Israël a donné pour instruction à ses diplomates de soutenir l’Arabie saoudite.

Par Jonathan Cook | 10 novembre 2017

Israël a demandé à ses ambassades de faire pression sur leurs pays hôtes respectifs, en soutien à l’Arabie saoudite et à ses initiatives récentes pour déstabiliser le Liban, selon un document diplomatique récemment rendu public.La circulaire en question semble être la première confirmation formelle des rumeurs selon lesquelles Israël et l’Arabie Saoudite s’entendent pour attiser les conflits dans la région.Envoyée par le ministère israélien des Affaires étrangères et rendue publique par les informations israéliennes sur Channel 10 cette semaine, la circulaire exigeait que les diplomates soulignent l’engagement de l’Iran et du Hezbollah dans la « subversion régionale ».

Cela fait écho aux accusations portées ces derniers jours par Riyad contre Téhéran et l’organisation libanaise du Hezbollah.

Certains analystes ont noté que les démarches diplomatiques d’Israël pour intervenir directement dans une affaire arabe apparemment interne sont « très rares ».

Yossi Alpher, un ancien conseiller d’Ehud Barak lorsqu’il était Premier ministre israélien, a qualifié le document de « très présomptueux ».

« Est-ce que les Saoudiens ont vraiment besoin d’Israël pour les motiver dans les capitales du monde entier ? » a-t-il à Al Jazeera.

Mais d’autres pensent que Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien qui dirige également le ministère des Affaires étrangères qui a émis le câble, pourrait chercher à tirer parti d’une montée de l’instabilité dans la région.

Guerre de mots

Le câble survient alors que l’Arabie saoudite a dramatiquement intensifié sa rhétorique contre l’Iran et le Hezbollah.

Jeudi, le ministère saoudien des Affaires étrangères a demandé à ses ressortissants de quitter le Liban immédiatement, après avoir accusé le Hezbollah plus tôt dans la semaine d’avoir « déclarer la guerre » au royaume.

Cela faisait suite à la « démission » de Saad Hariri en tant que Premier ministre libanais.

Homme politique ayant des liens personnels et financiers étroits avec l’Arabie Saoudite, Hariri a annoncé sa démission depuis Riyad.

Harriri a accusé l’Iran de construire « un État dans l’État » au Liban par l’intermédiaire du Hezbollah, un groupe chiite libanais qui est représenté au parlement et qui dispose d’une puissante aile militaire.

Il y a des soupçons généralisés que Riyad a ordonné à Hariri de démissionner afin de déstabiliser le Liban, dont la structure politique complexe et fragile a des difficultés à contenir de fortes divisions sectaires.

L’Arabie Saoudite a également impliqué le Hezbollah dans le lancement de ce qui, selon lui, était une fusée de fabrication iranienne en provenance du Yémen et interceptée au-dessus de Riyad.

L’Arabie Saoudite mène actuellement une guerre au Yémen contre les Houthis, une minorité chiite, tout en accusant l’Iran de soutenir les Houthis.

La circulaire diplomatique

Le document divulgué demande aux diplomates israéliens « de souligner que la démission de Hariri montre à quel point l’Iran et le Hezbollah sont dangereux pour la sécurité du Liban ».

Les diplomates ont été invités à lancer un appel aux « plus hauts responsables » de leurs pays d’accueil pour qu’ils demandent l’expulsion du Hezbollah du gouvernement libanais.

« La démission de Hariri invalide l’argument selon lequel la participation du Hezbollah au gouvernement stabilise le Liban », dit la circulaire.

Elle a en outre appelé les diplomates israéliens à soutenir l’Arabie saoudite dans sa guerre au Yémen, soulignant que le missile dirigé contre Riyad exigeait « plus de pression sur l’Iran et le Hezbollah ».

Menachem Klein, professeur de politique à l’université Bar Ilan, près de Tel Aviv, a déclaré que Netanyahu s’attendait probablement à ce que le document soit rendu public.

« Si vous envoyez un câble diplomatique et commencez à faire pression sur toutes les capitales étrangères, vous devez vous attendre à ce qu’il ne reste pas longtemps confidentiel », a-t-il déclaré à Al Jazeera.

« Le but de Netanyahou était de montrer clairement aux Saoudiens qu’il peut les aider : » Nous avons des relations spéciales avec les pays occidentaux et nous pouvons vous aider à promouvoir vos objectifs politiques, qui sont aussi les nôtres, contre l’Iran et le Hezbollah ».

Risque de guerre

Mais certains disent qu’Israël risque d’être poussé par l’Arabie saoudite dans une confrontation inutile et dangereuse avec le Hezbollah, dans le cadre de ce que le commentateur israélien Amos Harel qualifiait cette semaine de « tentative ambitieuse de Riyad d’imposer un nouvel ordre régional ».

Dans une chronique parue dans le quotidien israélien Haaretz cette semaine, Daniel Shapiro, un ancien ambassadeur américain en Israël, a affirmé que les Saoudiens tentaient de déplacer le champ de bataille de la Syrie vers Liban après leur échec dans leur tentative de renverser le président syrien Bachar al-Assad.

Une guerre civile de six ans a perduré au milieu d’une multitude d’interférences.

Israël et l’Arabie saoudite se sont mêlés de différentes manières à la guerre en Syrie, avec l’intention à peine cachée d’affaiblir le gouvernement Assad et d’aider les forces rebelles dominées par l’État islamique d’Irak et les groupes affiliés à Al-Qaïda.

Cependant, avec l’aide de la Russie, Assad a renforcé son autorité dans une grande partie du pays ces derniers mois, et les derniers bastions majeurs des groupes rebelles se sont effondrés.

Ni Israël ni l’Arabie saoudite ne peuvent se permettre de s’impliquer plus directement en Syrie, étant donné l’implication de la Russie.

Shapiro a averti Israël de se méfier de la volonté de Riyad de le pousser prématurément dans une confrontation avec le Hezbollah, celle-ci pourrait rapidement dégénérer en une guerre régionale.

Une source diplomatique ayant une longue expérience du Moyen-Orient a déclaré que le câble pourrait finalement s’avérer être une telle erreur.

« Les Israéliens seront certainement écoutés parce qu’ils ont les meilleures informations militaires dans la région », a déclaré la source, parlant à Al Jazeera sous couvert d’anonymat.

« L’Europe, en particulier, est très préoccupée par le nombre croissant de réfugiés venant de la région, dont beaucoup à travers le Liban.Toutes les informations fournies par Israël sur les changements dans le fragile équilibre des forces au Liban, ou sur la probabilité d’une guerre, tireront les sonnettes d’alarme. »

La même source a déclaré qu’Israël espérait capitaliser sur ces préoccupations en persuadant les pays européens de durcir leur position vis-à-vis de l’Iran, en particulier en ce qui concerne l’accord nucléaire iranien.

Signé entre l’Iran et les pays du P5+1, l’accord a conduit il y a deux ans à l’assouplissement des sanctions diplomatiques et économiques occidentales contre le régime iranien.

« Israël et les Saoudiens veulent tous deux voir l’accord nucléaire s’effondrer, mais Israël est mieux placé que Riyad pour diaboliser l’Iran », a ajouté la source.

Le Liban plus vulnérable ?

Les analystes suggèrent aussi qu’un conflit sectaire relancé au Liban – un résultat possible de la démission de Hariri – pourrait également rendre ce pays plus vulnérable à une agression israélienne.

En septembre, dans une initiative montrant bien qu’Israël se prépare à une confrontation à sa frontière nord, l’armée israélienne a tenu son plus grand exercice militaire en 20 ans, simulant une invasion du Liban.

Le Hezbollah, cependant, est unanimement supposé être armé de dizaines de milliers de roquettes et de missiles. Jusqu’à présent, cela a eu un effet dissuasif sur les projets israéliens de bombarder et envahir le Liban comme il l’a fait en 2006.

Pourtant, Israël et l’Arabie Saoudite semblent intéressés à cimenter leur alliance et à attirer l’attention sur le Liban – et à la maintenir à l’écart de la Syrie.

Israël a lancé plus de 100 frappes aériennes contre des cibles gouvernementales et militaires syriennes ces dernières années, selon les estimations de l’agence de presse Reuters, principalement dans le but d’empêcher le transfert d’armements à destination du Hezbollah.

Un hôpital de campagne établi par l’armée israélienne sur les hauteurs syriennes du Golan – occupées par Israël – a soigné des combattants islamistes blessés et les a renvoyés en Syrie, a rapporté l’ONU.

L’ONU a également observé l’armée israélienne en train de passer des « boîtes » – très probablement des armes – à des combattants islamistes, a rapporté Haaretz en 2014.

Noam Sheizaf, un journaliste israélien, a noté qu’Israël est devenu de plus en plus explicite sur ses attaques en Syrie, assumant sa responsabilité à un degré jamais vu auparavant.

« Le risque d’escalade réside dans le fait que tout le monde veut que quelqu’un d’autre combatte l’Iran pour lui : Israël veut que les États-Unis le fassent, tandis que les Saoudiens veulent qu’Israël attaque l’Iran ou ses alliés du Hezbollah ».

« Construction d’une coalition »

Sheizaf a déclaré à Al Jazeera que le document rendu public semble « s’intégrer dans les efforts israéliens pour la construction d’une coalition avec l’Arabie saoudite et la plupart des pays du Golfe ».

« Israël comprend que les Saoudiens ont perdu contre l’Iran en Syrie et au Yémen, et maintenant il a besoin d’un allié à qui il puisse fournir une aide militaire et diplomatique », a-t-il dit.

Netanyahu l’a indiqué dans ses commentaires récents quand il a dit qu’Israël travaillait « très dur » pour établir une alliance avec « les États sunnites modernes » pour contrer l’Iran.

Jeff Halper, un analyste israélien, laisse entendre qu’Israël aurait des ambitions encore plus grandes.

« Aussi étrange que cela puisse paraître, la circulaire montre comment Israël devient le leader inattendu du monde sunnite », a-t-il déclaré à Al Jazeera.

« L’Arabie Saoudite n’arrive même pas vaincre les rebelles Houthis au Yémen, et elle a besoin de ce qu’Israël peut lui offrir : la puissance militaire israélienne, sa légitimité en Europe et aux États-Unis, son influence au Congrès américain. Sur le plan international, les Saoudiens veulent beaucoup de choses mais sont incapables de les obtenir. »

Jonathan Cook | 10 novembre 2017

Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books).

Original en anglais: Al-Jazeera

Traduction : Chronique de Palestine

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