempli de familles bien habillées, avec les ados qui jouaient tous avec leurs iPhones.

Les gens qui sont réellement considérés comme des privilégiés à Gaza ne sont pas nécessairement ceux qui disposent de beaucoup d’argent. Ce sont les gens avec une source régulière de revenu : récemment encore, ces employés salariés payés pour ne pas travailler par l’AP, les gens travaillant pour l’UNRWA, pour les ONG internationales, les institutions locales du secteur public et du privé et ceux (peu nombreux) qui prospèrent comme petits indépendants, des marchands, généralement. Les gens essaient de s’aider mutuellement, mais la charité n’est pas l’acte simple et sans entrave qu’il était naguère. Un ami d’une famille en vue de Gaza décrivait son dilemme : « Après avoir payé mes taxes au Hamas, les nouvelles redevances qui augmentent sans cesse, les dépenses ménagères, la nourriture et l’aide aux amis, j’épuise mes fonds personnels. Bientôt, je vais devoir vendre certains de mes biens pour payer mes factures. Oui, je m’en tire beaucoup mieux que la plupart des gens ici et je fais ce que je peux pour aider les autres, mais où cela va-t-il s’arrêter ? Le tragique de cette situation, c’est que les amis vous considèrent comme une source d’argent. Et les amitiés finissent quand vous ne pouvez plus fournir cet argent. Pensez à ce qu’il en coûte pour faire que les gens se conduisent de cette façon. Personne ne semble considérer la pression que cela demande pour changer les valeurs fondamentales de quelqu’un. Voilà ce à quoi nous avons été réduits. Gaza n’a jamais été comme cela. »Combien d’entre eux étaient jamais allés à l’intérieur du camp de réfugiés d’al-Shati, à très peu de distance à pied du restaurant ? Beaucoup – peut-être même la plupart – n’y étaient jamais allés.

Le Hamas aussi est obsédé par la question de la survie. Comme les ressources du gouvernement se sont fortement réduites ces quelques dernières années, il a tenté de compenser le déficit dans les fonds du secteur public en « prenant de l’argent aux gens », comme l’explique un commentateur, en imposant une série de mesures générant des rentrées – de nouvelles taxes, redevances, amendes et hausses de prix – qui sont perçues comme de l’extorsion. Récemment, le prix des cigarettes a triplé, passant de 8 NIS à 25 NIS ; les taxes trimestrielles sur la propriété ont doublé ; une nouvelle « taxe propreté » est désormais facturée pour le nettoyage des rues et les services sanitaires et les taxes d’immatriculation des véhicules doivent être renouvelées tous les six mois au prix de 600 NIS – une somme impossible pour la plupart des Gazaouis. L’incapacité de payer peut se traduire par la confiscation de l’immatriculation, suivie par la saisie du véhicule. Une source m’a expliqué que, puisque peu de gens ont l’argent pour payer le total de ces taxes et amendes, les fonctionnaires du Hamas ciblent ceux qui peuvent le faire et pratiquent un taux dégressif pour les gens qui disposent de moyens plus modestes. Ces mesures semblent fonctionner, du moins en termes de collecte de rentrées. Quant aux gens du Hamas, « la pression qu’ils subissent, comme nous tous, est considérable », m’a-t-on dit, « mais ils ne rompront pas. En lieu et place, ils sont devenus plus brutaux. Le Hamas n’était pas comme ça, auparavant. L’extrême sauvegarde de soi les emmène très loin de la politique. »

Il n’y a pas grand-chose de plus que le Hamas puisse faire pour renforcer son contrôle sur Gaza : dans sa propre arène, juste comme avec Israël, son contrôle est déjà total. Ainsi, ses priorités, m’a-t-on dit, se déplacent, désormais, de la consolidation du pouvoir – en soi, un but qui s’est réduit, considérant son insistance des débuts en faveur d’une idéologie islamiste robuste – vers un « pur et simple mode de survie ». Des rumeurs circulent disant que la construction de tunnels a repris sérieusement en dessous des rues de Gaza-ville même. On dit que les nouveaux tunnels ont 150 mètres de profondeur, qu’ils font partie d’une infrastructure obscure, plus large qui, en temps de conflit, acheminerait sous le sol la direction du Hamas vers une sécurité relative. Je n’ai pas été en mesure de vérifier quoi que ce soit mais certaines des personnes que je connais et en qui j’ai confiance à Gaza croient qu’il s’agit d’une réalité. En présumant que ce soit vrai, une conclusion s’ensuit, naturellement : afin de détruire les tunnels, Israël – avec le consentement de fait du Hamas – devrait détruire des quartiers entiers. La direction du Hamas doit espérer qu’Israël ne passera pas à cette mesure extrême, mais il s’avère qu’elle entend courir ce risque. Le sentiment d’accablement du Hamas peut également se voir à la façon dont son aile militaire, en fait, est de plus en plus présente dans les prises de décisions politiques et dans la gouvernance – un changement qui a été clair avec l’élection cette année de Yahya Sinwar pour diriger l’aile politique du Hamas à Gaza. Sinwar, qui a passé plus de vingt ans dans les prisons israélienne, était un membre fondateur des Brigades al-Qassem. Bien qu’on ne sache toujours pas clairement ce que sa désignation va apporter à Gaza et à Israël, une chose est claire, a déclaré un commentateur : « Gaza est en train de bouillonner. »

Mais le Hamas subit des critiques, particulièrement de la part des jeunes. Sur Facebook, Twitter et WhatsApp, il y a des commentaires, suivis par des dizaines de milliers de personnes, critiquant l’utilisation par le Hamas de la religion comme un instrument de coercition et une justification de ce qui, autrement, pourrait être perçu comme un mauvais comportement. Pendant ce temps, le volontarisme s’avère en hausse et une série d’initiatives sont apparues qui vont tenter d’aborder la situation pénible de Gaza à leur propre manière. Sans une autorité centrale qui fonctionne, ces efforts sont inévitablement limités, mais ils sont persistants. Ils comprennent un renouveau dans l’agriculture à petite échelle, un contrôle des droits de l’homme, la réhabilitation des soins psychiques, la remise en place de l’environnement et l’innovation technologique. On a toujours beaucoup insisté sur cette dernière. Gaza a une population très talentueuse, calée en technologie ; si jamais la paix devait venir, a déclaré un investisseur américain, « le secteur Internet de Gaza deviendrait une autre Inde ». Le nombre d’usagers d’Internet est paraît-il égal à celui de Tel-Aviv, et un petit nombre d’entre eux travaillent déjà en sous-traitance pour des sociétés en Inde, au Bangladesh et en Israël.

Mais la caractéristique réellement frappante de la vie à Gaza, c’est l’atténuation de l’ambition. Étant donné les immenses difficultés de la vie quotidienne, les besoins élémentaires – suffisamment de nourriture, l’habillement, l’électricité – n’existent pour beaucoup qu’au niveau des aspirations. Les gens sont devenus plus introvertis et, de façon compréhensible, plus concentrés sur eux-mêmes et sur leur famille. Quand un de mes amis a demandé à certains de ses élèves ce qu’ils désiraient vraiment, certaines des réponses ont été les suivantes : « Une nouvelle paire de pantalons », « une nouvelle chemise » et « de la crème glacée de la boutique de la rue Omar al-Mukhtar Street ». Pourquoi faire des plans quand il n’existe aucune possibilité de les réaliser ? Ce qui m’a également frappée, c’est le peu de connaissance que les jeunes adultes – et pourtant de bonne éducation – que j’ai rencontrés avaient de la première Intifada et des années d’Oslo, absorbés qu’ils étaient par le quotidien. En d’autres termes, ils se sentent non seulement déconnectés d’un futur possible, mais ils sont également coupés de leur passé très récent – et des nombreuses leçons importantes qu’il comporte. « Les gens ont peur d’entrer dans le monde, ou ils y entrent en se tenant sur la défensive, avec des armes », m’a expliqué un économiste. « Notre ouverture au monde se referme progressivement et de plus en plus de gens ont peur de quitter Gaza parce qu’ils ne savent pas comment affronter le monde extérieur. Il faut enseigner aux gens à penser plus largement. Sinon nous sommes perdus. »

« Qu’est-ce que les Israéliens veulent ? » n’a-t-on cessé de me demander, et chaque personne qui me posait la question me regardait de façon pénétrante, parfois même comme si elle m’implorait, en quête d’une réponse ou d’une idée dont elle savait clairement qu’elle lui faisait défaut. Pourquoi Gaza doit-il être puni de façon aussi impitoyable, et qu’est-ce qu’Israël espère vraiment gagner, de la sorte ? Une personne bien placée a affirmé que « 50 ou 60 pour 100 du Hamas » renoncerait à toute prétention sur Jérusalem en échange de la réouverture du passage frontalier de Rafah. Israël a épuisé toutes les façons dont il dispose pour mettre la pression sur Gaza. Quand les Gazaouis étaient autorisés à travailler en Israël, Israël disposait d’un levier : il allait fermer les frontières et obtenir toutes les concessions qu’il cherchait. Aujourd’hui, même ce levier n’est plus là et tout ce qui reste, ce sont des menaces – une politique à l’égard de Gaza qui n’émane d’aucun bon sens ni d’aucune logique mais de ce qu’Ehud Barak a appelé un jour « l’inertie ». D’après un article de Haaretz, le cabinet israélien de la sécurité n’a plus tenu une seule réunion sur la politique israélienne concernant Gaza depuis quatre ans. À quel moment une menace cesse-t-elle de fonctionner en tant que forme de coercition ? Qu’est-ce qu’Israël veut espérer gagner de sa prochaine attaque contre Gaza, quand les gens sur place disent déjà que des familles entières seront balayées et qu’ils en parlent comme s’il s’agissait d’un sujet de conversation normal ?

Si les Israéliens réfléchissaient avec clarté, a dit une personne, « tout le monde en tirerait profit. Tout ce qu’ils doivent faire, c’est nous donner une fenêtre pour vivre une vie normale et tous ces groupes extrémistes disparaîtraient. Le Hamas disparaîtrait. La communauté doit traiter avec ces groupes, et non avec les chars et les avions des FDI. Notre génération veut faire la paix et c’est une folie si Israël refuse. La prochaine génération pourrait ne pas être aussi bien disposée que nous. Est-ce cela qu’Israël désire vraiment ? » Au cours des six premiers mois de 2016, le ministère de l’Intérieur a rapporté que 24 138 bébés étaient nés à Gaza, soit une moyenne de 132 par jour. Pour le seul mois d’août 2016, il en est né 4 961, soit 160 bébés par jour : plus de 6 bébés chaque heure et un bébé toutes les neuf minutes. La distance entre Gaza-ville et Tel-Aviv est de 44 milles (71 km). « Qu’est-ce qu’Israël va faire quand cinq millions de Palestiniens vivront à Gaza ? »

Sara Roy | 15 juin 2017 | London Review of Books

Sara Roy est chercheuse au Centre pour les Études sur le Moyen-Orient à l’université Harvard. Elle a vécu plusieurs années dans la Bande de Gaza dans les années 1980.

Traduction : Jean-Marie Flémal

Source: Pour la Palestine

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