Histoire des tentatives américaines de révolutions régionales

Le scénario de déstabilisation le plus important qui pourrait jamais se produire en Asie centrale, c’est un printemps arabe – comme événement qui ravagerait la région et bouleverserait de manière irréversible l’équilibre politique existant. L’aspect intéressant de cette possibilité est qu’elle a été effectivement tentée deux fois auparavant, avant même que le printemps arabe ne se déroule. Avant d’entrer dans les détails et ré-examiner quelques aspects négligés de l’histoire, il est important de rappeler au lecteur que les États-Unis se sont toujours efforcés d’impulser des transformations de pouvoir à l’échelle régionale.

Le premier succès US s’est produit en 1989, lors du Printemps des nations qui, rétrospectivement, peut être considéré comme le premier Printemps arabe, mais en beaucoup plus calme que ce qui est arrivé 22 ans plus tard. La série d’événements les plus proches du Printemps arabe sont les guerres yougoslaves, qui étaient à leur manière une réaction en chaîne aux conflits conventionnels et non conventionnels nés lors des mouvements d’indépendance de 1991, autrement définis par l’auteur comme le Printemps balkanique. Parce que les mouvements sociaux anti-gouvernementaux à grande échelle (comme contre le centre fédéral de Belgrade) ont précédé le déclenchement de guerres sales, le Printemps des Balkans peut être défini comme le précurseur spirituel du Printemps arabe.

Le Printemps soviétique

Chacune de ces deux situations déstabilisantes – le Printemps des Nations et le Printemps balkanique – a contribué à ajouter de la masse critique pour le Printemps soviétique dans lequel certaines des Républiques (notamment baltes) étaient déjà engagées. L’effet de pré-conditionnement était de rendre le sentiment d’indépendance de ces territoires comme imminent et irréversible à l’ensemble de la population (à la fois dans les républiques ciblées et dans l’URSS en général), et d’utiliser ce sentiment pour que cette conclusion préétablie ne soit rien de moins que le résultat naturel d’un processus pro-démocratique plus vaste, sorti de nulle part et balayant le monde. Le plan américain s’est révélé un succès retentissant, au delà des espérances, quand l’URSS s’est dissoute précisément le long de ses frontières internes, comme les États-Unis l’espéraient. L’étape suivante était d’essayer de reproduire ce processus dans la Fédération de Russie nouvellement indépendante, et de porter un coup fatal au pays qui a constamment résisté à la voie de la domination mondiale anglo-saxonne depuis au moins ces trois derniers siècles.

La Parade de la souveraineté

Toujours ivre de l’après-indépendance et de l’euphorie démocratique qui l’avait infectée, la nouvelle direction russe a été dupée par ce qui a été appelé la Parade de la souveraineté. Les conseillers américains qui travaillaient avec le gouvernement en ces temps-là ont réussi à convaincre Eltsine qu’il devrait laisser les constituants des États fédéraux recevoir autant de souveraineté qu’ils pourraient avaler. Ils s’attendaient à ce que cela conduise certains d’entre eux jusqu’à une indépendance de facto.

Le Tatarstan, le Bachkortostan, la Yakoutie et la Tchétchénie étaient les plus éligibles d’entre eux, avec les trois premiers considérablement bien dotés en pétrole, gaz et autres réserves minérales.
Réalisant tardivement le piège stratégique qui leur était tendu, Eltsine et son cabinet ont travaillé dur pour réintégrer ces entités sous l’égide du gouvernement fédéral et, après de nombreuses négociations et concessions politiques, ils ont atteint cet objectif partout, sauf en Tchétchénie. Certes, la Yakoutie devait quelque peu réémerger avec un autre type de problème à la fin des années 1990 et au début des années 2000, lorsqueMikhaïl Khodorkovski a essayé d’en faire son propre fief. Néanmoins, pour la portée de cette analyse autour de la guerre hybride, on peut considérer ce problème comme n’étant plus du même type en termes de risque que ceux décrits précédemment (étant entendu que la nature de la menace a été transformée en quelque chose d’autre hors des limites de la guerre hybride).

Les guerres tchétchènes

Dans le cadre de l’initiative fédérale visant à reprendre le plein contrôle sur les entités constitutives du pays, Moscou a décidé d’intervenir en Tchétchénie après que ce dernier territoire avait refusé de réintégrer et ait insisté pour que son indépendance de facto puisse être légalement reconnue. Réévaluées à partir du spectre des guerres hybrides et en se rappelant les leçons précédentes en Europe, les troublantes guerres tchétchènes montrent de fortes nuances (le wahhabisme de la Tchétchénie et l’indépendance de facto qui s’en est suivie) par rapport au scénario de guerre hybride yougoslave, dans lequel un mouvement social de masse a conduit à une guerre non conventionnelle ultérieure. La nature spécifique de chaque conflit est différente, bien sûr, mais les similitudes globales, que les observateurs ne doivent pas perdre de vue, sont que le processus actif de désintégration fédérale le long de frontières administratives préétablies avait migré des Balkans vers le nord du Caucase, ciblant une entité beaucoup plus faible pour tenter de démanteler le plus grand État du monde.

En approchant le conflit d’un point de vue structurel plus large, il ne doit pas être considéré comme un hasard que la guerre hybride menée contre la Fédération de Russie soit intervenue immédiatement après l’échec des révolutions de couleur dites de la Parade de la souveraineté, qui cherchaient à déclencher le processus de démembrement par des moyens relativement plus pacifiques. Conformément au continuum stratégique détaillé dans ce travail, il n’y a pas de doute que les guerres tchétchènes étaient censées être l’instant Yougoslave de la Russie, et que les processus incontrôlables destinés à libérer pleinement la violence devaient se propager à partir du tremplin du Caucase du Nord et infester tout le reste du pays, ressuscitant la Parade de la souveraineté sous une bannière beaucoup plus agressive.

C’est la vraie raison pour laquelle Moscou s’est senti obligé d’intervenir au niveau fédéral en Tchétchénie en 1994, afin de contenir les problèmes chaotiques de la république à la suite de cette impasse. Lorsque Shamil Basayev et son armée terroriste ont envahi le Daghestan en août 1999, cela comportait un risque évident pour la sécurité nationale du reste de la Russie. Par conséquent, une seconde intervention fédérale a été lancée pour faire face au problème sécession-terrorisme, une fois pour toutes.
Le raisonnement stratégique derrière le printemps d’Asie centrale

Le président Poutine en a fait un point fort de son héritage : apporter enfin la paix, la stabilité et le développement dans la région du Nord Caucase aux abois («la Yougoslavie de la Russie»). Ayant réussi dans cette tâche gigantesque, il a pleinement garanti l’intégrité du pays et éliminé les menaces de guerre hybride jouant contre la survie de l’État. En conséquence, les États-Unis ont improvisé une stratégie de révolution régionale expansive pour cibler le ventre vulnérable de la Fédération de Russie en Asie centrale. La Révolution bulldozer d’octobre 2000 en Serbie a prouvé l’efficacité des modifications tactiques que les États-Unis avaient rationalisées autour des technologies de Révolution de couleur, et cela a ravivé l’espoir de les utiliser pour déstabiliser la Russie.

Les États-Unis, ayant compris la difficulté à le faire directement de l’intérieur du pays à ce moment-là (de plus, ils progressaient déjà dans leur opération spéciale de changement de régime avec Khodorkovski), il a été décidé de commencer une série de révolutions de couleurs dans l’espace post-soviétique, dans le but d’enfermer le pays au moyen d’un mur de gouvernements pro-occidentaux le long de la périphérie européenne et de le menacer avec un espace chaotique de désordre le long de ses frontières en Asie centrale. Stratégiquement parlant, même si l’opération Khodorkovski n’a pas réussi, les leçons apprises avec les Révolutions de couleur sur chacun de ces champs de bataille pourraient être appliquées lors de l’élaboration d’une campagne améliorée contre la Russie dans un futur proche.

Considérées en termes de progression chronologique, les trois Révolutions de couleur des années 2000 situées dans la sphère post-soviétique étaient:

  • La Révolution des roses de la Géorgie en 2003;
  • La Révolution orange en Ukraine en 2004;
  • et la Révolution des tulipes au Kirghizistan en 2005.

Vu sous un autre angle, les États-Unis ont attaqué asymétriquement la périphérie de la Russie à travers le Caucase, en Europe orientale et en Asie centrale en implantant des gouvernements pro-américains dans chacune de ces régions. En raison des spécificités géopolitiques, il était peu probable que les événements dans le Caucase et en Europe orientale puissent se propager de manière contagieuse et destructrice comme ils l’auraient fait en Asie centrale. Donc, compte tenu de l’élan stratégique qu’a été la dynamique évidente des trois révolutions de couleur successivement réussies, il peut être évalué (comme on le verra ci-dessous) que les événements de 2005 au Kirghizistan ont été lancés avec un objectif de changement de régime régional à l’esprit.

Le moment de l’Échec

La Révolution des tulipes

La Révolution des tulipes était censée être le catalyseur qui conduirait à la transformation définitive de la région d’Asie centrale soit en réserve pro-américaine de «-stans» – ou l’accomplissement chaotique des Balkans eurasiens selon le théorème de Brzezinski –, soit en un désastre pour la sécurité nationale russe. Le changement de régime a commencé à la fin mars 2005, lorsque des éléments anti-gouvernementaux ont envahi les rues des grandes villes du pays (à la fois dans le nord et dans le sud) demandant d’invalider les résultats des élections parlementaires du mois précédent.
La situation a atteint son paroxysme quelques jours plus tard, lorsque des dizaines de milliers d’émeutiers ont pris d’assaut les bâtiments du gouvernement à Bichkek [au Kirghizistan, NdT] et que le président Akaïev a fui le pays pour le Kazakhstan le 24 mars. La vitesse à laquelle l’opération de changement de régime s’est propagée et la violence avec laquelle elle a eu lieu ont créé un nouveau précédent pour les Révolutions de couleur, et cela se révélera être la norme générale pour les modifications tactiques qui viendraient plus tard (par exemple Euromaïdan).

L’événement d’Andijan

Ce qui est le plus frappant à propos de la Révolution des tulipes, cependant, c’est le risque très réel d’expansion régionale. L’incident d’Andijan,intervenu un peu plus d’un mois après en Ouzbékistan voisin, est souvent analysé comme un événement tout à fait distinct. En réalité, il était intimement lié avec les événements dont on vient de parler au Kirghizstan. Bien que les détails soient troubles, ce qui a généralement été mis en place et ce qui est largement accepté par tous les observateurs, est qu’une manifestation anti-gouvernementale a soudainement surgi dans la ville d’Andijan, dans la vallée de Ferghana, et que le gouvernement a réagi avec force pour l’écraser.

Les États-Unis et leurs alliés occidentaux ont durement critiqué Tachkent pour ce qu’ils ont affirmé être un massacre de civils et / ou de manifestants pro-démocratiques, tandis que les autorités ouzbèkes ont répliqué qu’elles n’avaient rien fait d’autre que d’arrêter un soulèvement terroriste du Mouvement islamique pour l’Ouzbékistan et d’Hizb ut-Tahrir. Dans les retombées de l’événement, Tashkent a exclu la base militaire américaine qui se trouvait dans le pays et a brièvement commencé à courtiser le soutien de Moscou, qui a ostensiblement été d’accord avec la version gouvernementale des événements et a soutenu l’Ouzbékistan au milieu de la critique internationale le visant.

Explication des événements d’Andijan

Pour comprendre le contexte stratégique et régional dans lequel ces événements ont eu lieu, et venant juste sur les talons de la réussite du changement de régime au Kirghizistan, il est évident qu’Andijan était censé être la première étape dans une révolte à l’échelle de toute la vallée de Ferghana qui devait mettre Karimov à genoux. La seule raison pour laquelle elle a été interrompue est l’exemple très fort et inoubliable donné par l’armée ouzbèke, qui a frappé de peur les cœurs de tous les autres conspirateurs encore empreints d’arrière-pensées, et cela a également envoyé aux civils le message sans équivoque qu’ils ne devaient pas se laisser manipuler en devenant des boucliers humains protestataires derrière lesquels les terroristes pourraient se cacher.

On peut dire que l’Ouzbékistan n’a pas encore connu de répétition des événements d’Andijan. En même temps, cependant, les histoires de bouche-à-oreille qui se propagent sur la répression gouvernementale qui a tué collatéralement une quantité indéterminée de civils dupés, inspirent un certain niveau de ressentiment anti-gouvernemental chez quelques éléments de la population, qui ne peuvent pas comprendre que les terroristes ont trompé les gens bien intentionnés pour en faire leur chair à canon. Cela ne veut pas dire que l’écrasement du terrorisme par Tachkent était contre-productif, mais qu’il y a eu des effets indésirables involontaires qui ont attisé le mécontentement de certains segments à l’égard des autorités, alors que certaines formes de représailles violentes sont inéluctables (peu importe si elle est justifiée ou qui est la cible).

La deuxième défaillance

La première Moubarak

La tentative suivante pour provoquer un printemps en Asie centrale a eu lieu cinq ans plus tard, en 2010, ciblant une fois de plus la vallée géo-critique de Ferghana. Cette fois, il y avait une révolution de couleur contre le leader imposé par la précédente, le président Bakiev, qui s’est fait aspirer rapidement dans un conflit ethnique entre les Kirghizes et les Ouzbeks dans la partie sud du pays. Que ce soit par hasard ou non, cela a également eu lieu au printemps. Bien qu’il puisse sembler étrange que les États-Unis provoquent une révolution de couleur contre leur propre homme de paille, le concept n’est en réalité pas aussi conspirationniste que l’on peut le penser au premier abord.

Bakiev avait un penchant pour l’enrichissement et le clientélisme bien pire que celui de son prédécesseur, et le caractère flagrant de son comportement avait commencé à provoquer une véritable animosité parmi les masses. Les États-Unis ne se soucient pas de ce que fait l’un de leurs mandataires pendant son temps libre tant qu’il reste fidèle à Washington, mais les actions de Bakiev ont commencé à mettre en danger l’influence des États-Unis dans le pays et, par conséquent, dans toute l’Asie centrale. Si un mouvement légitime du peuple s’était levé et avait renversé le gouvernement sans que Washington puisse intervenir secrètement et détourner le processus pour promouvoir ses propres intérêts, les États-Unis auraient subi une retraite stratégique embarrassante qu’ils n’auraient éventuellement pas été en mesure de récupérer.

À bien des égards, cette logique stratégique ressemble à l’affaire plus connue du président égyptien Moubarak, avec un brusque changement d’alliance des États-Unis dans les premiers jours du théâtre des révolutions de couleurs dites du Printemps arabe. Tout comme Bakiev, il est devenu inévitable que de plus en plus de ressentiments contre Moubarak finiraient par prendre la forme de l’expulsion de l’influence américaine le moment venu, ce qui veut dire, dans le cas de l’Égypte, une transition inévitable de leadership avec le décès à venir de l’homme d’État âgé (alors que dans le cas du Kirghizistan, on a eu une révolution de couleur).

Dans les deux cas, cependant, le dénominateur commun est que les États-Unis ont préventivement déployé le mécanisme de changement de régime dans le but de créer une couverture plausible pour apaiser les volontés populaires, tandis qu’ils travaillaient pour imposer leur nouvel homme de paille. Washington n’a pas réussi au Kirghizstan (comme cela sera exploré), alors qu’ils ont temporairement réussi un an plus tard en Égypte et dans d’autres pays ciblés par les printemps arabes. Concernant les printemps d’Asie centrale, il est important de comprendre que les États-Unis avaient attendu l’occasion de retenter une opération régionale de changement de régime, et l’opération Moubarak 1ère leur en a fourni une justification pratique et présentable au public. Même si cela n’avait pas été la corruption notoire et bien connue de Bakiev, les États-Unis auraient trouvé une autre raison pour susciter une déstabilisation sociale en Asie centrale.

L’application centre-asiatique de la stratégie de revers de Brzezinski

Cela met l’accent sur les plans géostratégiques des États-Unis en Asie centrale et ce qu’ils essayaient exactement de provoquer en 2010. La deuxième révolution de couleur kirghize était différente de la précédente en cela qu’elle avait plus un caractère géo-ethnique ou, pour le dire plus simplement, qu’elle employait des conflits régionaux ethniques pour obtenir un effet dévastateur. L’effondrement de la loi et de l’ordre a vu le sud du Kirghizistan pratiquement en sécession du reste du pays, avec la région nord impuissante à influencer les événements dans la vallée de Ferghana. Cela a créé un vide sécuritaire qui a permis à une haine ethnique préexistante de se mettre en ébullition avec une grande violence, et les affrontements kirghizes-ouzbeks résultants ont fait craindre un nettoyage ethnique. Au total, 400 000 Ouzbeks ont été déplacés et 100 000 d’entre eux ont fui en Ouzbékistan, avec un nombre de décès estimés entre 1000 et 2000 personnes.

À ce moment, il est pertinent de dire quelques mots au sujet de la minorité ouzbèke au Kirghizistan, qui représente environ 14,3% de la population. La grande majorité d’entre eux vivent dans les villes de la Vallée de Ferghana à Jalal-abad et Osh, à seulement une poignée de kilomètres de la frontière ouzbèke. Leur curieux placement au Kirghizstan et non en Ouzbékistan est dû à la délimitation des frontières de l’Asie centrale issue de l’ère soviétique dans les années 1930, qui ont divisé arbitrairement les frontières internes indépendamment des groupes ethniques. Cela a conduit à une situation fréquente, où de nombreux groupes ethniques ont été coupés de leur république en titre, et dans ce cas, cela se manifeste par des Ouzbeks incorporés au Kirghizistan et pas à l’Ouzbékistan. La stratégie ici est de maintenir une stratégie de la tension à faible échelle entre les entités régionales afin que les conflits locaux nécessitent intrinsèquement une intervention politique du centre de l’Union, Moscou, dans la gestion des conflits et lui permettre de tirer continuellement parti de son influence.

La gestion éthno-politique machiavélique de Staline était viable tant que les républiques d’Asie centrale sont restées une partie de l’Union soviétique, mais après la rupture inattendue qui a eu lieu des décennies plus tard, cet état de choses est devenu un facteur très déstabilisant dans les relations régionales. Aggravant cela, la migration interne de beaucoup d’Ouzbeks dans les parties administrées par les Kirghizes dans la vallée de Ferghana pendant la période soviétique a accentué le déséquilibre ethnique et créé une situation post-indépendance où certaines parties de la République fonctionnent plus comme des extensions du Grand Ouzbékistan que comme un Kirghizistan unifié. La montée du sentiment nationaliste parmi les communautés kirghizes et ouzbèkes dans les décennies qui ont suivi a transformé toute la vallée de Ferghana en une poudrière ethnique, et la Révolution de couleur de 2010 a été l’étincelle qui y a partiellement mis le feu.

L’objectif américain était à l’époque que la situation devienne totalement ingérable et chaotique, avec l’espoir que le nettoyage ethnique prévu des Ouzbeks inciterait une intervention classique soit de la Russie et / ou de l’Ouzbékistan pour rétablir l’ordre. Ceci, bien sûr, n’aurait pas résolu quoi que ce soit, n’aurait fait qu’aggraver la situation et serait devenu un piège stratégique pour un pouvoir essayant de stabiliser la vallée de Ferghana. Pendant un moment, il a semblé que les États-Unis obtiendraient exactement ce qu’ils voulaient, quand l’Ouzbékistan semblait submergé par le flot des réfugiés et que le gouvernement kirghize par intérim demandait directement  une intervention de l’OTSC dirigée par la Russie. Heureusement, tous les côtés ont gardé la tête froide. La direction ouzbèke a semblé comprendre les risques de bourbier prévisible si elle intervenait en occupant et éventuellement en annexant le territoire kirghize. Quant à la Russie, elle a demandé une clause juridique dans l’OTSC pour s’abstenir de tomber dans ce qui a certainement été un piège construit par Brzezinski. Le renforcement rapide du gouvernement intérimaire a également permis aux autorités nationales de réaffirmer régulièrement leur contrôle et de stabiliser les conditions dans lesquelles elles avaient initialement demandé l’intervention russe.

En regardant en arrière, il a fallu beaucoup de chance pour éviter une plus grande conflagration en Asie centrale en 2010, puisqu’un seul faux pas majeur de la part de l’une des parties impliquées aurait pu déclencher une réaction en chaîne de réponses de ses homologues, culminant dans un conflit régional qui aurait été désastreux pour tous. La différence entre la Révolution de couleur de 2010 et la précédente se résume à une concentration de l’attention sur la guerre ethnique. La Révolution de couleur de 2005 a plutôt été une conception idéologique de changement de régime. Les événements en 2010 ont tenté de capitaliser sur la composante ouzbèke et ont démontré que les États-Unis avaient étudié la région en profondeur afin d’élaborer une stratégie plus efficace de déstabilisation. Par hasard, si on peut dire, leurs plans ont mal tourné au dernier moment et l’intervention russe recherchée et / ou celle des Ouzbeks ne s’est jamais matérialisée, mais on est passé dangereusement près et cela aurait fondamentalement perturbé le monde multipolaire précisément au moment où il a le plus besoin d’être unifié.

Contexte régional-stratégique

Avec la sagesse rétrospective du recul, le deuxième Printemps d’Asie centrale (les événements de 2010) peut avoir été délibérément programmé pour coïncider avec le Printemps arabe un an plus tard, afin de libérer la déstabilisation géopolitique maximale contre les centres multipolaires de la Russie, la Chine et l’Iran, les cibles indirectes mais principales de chaque opération régionale de changement de régime. Si un succès lors du Printemps d’Asie centrale avait précédé le Printemps arabe, alors il est facile d’imaginer à quel point cela aurait été délicat pour le monde multipolaire. Il n’y aurait eu aucun moyen pour l’une des cibles indirectes parmi les grandes puissances de se confronter simultanément à ces défis. Le chaos qui aurait pris racine dans l’espace géostratégique entre elles aurait été sans précédent, et surtout l’Iran, le plus vulnérables des trois géopolitiquement, aurait été flanqué des deux côtés par des guerres hybrides en cours.

Rappelez-vous le contexte international de 2010-2011. L’Iran était encore considéré par beaucoup comme l’ennemi le plus détesté des États-Unis sans qu’il ne se passe une semaine avec un rapport non confirmé aux États-Unis, en Israël et dans les États du Golfe d’une planification d’attaque conventionnelle contre lui. La tension entre Washington et Téhéran était donc bien présente à l’époque. On peut donc présumer que les deux scénarios régionaux de guerre hybride (Asie centrale et Proche-Orient) ont été mis en place pour déstabiliser et finalement renverser le gouvernement en Iran. Ce ne fut que l’année précédente, en 2009, que les États-Unis ont lancé la Révolution verte contre l’Iran. Il est  évident qu’ils étaient déjà en train de jouer avec l’idée de stratégies asymétriques de changement de régime. Relativement à cet événement, la leçon que les États-Unis ont tirée des révolutions de couleur qui ont échoué, c’est qu’elles doivent être transformée en réussite par une guerre non conventionnelle (qui n’a pas eu lieu dans le cas de la Révolution verte). Donc dans un sens stratégique, le changement de régime qui a échoué en Iran a aidé les États-Unis à perfectionner leur stratégie pour le Printemps arabe.

Dans une réalité réinventée, si l’Iran était tombé quelque part entre 2009 et aujourd’hui, alors tout l’espace entre l’Afrique du Nord et l’Asie centrale aurait été réorganisé, potentiellement avec un Moyen-Orient divisé le long des lignes des infâmes Frontières de sang des cartes de Ralph Peters. Pour le dire autrement, les Balkans eurasiens de Brzezinski seraient passés d’une stratégie théorique à une loi de la réalité avec son principe de conflits basé sur l’identité et de fragmentation résultante des États, et aurait été validée en tant que poisson pilote indéniable des événements géopolitiques. Analysé de ce point de vue, le second Printemps d’Asie centrale, qui a échoué, prend une toute nouvelle signification, si on le voit dans le cadre d’une opération de changement de régime trans-régionale coordonnée et synchronisée (la plus vaste jamais tentée en termes géographiques) et non pas comme une énième déstabilisation accidentelle. La chose la plus troublante au sujet des deux révolutions de couleurs kirghizes et des tentatives infructueuses pour lancer un Printemps d’Asie centrale est que les vulnérabilités socio-politiques qui leur sont associées existent toujours et ont même été qualitativement renforcées dans une certaine mesure. Il est donc plus probable que jamais que les États-Unis vont essayer une troisième fois, dans le futur.

Andrew Korybko
Article original  publié le 15 Avril 2016 sur le site Oriental Review
Traduit par le blog http://versouvaton.blogspot.fr

Andrew Korybko est un commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie Guerres hybrides: l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici
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