Le 03 aout 1990, Giulio Andreotti, Premier Ministre Italien, révèle à Rome devant le Sénat médusé l’existence, en Italie mais aussi dans toute l’Europe de l’Ouest, l’existence d’une armée secrète, dite stay-behind, créée par l’OTAN, et dont les origines remontent à la sortie de la seconde guerre mondiale. Dans quel but ? Lutter contre le communisme. L’onde de choc se propage sur tout le Vieux Continent. Elle embarrasse sur le fond mais choque encore davantage sur la forme, parfois hyper violente. Tous les moyens étaient bons, des actions subversives aux assassinats ciblés, et dans le pire des cas, dans certains pays, le recours à des actes de terrorisme aveugle. [0]

Or, dans le contexte actuel, il est extrêmement intéressant de se replonger dans – ou de découvrir– les motivations et manoeuvres du bloc occidental conduit par l’OTAN dans l’immédiate après-guerre et jusqu’à la chute de l’URSS. De réaliser le rôle majeur, également, de « l’Agence » de renseignement américaine, la CIA, dans la fabrication et le recrutement de criminels notoires avec pour finalité la lutte contre le bloc soviétique.

Le scandale de Gladio [1] fut malheureusement considérablement amoindri par l’invasion, la veille, du Koweit par l’Irak, et l’adoption immédiate de la résolution 660 des Nations Unies ordonnant le retrait des troupes irakiennes. On connait la suite. Les médias ayant braqué leurs objectifs sur la première guerre annoncée comme « chirurgicale », Gladio n’aura par conséquent pas l’écho dont il aurait dû disposer. Le scandale est pourtant de taille : pas moins de dix-sept pays Européens, ainsi que la Turquie, sont concernés. Des pays de l’OTAN. Mais pas seulement, des pays neutres aussi :

  • pays de l’OTAN concernés [2] : Allemagne, Belgique, Grande-Bretagne, Italie, France, Portugal, Luxembourg, Pays-Bas, Danemark, Norvège, Grèce, Turquie.
  • pays « neutres » : Espagne [3], Chypre, Suède, Suisse, Finlande, Autriche.

Il faut rappeler en préambule le contexte historique qui prévalait il y a 70 ans. A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, l’alliance russo-américaine contre le nazisme laisse rapidement la place aux tensions qui déboucheront sur une « guerre froide » de plus de 40 ans, jusqu’à la chute de l’URSS au tout début des années 90. L’Allemagne vaincue, le nouvel ex-ennemi de l’Occident se nomme le communisme, qu’il faut combattre par tous les moyens pour éviter sa propagation. Le sort d’un certain nombre d’Etats Européens étant plus ou moins scellé depuis la conférence de Yalta en 1945, la manoeuvre envisagée est d’empêcher à tout prix d’autres pays, rattachés à l’Occident, d’être sous influence, occupés ou envahis par l’Union Soviétique. Et si l’invasion ne peut être contrée, de pouvoir résister efficacement depuis l’intérieur à l’envahisseur, à la manière de la Résistance, notamment en France entre 1940 et 1944. Pour beaucoup de pays, en effet, le traumatisme de l’occupation allemande est immense, et l’idée sous-jacente est de pouvoir réagir avec efficience en cas de nouvelle occupation.

La mise en place de Gladio

Les acteurs qui participèrent directement à la mise en place de ces réseaux de combattants dits « stay  behind[4] » sont la CIA (ou l’OSS avant 1947), et le Secret Intelligence Service (SIS ou MI6 Britannique). A chaque fois les techniques utilisées étaient les mêmes. Les services de renseignement oeuvraient à constituer des réseaux distincts chargés de mission d’espionnage, de sabotage ou de subversion. Pour bâtir ces organisations, la CIA, en collaboration avec les services de sécurité des autres pays, recrutaient des individus volontaires, lesquels se chargeaient ensuite d’enrôler à leur tour d’autres agents. Les listes étaient fournies à la CIA et au MI6. Les enquêtes révéleront que le Pentagone disposait également de renseignements sur ces réseaux ; quoi de plus normal, puisque l’OTAN chapeautait le tout. [5] 

Bien évidemment, les membres recrutés devaient être viscéralement anti-communistes. Le plus souvent ils étaient proches de l’extrême droite la plus radicale. En Allemagne, la chaîne de télévision RTL choqua l’opinion publique allemande en 1990 en révélant dans un reportage consacré à Gladio que d’anciens membres de la redoutée Waffen-SS d’Hitler, qui avaient exterminé des communistes sous le IIIème Reich, avaient fait partie de l’organisation stay-behind allemande. Ce fut également le cas de Klaus Barbie. [6] Ailleurs, on retiendra les noms de Stefano Delle Chiaie, de Yves Guérin-Serac (qui fréquentera aussi l’OAS au moment de la crise algérienne) ou encore d’Abdullah Catli.

Il est intéressant de noter que ces réseaux stay-behind étaient étroitement liés entre eux. De par leurs géniteurs commun (CIA, MI6), mais aussi du fait des réunions tenues régulièrement au sein de l’Allied Clandestine Committee (ACC) [7], et des formations et exercices menés sous couvert de l’OTAN. Ces réseaux portaient divers noms (Rose des Vents en France, Aginter Press au Portugal, Absalon au Danemark, Contre-guerilla en Turquie,…) En outre, les membres qui les composaient ne se contentaient pas forcément d’exercer dans un pays en particulier, mais le faisait parfois sur tout ou partie du réseau clandestin, voire hors celui-ci d’ailleurs, notamment en Afrique. Il faut donc voir Gladio comme une unique entité extrêmement organisée, et non comme des petits réseaux isolés, même si seules les personnes situées au sommet de la hiérarchie (CIA et OTAN en tête) avaient une vue globale sur l’organisation.

Concernant le matériel, il était fourni lui aussi par l’OTAN et la CIA : armement léger (armes à feu, mortiers, explosifs), transmission (système Harpoon). Les armes sont dissimulées dans des milliers de caches d’armes en Europe. C’est d’ailleurs parfois à la suite de la mise à jour de certaines de ces caches que les premiers éléments sur ces réseaux remontent à la surface. Ce fut notamment le cas en Allemagne le 26 octobre 1981, où des bûcherons firent l’une de ces découvertes surprenantes. Lors de l’enquête, le garde forestier Heinz Lembke devoilera l’emplacement de 33 caches d’armes.[8] En Grèce, on a estimé par exemple leur nombre à 800. [9]

Un programme américain clairement offensif

Le National Security Council des Etats-Unis [10] (NSC) vota le 18 juin 1948 la directive NSC 10/2, qui créa l’Office of Policy Coordination [11] (OPC), rattaché à la CIA. La directive chargeait l’OPC de « la planification et l’exécution des opérations spéciales », c’est à dire toutes les activités « menées et financées par ce gouvernement contre des Etats ou groupes étrangers hostiles ou en soutien à des Etats ou des groupes étrangers amis, mais qui sont conçues et exécutées de telle manière que l’implication du gouvernement américain n’apparaisse pas aux personnes non autorisées et que celui-ci puisse démentir toute responsabilité le cas échéant. » [12]

Nixon définira plus tard ces actions clandestines comme des « activités qui, bien qu’elles soient destinées à favoriser les programmes et politiques des Etats-Unis à l’étranger, sont planifiées et exécutées de telle sorte que le public n’y voit pas la main du gouvernement américain. » [13]

Nous découvrons ici des méthodes peu orthodoxes, voire carrément fourbes, fomentées au coeur même de l’appareil d’Etat américain, débarassées du filtre du langage officiel de la fameuse « doctrine Truman » de mars 1947. La porte ouverte aux dérapages. Et des déparages, il y en a eus en Europe pendant les quatre décennies suivantes. Peut-on d’ailleurs les considérer comme des accidents alors même qu’ils sont largement suggérés dans les textes fondateurs ?

D’ailleurs, un manuel apparaît également avoir été communiqué aux réseaux stay-behind, notamment en Turquie où il est mis en lumière en 1970, afin d’enseigner de façon plus concrète encore les techniques de lutte : le FM 30-31B. Celui-ci est constesté par la majorité des responsables outre-atlantique. Il n’est effectivement pas glorieux, puisqu’il énonce, dans un langage très cru, tout ce qu’il faut savoir pour des opérations de sabotage, attentats à la bombe, assassinats, torture, terrorisme et trucage d’élections. Un aparté concerne également les techniques d’infiltration préconisées au sein des organisations d’extrême gauche, notamment en vue d’en inciter les membres les plus radicaux à commettre eux même des exactions en vue de légitimer une réponse de la contre-guerilla. [14] Tout ceci nous rappelle furieusement la période contemporaine et la manipulation des « lampistes » [15] appartenant à certains groupes en vue de les pousser à commettre des actes terroristes.

Faute d ‘invasion soviétique, les réseaux s’immiscent dans les processus démocratiques …

Gladio consistait concrètement au départ à « créer des forces destinées à demeurer en sommeil jusqu’à ce que la guerre vienne les activer » ; il faut comprendre par là une invasion soviétique. Dans le contexte historique, ces précautions pouvaient à la limite s’entendre. Mais l’invasion soviétique ne viendra jamais, dans aucun de ces pays. Au lieu d’attendre passivement, « on observe que les mêmes groupes de personnes ou cellules initialement vouées à servir dans le cas d’une guerre commencent à user de leurs forces pour interférer en temps de paix dans les processus démocratiques nationaux« . L’ingérence est notoire. « Cet usage de la force se traduit par une violence allant parfois jusqu’au terrorisme, et rendue possible par le matériel fourni à ces organisations au temps de la guerre froide. Pire encore, dans certains cas, les services de sécurité ont préféré protéger les coupables de crimes afin de préserver leur capacité de combat. » [16] Des actions subversives ou violentes voient alors le jour, dans la plupart des pays concernés.

En France et en Italie, l’opération « démagnétize » est entérinée le 14 mai 1952 par une directive duJCS, le Conseil de l’Etat Major interarmées américain, dans le but de lutter contre l’influence croissante des communistes : « limiter l’influence des communistes en Italie et en France est un objectif prioritaire. Il doit être atteint par tous les moyens » y compris le recours à des opérations de guerre secrète et le terrorisme. Le document poursuivait : « Il n’est pas indispensable que les gouvernements italien et français soient informés du plan « démagnétize » car celui-ci pourrait être perçu comme une violation de leur souveraineté nationale. » C’est effectivement bien là tout le problème : ces opérations, outre le fait qu’elles échappaient naturellement à tout contrôle démocratique, violaient en outre le principe de souveraineté nationale des pays concernés. [17]

Dans l’hexagone, on s’interrogera également sur le putsch des généraux survenu le 22 avril 1961 en Algérie, orchestré notamment par le Général Challe avec l’OAS. L’affaire tourna court, mais tout porte à croire que ce coup d’Etat fomenté contre De Gaulle a reçu l’approbation de la CIA et de son directeur Allen Dulles ainsi que des partisans de la guerre secrète au sein de l’OTAN et du Pentagone. Le Monde écrivit d’ailleurs : « le comportement des Etats-Unis pendant la récente crise ne fut pas particulièrement adroit. Il semble établi que des agents américains ont plus ou moins encouragé Challe  ». [18]

Parmi les coups d’Etat perpétrés par les armées stay-behind, nous pouvons retenir celui du 21 avril 1967 en Grèce, baptisé Prométhée du nom d’un programme conçu par l’OTAN, au terme duquel le Colonel George Papadhopoulos prit le pouvoir. Cette opération, survenue en plein chaos politique en Grèce, visait notamment Georges Papandreou, après que celui-ci eut défié les Américains. Georges Papandreou et son fils Andreas furent neutralisés, et 10 000 citoyens, opposants potentiels, arrêtés et conduits dans des « centres d’accueil.[19] » La dictature des colonels prit fin en été 1974 pendant la crise chypriote.

Un autre coup d’Etat soutenu par les Etats-Unis et avec l’aide du réseau stay-behind turc fut celui orchestré le 12 septembre 1980 en Turquie, au terme duquel le général Evren et l’Armée prirent le pouvoir. Il est intéressant de noter que cette opération fut exécutée pendant un exercice de l’OTAN (Anvil Express) et que l’assistance des Etats-Unis à la Turquie fut largement poursuivie par la suite. [20]

… jusqu’aux pires exactions : assassinats, terrorisme aveugle

Restons en Turquie. La guerre secrète dans ce pays à cheval entre l’Europe et l’Asie fut certainement l’une des plus violentes. Le Général Talat Turhan, qui consacra le reste de sa vie à évoquer l’armée secrète turque après avoir été lui-même torturé par les Loups Gris, accusa les Etats-Unis d’avoir encouragé la violence qui ensanglanta la Turquie dans les années 1970 et qui firent 5000 morts. Evoquant le manuel FM 30-31B, il déclara : « Les suggestions contenues dans ce document, dont la plupart me semblent en totale contradiction avec la Constitution et les Lois, furent presque toutes mises en application à la suite des putsch du 12 mars 1971 et du 12 septembre 1980.  »

Les « Loups Gris » est un mouvement armé néo-fasciste, anti-communiste et anti-Kurdes, étroitement lié à l’armée stay-behind turque « contre-guerilla ». Parmi ses membres célèbres, on peut citer Ali Agça, qui tenta d’assassiner le Pape Jean-Paul II le 13 mai 1981. Abdullah Catli [21], autre membre du mouvement, révéla avoir fourni faux papiers et pistolet à Ali Agça pour cette opération.[22]

La tentative d’assassinat de Jean-Paul II est d’ailleurs un cas d’école de mise en accusation immédiate des Soviétiques, alors que les derniers développements pointent à présent largement du doigt l’implication du réseau Gladio, et par conséquent des services secrets américains, dans une logique de poursuite de « stratégie de la tension » en Italie. On y voit également la connexion étroite entre les réseaux stay-behind de différents pays – Ali Agça du réseau turc agissant au coeur de l’Italie – suggérant là encore une supervision à un niveau supérieur.

En Turquie, on retiendra également les attentats de 1977, où des snipers ouvrirent le feu sur la foule rassemblée sur la place Taskim d’Istambul pour le 1er mai. Le bilan fut très lourd : 38 morts et de nombreux blessés. L’enquête détermina que les coups étaient notamment partis de l’hotel International, lequel appartenait à la compagnie ITT, proche de la CIA et qui s’est progressivement diversifiée dans les « coups tordus ». [23] Aucune réservation n’y était possible depuis trois jours avant les attentats, démontrant une froide préméditation à commettre ces atrocités,communément attribuées aux Loups Gris même si les tireurs n’ont officiellement jamais été identifiés. Le procureur adjoint d’Ankara, Dogan Oez, rendit un rapport en ce sens, impliquant leMIT (renseignements turcs) et la Contre-guerilla, c’est à dire le Gladio Turc. Cette mise en évidence de la vérité a dû déranger : il fut assassiné le 24 mars 1974. [24]

De nombreux attentats furent également perpétrés en Italie dans les années 60, 70 et 80. Attribués aussi rapidement que fallacieusement à des groupes d’extrême-gauche, les investigations ont révélé qu’ils avaient en réalité été perpétrés par l’extrême droite italienne, sous l’égide de Gladio :

  • 12 décembre 1969, les attentats dit de la « Piazza Fontana » (du nom de la place de Milan où l’on déplora le plus grand nombre de victimes) : quatre bombes explosent sur les places publiques à Rome et Milan, tuant 16 civils innocents et en blessant 80 autres.
  • 31 mai 1972, à Peteano, trois membres de la police paramilitaire italienne, les Carabinieri, ont été attirés vers une Fiat 500 abandonnée par un appel anonyme et ont été tués lorsqu’ils ont ouvert le coffre du véhicule en déclenchant la bombe qui s’y trouvait.
  • 28 mai 1974 : une bombe explose lors d’une manifestation anti-fasciste à Brescia, où s’étaient rassemblées plus de 3000 personnes, tuant 8 personnes et en blessant 102 autres.
  • 4 août 1974 : une bombe explose dans le train express Italicus reliant Rome à Berlin, tuant 12 civils innocents et en blessant 48 autres.
  • 2 aout 1980 : le premier jour des grandes vacances d’été en Italie, une explosion ravage la salle d’attente de seconde classe à la gare de Bologne, tuant 85 personnes et faisant 200 blessés.

Après le massacre de la Piazza Fontana en 1969, comme le veulent les règles de la « stratégie de la tension », les services secrets militaires italiens (Servizio Informazioni Difesa) allèrent jusqu’à déposer des bombes dans la villa de l’éditeur gauchiste bien connu, Giangiacomo Feltrinelli, de façon à pouvoir accuser de terrorisme les communistes et plus généralement l’extrême gauche. Cela a naturellement d’abord orienté fallacieusement les investigations dans le sens d’une implication communiste.

Clemente Graziani, haut membre de l’organisation fasciste italienne Ordine Nuovo (Nouvel Ordre) qui cultivait d’étroites relations avec le SISMI (services secrets italiens, mêlés à certains de ces attentats), faisaient par la suite ces déclarations qui font froid dans le dos à propos du terrorisme :

« le terrorisme a évidemment l’inconvénient de tuer aussi des personnes âgées, des femmes, des enfants, […] Des opérations de cette nature sont encore considérées comme des crimes méprisables et abjects, et surtout inutiles pour vaincre un conflit. Mais les standards de la guerre révolutionnaire renversent ces principes moraux et humanitaires. Ces formes d’intimidation terroriste sont aujourd’hui considérées non seulement comme acceptables, mais absolument nécessaires. » [25]

La Belgique connut aussi une vague de terreur inhabituelle entre 1983 et 1985, connues sous le nom de « tueries du Brabant. » Il s’agit d’une série de 16 braquage extrêmement violents, notamment dans des supermarchés, où 28 personnes ont trouvé la mort, dont deux enfants abattus de sang froid. Après les révélations de Gladio en 1990, la justice belge voulu naturellement s’intéresser à la possible implication du réseau belge démasqué, le STC/Mob et le SDRA8, les deux services impliqués dans le Gladio du Royaume. Ceux-ci s’illustrèrent surtout par leur manque total de coopération, refusant de communiquer la liste des membres du réseau, dans laquelle les juges voulurent vérifier notamment la présence d’un homme de très grande taille décrit par de nombreux témoins. Officiellement sollicités, la CIA et le MI6 refusèrent également de communiquer le moindre élément. Pour autant, la piste la plus sérieuse dans la commission de ces faits semble s’orienter vers un groupuscule néo-nazi, le WNP (Westland New Post), qui avait très vraisemblablement des liens avec le SDRA8. [26]

1990 : le scandale fait tâche d’huile en Europe

Fin 1990, le scandale se répand en Europe après les premières déclarations de Giulio Andreotti, Premier Ministre Italien, confirmées rapidement par de nombreux personnages publics et militaires en Europe. Malgré l’ampleur des révélations, très peu des dirigeants alors en place décidèrent d’ouvrir des enquêtes sérieuses ou parlementaires. En Grèce, on se contenta par exemple d’investigations forcément partiales puisque menées par le ministère de la Défense et confiées à un général qui avait servi au sein de l’OTAN ! L’Italie fait là encore figure d’exception. Un rapport de 326 pages fut rendu en l’an 2000. Le rapport expliquait notamment que « ces massacres, ces bombes, ces opérations militaires avaient été organisés, promus, ou soutenus par des hommes à l’intérieur des institutions italiennes, et comme cela a été découvert plus récemment, par des gens liés aux structures de renseignement des États-Unis.  » [27]

Le Général Maletti déclara également lors du procès des attentats de la Piazza Fontana que : « La CIA, appliquant les directives de son gouvernement, voulait créer un nationalisme italien capable de stopper ce qu’elle voyait comme un glissement à gauche, et pour cette raison, elle peut avoir utilisé le terrorisme d’extrême droite… L’impression générale était que les Américains étaient prêts à tout pour arrêter le glissement de l’Italie à gauche. » [28]

false flag

(Image : source)

Le Parlement Européen mit également son nez dans l’affaire, notamment le 22 novembre 1990. Un peu contraint, puisque les douze membres de l’Union Européenne d’alors étaient affectés par le scandale ! Le parlementaire Grec Ephremidis résuma la situation par ces mots : «  le système Gladio a opéré pendant 40 ans sous divers nom. (…) Il a opéré dans la clandestinité et nous pouvons raisonnablement lui attribuer une responsabilité dans tous les actes de déstabilisation, de provocation et de terrorisme commis dans nos pays pendant ces 4 décennies, et dans lesquels il se trouve, directement ou indirectement, impliqué. » Le Parlement adopta une résolution en huit points destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. Elle condamnait d’abord unanimement la création de ces réseaux clandestins, demandait leur démantèlement immédiat, voulait que toute la lumière soit faite sur ces réseaux et notamment de préciser leur composition et leurs actions, recommandait la création de commissions d’enquêtes parlementaires ; au final seuls deux pays, l’Italie et la Suisse, ouvrirent de telles enquêtes. Enfin, dernière résolution, et non des moindre, elle ordonnait au président de la commission de transmettre la résolution au secrétaire Général de l’OTAN, aux Gouvernements des Etats membres, et au gouvernement des Etats-Unis. Sans effet. Les quelques réactions du Pentagone ou de la CIA aux sollicitations européennes frisèrent l’indécence, oscillant entre le « top secret » ou «  il ne reste plus rien dans les archives  », en passant par «  nous n’avons pas connaissance de ces réseaux.  »

Daniele Ganser aura ces mots très justes dans son ouvrage consacré à Gladio qui sert ici de référence principale :

« Dans l’esprit des stratèges de la Maison Blanche, il apparaît par conséquent nettement que la Guerre ne s’acheva pas en 1945. Elle évolua plutôt vers une forme silencieuse et secrète de conflits où les services secrets devinrent les instruments privilégiés dans l’exercice du pouvoir. » [29]

Et c’est bien là tout le problème : ces guerres secrètes échappaient en tout ou partie aux dirigeants des pays concernés, et en tout état de cause elles échappaient totalement à tout contrôle démocratique. Et pour cause : ces actions dignes des « barbouzes » n’auraient non seulement pas été autorisées par les représentants des peuples, mais elles auraient également risqué d’être dévoilées au grand jour, montrant un tout autre visage du « monde libre. »

Certains ayant inspiré ces méthodes ont pu s’inquiéter des dérives de ces services secrets. Ainsi, Georges Kennan, membre du département d’Etat sous Truman, s’abandonna à cette confidence révélatrice : « Après tout, le pire qui puisse nous arriver dans cette lutte contre le communisme c’est de devenir comme ceux que nous combattons. » [30]

Et maintenant ?

Avec le recul que nous avons maintenant sur ces événements, on pourrait faire savoir à Georges Kennan qu’ils furent sans doute pire que ceux qu’ils combattaient. Après les révélations sur Gladio, tous les réseaux, qui opéraient sous la supervision de la CIA et de l’OTAN, c’est-à-dire sous le contrôle d’agents militaires et de renseignement américains, ont été démantelés. Officiellement en tout cas. S’agissant de réseaux de l’ombre, la réalité est peut-être (sans doute ?) toute autre. L’affaire de Susurluk en 1996 tend à montrer que des collusions ont continué d’exister entre l’Etat et une certaine forme de terrorisme fabriqué, au moins en Turquie. [21]

Par ailleurs pourquoi les Etats-Unis se seraient-ils séparés du jour au lendemain d’une arme aussi précieuse, qui a autant servi ses funestes intérêts en Europe ?

La plupart de ces événements ont d’ailleurs pris un sens des décennies plus tard, lorsqu’ils ont été analysés, vérifiés, recoupés par quelques chercheurs courageux, comme Daniele Ganser. L’Histoire, « ce grand courant sous-jacent souvent silencieux et dont le sens ne se révèle que si l’on embrasse de larges périodes de temps » avait si justement écrit Paul Valéry. Mis bout à bout, ces événements forment un ensemble cohérent d’agissements subversifs et criminels indignes des pays du « monde libre » qui les a pourtant inspirés et mis en oeuvre, Etats-Unis en tête. Il est également intéressant de noter que les opérations « sous faux pavillon » faisaient finalement partie intégrante de la panoplie d’actions menées par Gladio, puisque l’objectif de la terreur engendrée était notamment de faire lâchement porter le chapeau à l’adversaire d’alors. Ce que l’on aurait pu, il y a quelques années encore, qualifier naïvement de « théories du complot » a pourtant bien été mis en oeuvre dans Gladio, puisque ces réseaux constituaient finalement en eux-même un vaste complot visant à discréditer le communisme.

On peut se demander, en guise de conclusion, comment appréhender les événements récents du type de ceux commis par Gladio en Europe de l’Ouest durant ces quatre décennies. Jusqu’à quel point va, de nos jours encore, la tromperie ? Sommes nous sûrs de disposer de tous les éléments pour analyser ces événements sur lesquels nous n’avons que peu de recul, les comprendre, en identifier les réels responsables, les instigateurs ? Qu’Al-Qaïda, par exemple, ait été créé et utilisé par les renseignements américains n’est maintenant plus un secret pour personne, surtout depuis qu’Hillary Clinton s’en est fait l’écho publiquement. Quid alors des attentats du 11 septembre 2001, imputés au même Al-Qaïda et alors que le FBI n’a jamais réussi à impliquer son chef historique, Oussama Ben Laden [31] ? Et le providentiel Etat Islamique, qui va de conquêtes rapides en surprenantes prises de guerre, d’où vient-il ? Qui le finance ? Qui le laisse manoeuvrer dans cette région du monde que d’aucuns aimeraient voir de longue date remodelée selon leurs intérêts ? Ailleurs, qui a commencé à tirer sur la foule réunie place Maidan le 20 février 2014, déclenchant une riposte policière dont les conséquences ont ensuite embrasé l’Ukraine ? Où sont les « preuves », non dévoilables au nom d’un pratique mais intenable « intérêt national », que certains pro-occidentaux prétendent, une fois de plus, posséder à l’encontre du camp opposé ? En Ukraine encore, qui a abattu le vol MH17 et tenté les mêmes manipulations de l’opinion publique avec des « preuves » que l’on attend encore, comme celles censées prouver la culpabilité de Ben Laden dans les attentats du 11 Septembre 2001 ? A qui tous ces événements dramatiques profitent-ils ?

Autant de questions qu’il convient de se poser, pour tenter d’y trouver des réponses ; sans à-priori et de manière dépassionnée, l’Histoire de Gladio nous apprend à rester humbles. Cela nécessitera du recul et prendra encore du temps, mais tout ceci est indispensable pour que certains éléments au sein de nos démocraties présentées comme modèles cessent d’utiliser la tromperie à l’égard des citoyens, ces « sans dent » quantité négligeable et sacrifiables à volonté sur l’autel d’une suprématie économique inhumaine défendue par une idéologie guerrière d’un autre temps. Et pour initier ce changement, ces mêmes citoyens doivent être informés de ces méthodes honteuses. Car comme l’écrivait Arthur Rowse « Aussi longtemps que le public américain restera dans l’ignorance de ce chapitre noir des relations étrangères américaines, les agences qui en sont responsables ne subiront que peu de pression pour modifier leurs méthodes. » [32]

Foofighter  | 17 avril 2015

Notes :

[0] L’article qui en découle est basé en grande partie sur l’excellent ouvrage de Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest » (Ed. Demi Lune, aout 2011). Daniele Ganser est notamment professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bâle.

[1] Gladio signifie « le glaive » en Italien

[2] l’OTAN a été créé le 04 avril 1949 à Washington. Son siège a été installé à PARIS, puis déménagé à Bruxelles après que le Général De Gaulle ait fait sortir la France de « l’Alliance » (07 mars 1966). Neuf pays Européen ont intégré l’organisation dès sa fondation (Belgique, Grande-Bretagne, Italie, France, Portugal, Luxembourg, Pays Bas, Danemark et Norvège. La Grèce et la Turquie les rejoindront rapidement (1952), suivis par l’Allemagne (1955).

[3] L’Espagne n’intégrera l’Alliance qu’en 1982. Il s’agissait par conséquent d’un pays neutre vis à vis de l’Alliance, même si Franco qui a tenu le pays pendant près de 40 ans jusqu’en 1975 bénéficiait du soutien des autorités américaines.

[4] « Stay-Behind » [« restant en arrière »] : se dit de réseaux situés derrière la ligne de front, chargés d’opérations subversives, de sabotage, et de toute opération destinée à lutter contre l’ennemi de l’intérieur. L’appellation est presque abusive dans le cas des armées Gladio, puisque les membres de ces réseaux, s’ils ont agi selon les prérogatives envisagées en territoire occupé et en temps de guerre, ne l’ont fait qu’en territoire ami et uniquement en temps de paix.

[5] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest » , p 13-14

[6] Ibid, p 262

[7] ACC : le « Comité clandestin allié », second centre de commandement au sein de l’OTAN, se réunissait plusieurs fois par an en son siège européeen (Paris, puis Bruxelles à compter de 1966)

[8] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest » , p 282

[9] Ibid, p 297

[10] NSC : le « Conseil National de Sécurité » a pour but de conseiller et d’assister le Président des Etats Unis dans ses choix de politique étrangère

[11] OPC : le « Bureau de Coordination des Politiques » comprenait des représentants du département d’Etat, de la Défense et la CIA

[12] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest » , p 90-91

[13] Ibid, p 62

[14] Ibid, p 315-319

[15] Le terme « lampiste » est notamment utilisé par Webster G. Tarpley et désigne un bouc émissaire facilement manipulable. On peut aussi les appeler fusibles, pigeons ou idiots de service. Leurs capacités intellectuelles doivent être limitées et leur crédibilité immense. Ils sont manipulés et poussés à passer à l’action, alors même qu’ils ne disposent initialement ni des idées, ni des compétences, ni des moyens de le faire. Les meilleurs candidats au rôle de lampistes sont psychotiques, psychopathes ou sociopathes. Il peut s’agir de fanatiques débordant d’énergie et d’intentions criminelles, ou bien d’idéologues pathétiques. Ils sont souvent déboussolés, bons à rien et ne réussissent généralement rien de ce qu’ils entreprennent. « La terreur fabriquée made in USA », Webster G. Tarpley, Ed Demi-Lune, p108

[16] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest », p 13-14

[17] Ibid, p 109

[18] Ibid, p 140-141

[19] Ibid, p 301-302

[20] Ibid, p 321

[21] Abdullah Catli est décédé le 03 novembre 1996, à Susurluk en Turquie, dans un accident de voiture retentissant. En effet, sur les trois occupants tués, figuraient Husseyin Kocadag, haut responsable de la police, Abdullah Catli, et la petite amie de ce dernier, Gonca Us, ancienne miss Turquie ayant intégré des réseaux mafieux. Le seul survivant était un député conservateur, Sedat Bucak. L’ex Premier Ministre Bulent Ecevit déclara à la suite devant le Parlement  : « Cet accident met en lumière les connexions les plus troubles existant au sein de l’Etat. »

[22] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest », p 323-324

[23] ITT (International Telephone and Telegraph), est soupçonnée notamment d’avoir participé, d’une manière ou d’une autre, à l’assassinat de Salvador Allende en 1973 et au coup d’Etat ayant installé Pinochet au pouvoir la même année. A ce sujet voir par exemple Wikipédia)

[24] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest », p 323-324

[25] Commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme en Italie et sur les causes de l’échec dans l’arrestation des responsables des tragédies : tragédies et terrorisme dans l’Italie de l’après-guerre à 1974. Voir : http://www.silviacattori.net/spip.php?article5650

[26] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest », p 196-200

[27] Commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme en Italie et sur les causes de l’échec dans l’arrestation des responsables des tragédies : tragédies et terrorisme dans l’Italie de l’après-guerre à 1974. Voir : http://www.silviacattori.net/spip.php?article5650

[28] Ibid

[29] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest », p 88

[30] Daniele Ganser, « les armées secrètes de l’OTAN : réseaux stay-behind, Gladio, et terrorisme en Europe de l’Ouest », p 92

[31] Voir également ce lien

[32] Arthur Rowse est ancien employé du Washington Post, et l’un des rares Américains à avoir évoqué Gladio. L’extrait provient de l’un de ses articles. Voir :http://www.silviacattori.net/spip.php?article5650

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