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François Belliot

 

Le cas de la crise syrienne se distingue des autres épisodes similaires de « regime change »

Quand un « ignoble dictateur » est accusé par les médias et les politiques occidentaux unanimes de« massacrer son propre peuple », sa destitution prend généralement peu de temps : voir l’Irak, la Tunisie, la Libye. Cette promptitude permet à la classe politique-médiacratique, dans sa présentation mensongère des événements, de s’en tenir à une seule version des faits. À partir de là, le mensonge est d’autant moins repérable qu’une fois l’opération accomplie, on passe aussitôt à autre chose pour n’en plus jamais reparler.

Le cas de la crise syrienne se distingue des autres épisodes similaires de « regime change » puisque, s’étirant de façon très inattendue depuis près de cinq ans, elle a contraint notre classe dirigeante à s’adapter à l’évolution du conflit, en modifiant notablement à plusieurs reprises les éléments de langage de sa propagande.

Pendant les premiers mois, on nous a bercés avec l’histoire d’un peuple manifestant dans les rues pour demander plus de liberté dans le sillage des printemps arabes, mouvement pacifique aussitôt réprimé dans le sang par le « régime ». Dans cette présentation hollywoodienne d’une nuée de colombes luttant âprement comme la petite chèvre de M. Seguin contre un impitoyable faucon, l’on passait sous silence que, dès le début des événements, des groupes terroristes étaient déjà à l’œuvre sur le terrain, perpétrant assassinats et attentats aveugles. La négation de cette composante essentielle du déclenchement des troubles, aujourd’hui abondamment documentée 1, permet de qualifier cette première phase de la propagande anti-régime de proprement« négationniste ».

Le temps passant, il est certes devenu impossible de nier l’évidence. Comme il fallait toutefois garder à la présentation des événements son caractère manichéen, médias et politiques ont commencé à reconnaître l’existence du phénomène, mais en expliquant que la responsabilité en incombait à Assad, et à lui seul. C’est Assad qui avait décidé de libérer des milliers d’islamistes et d’infiltrer des cellules terroristes pour leur faire perpétrer d’horribles exactions justifiant la répression féroce de manifestants innocents. Comme cette explication postule une manipulation vicieuse du terrorisme par les autorités syriennes, cette seconde phase, qui a duré trois ans, peut être qualifiée de« conspirationniste ».

Depuis début 2015, en raison de l’expansion de Daech en Irak et à l’est de la Syrie, il est devenu impossible de continuer à soutenir ce point de vue ; ce pourquoi l’establishment s’est mis à expliquer que Bachar ou Daech, c’était la « même m*rde » 2, renvoyant ainsi dos à dos d’un côté une entité ouvertement terroriste, de l’autre un État internationalement reconnu. On expliquait ainsi pourquoi la coalition internationale censée lutter contre l’État islamique le faisait en Irak seulement et pas en Syrie. « Ni Bachar ni Daech » : du conspirationnisme, on est passé au « confusionnisme ».

Depuis le début du mois de septembre, avec la décision de M. Hollande de procéder à des frappes aériennes en territoire syrien, il semble que nous soyons entrés dans une quatrième phase qu’il est encore difficile de nommer. L’argument avancé pour expliquer cet ultime changement de stratégie laisse en tous cas rêveur. C’est, en effet, après l’attaque déjouée du Thalys du 21 août que le susdit président Hollande aurait reçu la révélation 3 : l’auteur de l’esquisse d’attentat étant passé par la Syrie, il s’agirait d’aller extirper le mal à sa racine, et cela au nom de la « légitime défense » ! Des frappes aériennes sans appui de troupes au sol (puisque toute alliance avec l’armée syrienne est en même temps exclue) seraient donc censées tuer dans l’œuf toutes les velléités des loups solitaires d’aller s’attaquer à des trains en Europe… Une manœuvre obscure qui semble relever autant de la « gesticulation » que de l’« opportunisme ».

 | 2 octobre 2015

  1. Lire, par exemple, l’ouvrage de Bahar Kimyongür, Syriana, publié en avril 2012 aux Éditions Investig’Action.
  2. C’était, textuellement, l’un des slogans de la manifestation parisienne anti-Assad du 15 mars dernier.
  3. Cet épisode est raconté dans le Journal du dimanche du 6 septembre dernier.

François Belliot est l’auteur de l’ouvrage qui vient de sortir :

Guerre en Syrie : Le mensonge organisé des médias et des politiques français

Edition SIGEST, Paris, 2015 – EUR 14,95

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