Propos recueillis par Hédi Béhi, Abdelhafidh Harguem et Taoufik Habaieb

Publié le 05.11.2017 dans Leaders.com

Le plan d’action prôné par l’ONU pour la sortie de crise en Libye enregistre ces tout derniers jours une progression prometteuse. La reprise du dialogue entre l’Assemblée parlementaire (Tobrouk) et le Conseil d’Etat (Tripoli), à la faveur d’un comité conjoint pour la révision de l’accord politique conclu il y a deux ans à Skhirat (Maroc), ouvre la voie à la mise en place d’une autorité provisoire de transition. Aussi, la tenue, en janvier prochain, d’une conférence nationale de réconciliation générale servira de point de départ pour l’organisation avant fin 2018 d’un référendum sur une nouvelle constitution et des élections municipales, législatives et présidentielles. A peine nommé en juin dernier représentant spécial du secrétaire général des Nations unies et chef de la mission onusienne pour la Libye (Unsmil), Ghassan Salamé accélère le processus. Dans cet immeuble, aux Berges du Lac 2 de Tunis, le quartier général de l’Unsmil devient le cœur battant de l’avenir en gestation de la Libye. Parlementaires, ministres, notables, chefs de tribu, présidents de municipalité, anciennes figures du régime déchu de Kadhafi, monarchistes restés loyaux à la dynastie Driss, et représentants de divers groupes et toutes catégories du peuple libyen affluent de toutes parts pour rencontrer Ghassan Salamé et débattre du processus en cours d’aboutissement.

Pour le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, la situation en Libye s’est détériorée dangereusement. Dans une interview exclusive à Leaders, la première qu’il accorde depuis son arrivée à Tunis, le 4 août dernier, il lance un véritable cri d’alarme. Selon les estimations de l’ONU, la Libye sera en faillite financière d’ici 18 mois. Un système de prédation et de pillage s’est emparé des ressources du pays au profit de politiciens, trafiquants, gangsters et groupes armés. De nouveaux millionnaires s’enrichissent davantage chaque jour, alors qu’une grave paupérisation frappe de plein fouet la classe moyenne. Paradoxe jamais vu dans aucun autre pays, la Libye si riche a besoin aujourd’hui de l’aide internationale! Chaque tribu, chaque ville est divisée, les références identitaires ne servent qu’à faire prévaloir des intérêts personnels, seul l’enrichissement l’emporte.

Sans être désespérée, la situation en Libye, bien que compliquée et très difficile, n’est pas insurmontable. Ghassan Salamé y croit et nous explique comment il s’emploie à favoriser la sortie de crise, consensuelle et sans tarder.

Pourquoi avez-vous accepté cette mission?

Lorsqu’on a la chance de pouvoir contribuer à suturer les blessures arabes qui saignent, je suis toujours preneur. En Libye, la situation s’est aggravée jusqu’à devenir une menace non seulement pour les Libyens eux-mêmes, mais aussi pour la paix et la sécurité dans la Méditerranée. Pour la Tunisie, pour l’Algérie et pour l’Egypte, mais également pour les relations nord-sud qui sont menacées par différents risques dont l’établissement durable de cellules terroristes en Libye et par une espèce de panique face à l’émigration illégale vers l’Europe qui produit en Europe même, comme on l’a vu récemment lors des élections en Allemagne, un effet négatif sur l’électorat conduisant à développer un climat chauvin.

Une autre raison supplémentaire: j’ai travaillé pour Kofi Anane, pour des organisations multilatérales et j’ai enseigné dans les universités. Sur le rôle de l’ONU en Libye, on a eu une demi-année de louvoiements, de retournements, de désignation de personnes qui ont été récusées par des vétos mutuels de membres du Conseil de sécurité, ce qui a affaibli la mission du secrétaire général et de l’ONU. Ayant recueilli l’accord sur ma désignation, je ne pouvais qu’accepter.

Vous avez reçu des garanties quant à la réussite de votre mission?

Je ne me pose pas ce genre de questions. La seule question est de me décider: dois-je oui ou non accepter. Le cas de la Libye n’est certes pas désespéré, mais très difficile.

Nous avons un plan d’action très large et très ambitieux qui comprend nombre de volets: la révision de l’accord politique, l’organisation d’une grande conférence nationale de réconciliation des Libyens, la tenue des élections présidentielles, municipales et parlementaires, avant la fin de l’année prochaine, le renforcement du fonds de stabilisation de la Libye, l’engagement d’un processus de désarmement et d’unification de l’armée, etc. Tout est engagé en même temps avec différents niveaux d’avancement.

Où en êtes-vous actuellement?

Pour ce qui est de la révision de l’accord politique, c’est une initiative qui émane des Libyens eux-mêmes et à laquelle je souscris. Ils veulent normaliser le pouvoir exécutif, formé actuellement d’un président et d’un gouvernement, avec beaucoup d’enchevêtrement des compétences. Aucun mécanisme ne figure dans l’Accord de Skhirat pour séparer les deux corps et distinguer les attributions respectives. L’article 12 de l’Accord précise que cela peut se faire par la consultation des deux assemblées, l’Assemblée parlementaire établie à Tobrouk et le Conseil d’Etat qui siège à Tripoli, qui doivent s’entendre sur les amendements à soumettre à l’adoption par le Parlement à Tobrouk. Nous avons étudié ces amendements. Malheureusement, il y a eu des demandes supplémentaires qui concernent le rôle de l’armée et le processus constitutionnel. L’agenda est fixé par les Libyens et nous n’avons fait que rationaliser la discussion.

Je suis heureux que pour la première fois depuis l’Accord de Skhirat, les deux assemblées acceptent de se reconnaître mutuellement et de créer un comité conjoint, ce qui n’était pas le cas jusque-là. Nous avons réussi à établir des règles du jeu pour cette commission et à amener chacune des deux parties à dire quelles sont les lignes rouges, ce qui a permis de réduire le fossé entre les deux parties qui ne se sont pas parlé depuis l’Accord de Skhirat, il y a deux ans. C’est ainsi que nous avons activé un aspect essentiel de cet accord qui était entièrement gelé. Pour les amendements, il y a eu beaucoup de progrès sur l’article 8 qui concerne les militaires, sur le processus constitutionnel et sur la composition du pouvoir exécutif, son choix, les attributions, le choix du président et des deux vice-présidents plutôt qu’une rotation dans un système de triumvirat.

Quels sont les points d’achoppement qui persistent encore?

Les discussions ont bloqué pour chacun de ces trois points sur une question particulière. Pour le processus constitutionnel, il y a une division quant à passer directement à un référendum sur la constitution après sa révision ou sans la réviser. Certains ont peur que si on rouvre le débat sur la révision, il se peut qu’il n’y ait pas le même accord réalisé sur la révision de l’accord politique.

Sur l’article 8, on a beaucoup avancé, mais il faudrait avoir aussi l’accord des autorités militaires.

Sur l’exécutif, ça a bloqué sur le rôle comparé du Parlement et du Conseil d’Etat, dans l’élection du nouveau conseil présidentiel. Après deux sessions, j’ai considéré que la commission conjointe a fait tout ce qu’il devait faire et j’ai alors demandé à ses membres de revenir auprès des autorités respectives avec des propositions de compromis pour les convaincre de les accepter.

L’Unsmil entretient de bonnes relations de coopération avec la Tunisie…

Plus! Nous devons beaucoup à la Tunisie. Lorsqu’en 2014, la mission de l’ONU devait être évacuée de Tripoli, diverses capitales étaient en lice pour l’accueillir, Malte, Le Caire et d’autres, et c’est la Tunisie qui s’est imposée comme notre choix. Nous bénéficions de beaucoup de facilités ainsi que d’une bonne coopération avec les autorités. La plupart de nos équipes y séjournent dans de bonnes conditions.

Personnellement, j’ai la chance de connaître le président Béji Caïd Essebsi depuis plusieurs années et je l’apprécie beaucoup. J’avais joué un petit rôle dans la mise en place, en Tunisie, de la charte pour accepter les résultats des élections de 2014.

Que pensez-vous de l’initiative du président Caïd Essebsi pour la Libye lancée avec ses homologues algérien et égyptien?

C’est un forum utile. Je ne dirais pas qu’il a jusque-là un impact très puissant sur la situation libyenne bien compliquée. C’est un message envoyé aux Libyens pour leur dire que les pays directement limitrophes à la Libye sont soucieux du fait que le mal libyen ne les atteigne pas et veulent les aider. Maintenant, il est vrai que les trois pays ne voient pas d’un même œil exactement la manière dont la Libye peut sortir de sa situation trouble. Je dois avouer que j’ai trouvé auprès des trois pays un soutien net à l’initiative onusienne et au plan d’action que j’ai soumis au secrétaire général le 20 septembre dernier à New York.

Quelle sera la prochaine grande étape?

Sans doute la conférence nationale de réconciliation des Libyens que je me propose de réunir en janvier prochain avec la participation de toutes les catégories du peuple libyen, sans exclusion aucune. La seule condition d’y participer, c’est de soutenir la solution politique et non militaire. Nous travaillons actuellement sur le choix des catégories qui doivent être représentées, et nous y sommes parvenus. Pour les personnes, nous cherchons ceux qui sont les plus représentatifs et effectifs, sur la base de critères précis. C’est l’agenda qui détermine le profil des participants. Les travaux préparatoires ont commencé et sont bien avancés, impliquant diverses parties.

Y a-t-il un risque de retour d’anciennes figures du régime déchu?

Moi, je le souhaite! L’une des faiblesses majeures de l’accord politique, c’est qu’il s’était renfermé sur lui-même. Ceux qui l’avaient soutenu ont considéré que c’est leur propriété privée qu’ils ne veulent pas partager avec les autres. Alors qu’un véritable accord politique ne peut survivre qu’avec l’adhésion quotidienne de nouvelles recrues. C’est pourquoi je veux casser ce monopole imposé par certains groupes, pour l’ouvrir non seulement aux partisans du régime déchu, mais même à ceux de la monarchie, et vous allez le voir dans la Conférence nationale. Le passé des Libyens ne m’intéresse pas, l’avenir de leur pays, oui!

Le véritable obstacle à la sortie de crise est-il l’absence d’un sentiment national libyen?

C’est plutôt le fait qu’après la chute du régime de Kadhafi s’est installé un système macroéconomique de prédation. Il consiste à piller les ressources du pays, d’abord financières, mais aussi de toutes sortes, favorisant l’émergence d’une classe politique acquise à la prédation et qui n’a aucun intérêt à ce que cette situation change. Le principal obstacle, c’est ce que j’appelle le parti du statu quo, c’est-à-dire l’ensemble de politiciens, de groupes armés, de trafiquants et de gangsters qui coopèrent tous les jours pour piller leur propre pays  et le saigner entièrement. Si on ne casse pas ce système, ce ne sera que du cosmétique. C’est ça la grosse différence entre les crises dans des pays comme le mien (le Liban) ou le vôtre (la Tunisie), qui ont des structures économiques normales par rapport à des pays qui bénéficient de ressources exceptionnelles. C’est que les enjeux économiques s’imposent comme les enjeux principaux de lutte. Dans le cas libyen, c’est un cas d’école comme je n’ai jamais vu ailleurs: un pays où à la fois la prédation atteint son niveau maximum jusqu’à créer chaque jour de nouveaux millionnaires, alors qu’une paupérisation rapide frappe de plein fouet la classe moyenne. Le niveau de vie de l’ensemble des Libyens est en train de chuter à une vitesse vertigineuse, alors que la richesse, acquise dans la plupart des cas illégalement, est accumulée entre les mains de certaines gens qui ont des rôles différents parfois, allant de gangsters à des politiciens, des voyous…

La Libye sera en faillite financière dans moins de 18 mois.

Les Libyens s’accommodent-ils de la division entre l’est et l’ouest?

En fait, ils l’utilisent quand ils ont besoin de justifier et défendre leurs intérêts personnels. La compétition est une compétition pour l’enrichissement personnel. Ensuite, ils ont un répertoire de références identitaires qu’ils utilisent en fonction des circonstances, sur commande. Quand ils ont besoin de vous montrer leur puissance, ils vous disent qu’ils appartiennent à telle tribu, forte d’un million de personnes… Il ne faut pas donner un réel crédit à ces affirmations identitaires sélectivement choisies selon les besoins. Je n’ai vu que des tribus divisées, des villes divisées, la seule affiliation tribale ou régionale n’explique rien. Ce sont des justifications, plus que des motivations.

Le risque est-il aussi la partition de la Libye?

Le grand péril sera la défragmentation face à des identités locales qui s’acharnent à rafler le maximum de biens.

Les conditions de vie en Libye sont de plus en plus difficiles?

C’est un paradoxe. Voilà un pays qui produit 1 million et demi de barils de pétrole par jour et requiert une aide internationale urgente et vitale. Le produit du pétrole suffit uniquement à payer les salaires des fonctionnaires dont le nombre se multiplie telles des cellules cancéreuses métastasées. Nous avons créé un fonds de stabilisation financière et nous nous employons à doubler ses ressources. Des projets urgents ont été engagés pour réhabiliter des écoles et lycées, des centres d’hémodialyse, améliorer les conditions de détention dans des prisons qui échappent à l’autorité de l’Etat et sont sous la coupe de groupes hors-la-loi… C’est à la fois nouveau pour la Libye, un pays riche qui réclame l’assistance de l’ONU et pour l’ONU qui n’a pas l’habitude d’assister des pays riches..

Propos recueillis parHédi Béhi, Abdelhafidh Harguem et Taoufik Habaieb

Publié le 05.11.2017

Lire aussi : Une journée bien ordinaire pour Ghassan Salamé (Vidéo)

Source: http://www.leaders.com.tn/article/23413-ghassan-salame-sans-une-sortie-de-crise-rapide-la-libye-risque-faillite-et-desunion

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