« O JERUSALEM
Dix jours passés à Jérusalem avec Adel Hakim pour les répétitions d’Antigone et de Rose et Jasmin. Les deux spectacles vont faire l’ouverture de la Manufacture des œillets à Ivry, le 4 janvier 2017. Je reviendrai plus longuement sur la genèse du dernier spectacle dans mes prochaines chroniques. » (M. K. 23 décembre 2016)

 Hébron, la Mosquée d’Abraham Photo: DR

Hébron est un condensé de la folie et de la démence dans laquelle les religions précipitent parfois les hommes.

La ville située en Cisjordanie, abrite un édifice hérodien, monumental.
On ne sait pas comment, ni quand, des religieux ont décidé que cet édifice païen abritait les tombes d’Abraham, Sarah, Isaac, Jacob, et Léa ; et une autre tradition juive assure qu’ils reposent aux côtés d’Adam et d’Ève.

Quand la Palestine [1] tombe sous la domination de Byzance [2], le caveau des Patriarches est transformé en église par Justinien. A leur tour, les Arabes s’emparent du pays et érigent une mosquée à la place de l’église et donnent le nom d’Abraham « al-Khalil » [3], à la ville. L’Islam se greffe sur la tradition juive.

Les Croisés déboulent, Godefroy de Bouillon baptise la ville « Castellion Saint Abraham ». Il convertit la mosquée en église et chasse les Juifs de la ville [4].

Saladin reprend la ville aux Croisés, l’église est convertie en mosquée [5].

En 1967, à l’issue de la guerre des six jours, Hébron est occupée par l’armée israélienne.
En 1968, les Juifs obtiennent l’autorisation de prier dans le Caveau des Patriarches réservé aux Musulmans depuis le XIIe siècle.

Un an plus tard, en 1969, un groupe de colons juifs du mouvement Gush Emunim s’installe à nouveau à proximité d’Hébron, dans la colonie de Kiryat Arba.

Gush Emunim est un mouvement religieux juif qui considère que la Judée et la Samarie, c’est à dire la Cisjordanie, ont été concédées par Dieu aux colons juifs.

Le 25 février 1994, Baruch Goldstein, un terroriste religieux israélien qui se définissait comme fidèle du rabbin Meir Kahane, ouvre le feu sur des fidèles musulmans en prière dans la mosquée d’Ibrahim. Il tue 29 personnes et en blesse 125 autres. A l’issue de ce massacre, une synagogue est installée dans le caveau des Patriarches, à proximité de la Mosquée. En représailles, les Palestiniens commettent plusieurs attentats contre les colons. Les accords de « Paix » volent en éclats. Près de 500 petits commerces et des centaines de logements palestiniens sont condamnés dans la vieille ville pour sécuriser les environs des maisons occupées par les colons. L’armée israélienne utilise pour ce genre d’opération un mot à la fois subtil et glaçant : « stérilisation ». C’est à dire qu’on considère les Palestiniens comme des bactéries dont il faut se prémunir ou qu’il faut détruire.

Nous étions un groupe du théâtre des quartiers d’Ivry à vouloir découvrir le cœur historique de la vielle ville. Nous avons été arrêtés par une patrouille militaire : pourquoi on venait là, on voulait voir quoi ? Pour quoi faire… Pour découvrir la désolation que la foi introduit parfois dans le cœur et dans la géographie. Le soldat très jeune explique alors que la rue des Martyrs, qui longe le caveau des Patriarches est interdite aux Musulmans et réservée exclusivement aux habitants de la colonie juive ultra orthodoxe, de Kiryat Arba, qui compte 7000 habitants.

Au cœur des souks, d’autres colons ont investi, de force, des maisons arabes. Ils sont au nombre de 500, ils sont protégés par 1200 soldats des unités d’élite. Les colons dont les maisons sont de véritables forteresses, protégées par des grillages, des guérites et des caméras, jettent du haut des toits leurs ordures et leurs bouteilles vides sur les rares passants du souk arabe… et quand ils ont la vessie pleine, plutôt que d’aller aux toilettes, ils préfèrent, depuis les toits, se vider sur la tête de ces Musulmans qui leur disputent un ancêtre, Abraham, qui n’a jamais existé [6]. Là on réalise la folie que la religion peut semer dans l’esprit des hommes en leur faisant croire que l’amour de Dieu passe par la haine entre les hommes.

De retour à Jérusalem dans la nuit, on échoue au Legacy, la ville est noire. La nuit sombre. Le Christ dort toujours au mont des Oliviers. Le Prophète est en lévitation au dessus d’Al Aqsa. Moïse remercie Dieu de lui avoir interdit de fouler la « Terre Sainte ». Adel très ému lors de la visite d’Hébron retrouve son rire. On commande un arak, le dernier pour la route, et là je me souviens de ce verset de la « Thora » : « Tu n’opprimeras jamais l’étranger car tu as été toi même étranger en Égypte ». Exode 21-22. Mais qui se souvient, ici, de ce verset de la « Thora »?

Mohamed Kacim | 27 décembre 2016

[1] Ndle : C’est en 135 que l’empereur Hadrien étendit plus largement la Judée et l’associa à la Syrie pour fonder la province romaine nommée Syria Palaestina (Syrie Palestine) — fr.wikipedia, « Judée ».

[2] Ndle : Byzance, pour désigner l’empire chrétien byzantin avec Constantinople pour capitale, construite et aménagée pour supplanter Rome par Constantin le Grand, le premier empereur romain chrétien, est convenu historiquement avoir commencé au IVe siècle (après le 11 mai 330, date d’inauguration de la ville dédiée).

[3] « Al-Khalil » (l’ami), soit l’ami de Dieu : Abraham.

[4] La prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon donna lieu à un massacre général au mois de juillet de l’année 1098 — soit au début du XIe siècle.

[5] Ndle : Saladin reprit Jérusalem aux Croisés au terme d’un siège qui dura moins de deux mois, le 2 octobre 1187. A partir du XIIIe siècle quelques Juifs vinrent de nouveau à Hébron, puis davantage au XVIe siècle, chassés d’Espagne en même temps que les Musulmans sous la reconquête du Royaume de Grenade par Isabelle la Catholique, (d’autres restant en Afrique du nord et notamment en Égypte à l’instar de Maïmonide advenant en médecin réputé auprès de Saladin), et tous vivant en bonne entente. En 1929, sous la pression du pouvoir mandataire britannique, suite à la déclaration Balfour de 1917 favorisant un foyer juif préalable à une future nation en Palestine libérée, les propriétaires terriens avaient accru la vente de leurs biens aux familles ou aux organisations juives, supprimant de fait les fermages des paysans arabes natifs ; avec la montée des nationalismes antagoniques entre les habitants une xénophobie contre l’immigration des Ashkénazes sionistes considérés comme des envahisseurs accapareurs des ressources locales se développa du côté des Musulmans pauvres ; au mois d’août des conflits se déclarèrent à Jérusalem et s’étendirent particulièrement à Hébron, avec une violence réciproque progressive au long d’une semaine, comptant d’abord quelques morts des deux côtés, puis principalement des Arabes tués par la police britannique notamment le 24 août, jusqu’aux saccages et aux tueries antisémites réactifs le même jour, meurtres de masse où les victimes visées furent principalement les Ashkénazes lynchés jusque dans leurs propres maisons et dans les maisons des Séfarades où ils avaient pu se croire en sécurité. La situation réelle des armes et de la responsabilité des violences entre les communautés ainsi que le rôle exact de la police britannique ne furent jamais clairement établis y compris au sein de la population, incapable de statuer sur ce qui s’était vraiment passé ni comment cela était arrivé. Douze familles arabes cachèrent plusieurs centaines de Juifs qui furent ainsi sauvés. (fr.wikipedia).

[6] Ndle : « Le livre de la Bible dans lequel l’histoire d’Abraham est racontée a vraisemblablement été rédigé entre les VIIe et Ve siècles av. J.-C., combinant des récits de provenances diverses réunies par plusieurs rédacteurs9. Cela semble traduire une origine tardive par rapport à d’autres figures patriarcales plus anciennes comme celle de Jacob71 et l’idée d’un personnage ayant vécu au deuxième millénaire est abandonnée par la plupart des chercheurs72. La conclusion des études scientifiques73 est la non-historicité d’Abraham, personnage biblique, donc, et non pas personnage historique74,75 » (« Abraham », fr.wikipedia). En commentaire sous sa chronique originale, Mohamed Kacimi réfère explicitement à l’analyse sur les Patriarches dans l’ouvrage d’histoire et d’archéologie La bible dévoilée (éd. française chez Bayard en 2002 et Gallimard en 2004), par les érudits sentifiques, historien bibliste et archéologue israéliens, Israël Finkelstein et Neil Asher Silbermanque, qui fait acte jusqu’à nouvel ordre en matière de recherche sur La Bible et son histoire. Cet ouvrage a donné lieu à une adaptation filmique connue, diffusée en France sur les meilleures chaînes publiques de la télévision — arte et France 5 en 2005. (on peut lire l’article détaillé dans fr.wikipedia)

Source: http://www.larevuedesressources.org/hebron-ou-la-malediction-des-ancetres,2951.html

Imprimer