Jacques Merlino - Les vérités yougoslaves

Il y eut Timisoara. Puis la guerre du Golfe. Et vint la Yougoslavie. Avec les mêmes stéréotypes, les mêmes simplifications, les mêmes exagérations. Cette fois, nous sommes directement concernés : c’est l’équilibre de l’Europe qui est en jeu.

S’il se confirme que l’Allemagne tire les ficelles en coulisses afin d’accroître sa zone d’influence, s’il se précise que le contrecoup se prépare à Moscou avec la chute de Eltsine et l’arrivée au pouvoir des nationaux-communistes, s’il est prouvé que les Etats-Unis poursuivent des buts autres qu’humanitaires, s’il s’avère que l’ONU est victime de graves dysfonctionnements, que les agences d’information ont perdu leur impartialité, que la presse libérale est en train de sombrer par aveuglement militant et, enfin, si l’on démontre que le Vatican est une puissance plus puissante que les autres et que son interférence dans la crise yougoslave est considérable, alors il importe de savoir comment et par qui nous sommes manipulés.

L’enquête de Jacques Merlino, rédacteur en chef adjoint de France 2, explique pourquoi nous en sommes arrivés là et nous force à admettre une réalité simple : l’information est une arme de guerre, utilisée comme telle par ceux qui en mesurent l’importance.

Voici un document d’une très grande importance. Quiconque s’intéresse aux conflits modernes et au fonctionnement actuel des médias devrait le lire. Publié en 1993 aux débuts des conflits yougoslaves, dans un contexte de transition et de désillusion post-communiste, j’ai été impressionné de voir à quel point il avait peu vieilli : il aurait pu s’intituler aujourd’hui « Les vérités syriennes, ukrainiennes, libyennes… », ce serait à quelques détails près le même constat.

Parler de cette guerre civile de façon manichéenne, voilà qui paraît évident. « Les Serbes » sont des monstres, cela ne fait aucun doute : purification ethnique, viols massifs, génocide, camps de la mort… Mais si la vérité était tout autre? Qu’une grande partie de ces accusations relève de montages, d’exagérations grossières, de rumeurs non vérifiées? D’une campagne massive de désinformation? Je constate personnellement que bien après la fin du conflit et les accords de Dayton une historiographie officielle s’est bâtie sur des mensonges, que l’on continue à répéter inlassablement. Tout un peuple a été déshumanisé de façon ignoble. Même pendant la Seconde guerre mondiale on pouvait faire la distinction entre le régime nazi et le peuple allemand…

Sur un sujet aussi grave que les viols de guerre la presse occidentale a ainsi fait preuve d’une légèreté incroyable, répétant des chiffres fantaisistes (20 000 femmes violées, puis 40 000 voire 60 000…), basés sur des rapports tendancieux, à partir d’un nombre très restreint de témoignages. Que des femmes serbes aient pu subir le même sort, cela a été d’emblée exclu. Or les trois camps ont commis ce type de crime.

Ce livre montre aussi le fonctionnement des chaînes de télévisions : la dictature de l’image (de nos jours un évènement sans image semble ne pas exister), de la vitesse et la brièveté de l’information (elle doit être disponible très rapidement et être condensée, même quand le sujet est complexe, ce qui donne des situations ridicules, comme la fois où il devait expliquer le Coran en 50 secondes…), de l’émotion et de l’absence de raisonnement pour retenir l’attention du téléspectateur et l’empêcher d’aller sur une autre chaîne… Des agences de relations publiques sont payées pour faire circuler les informations qui vont dans le « bon » sens. Le cynisme de James Harff, directeur de Ruder Finn, fait frémir.

Comment en est-on arrivé là? Plusieurs raisons sont avancées. Durant la guerre froide la vision d’un monde divisé en deux blocs était simple, or l’effondrement de l’un a fait apparaître une multitude de nouveaux conflits, des peuples dont on n’entendait jamais parler sont apparus subitement dans les médias. Tous ces pays étaient méconnus.

Jacques Merlino nous montre aussi le jeu froid de la géopolitique. L’Allemagne voulait reconstituer sa zone d’influence, ses performances économiques lui permettant comme le montrait la prédominance du mark, d’où sa précipitation dans la reconnaissance des nouveaux Etats. Le Vatican de son côté n’avait pas oublié le schisme de 1054 (!) et a eu une lourde part dans le déclenchement de la guerre. Jean-Paul II aurait déclaré « Mon Dieu, qu’avons-nous fait? » après s’être rendu compte des conséquences de sa politique étrangère. La pénétration iranienne en Bosnie et le rôle de l’Arabie Saoudite et de la Turquie sont également abordés (cela me rappelle le livre de Jürgen Elsässer), la crainte d’un nouvel Afghanistan était parfaitement connue.

Peut-être l’auteur sous-estime sur ce point le rôle des Etats-Unis : il aurait pu se demander la raison pour laquelle Izetbegovic avait retiré son accord au plan Carrington-Cutileiro après s’être entretenu avec l’ambassadeur américain Warren Zimmermann. Ce dernier visiblement rendait l’Allemagne responsable pour le début de l’éclatement de la Yougoslavie avec les indépendances de la Slovénie et la Croatie, mais n’a-t-il pas lui-même une grande part de culpabilité pour la Bosnie en 1992?

On retrouve des personnalités biens connues aujourd’hui. BHL qu’on ne présente plus, prônant la guerre partout, grand ami de l’islamiste Izetbegovic. Au début de l’intervention en Libye il affirmait qu’il avait réussi là où il a échoué avec Sarajevo… Systématiquement on oublie que le fameux « siège » de 1992 à 1995 était en partie dû au fait que les milices musulmanes prenaient en otage la population.

Autre intellectuel très engagé à l’époque : Alain Finkielkraut, totalement hystérique contre Dieudonné il y a un an à peine, qui fut pourtant autrefois défenseur des nationalistes croates et du très antisémite Franjo Tudjman! Toutefois il a été très prudent avec l’Ukraine et s’est abstenu de prendre position.

Laurent Fabius déjà traitait Milosevic au journal télévisé de la même façon (une « ordure ») que récemment Bachar Al-Assad, qui ne « méritait pas d’être sur la terre » (août 2012). François Mitterrand au contraire avait plus de recul, ayant vécu la Seconde guerre mondiale, prisonnier de guerre des Allemands, où en détention il avait côtoyé des Serbes.

La pression médiatique fut terrible et a contribué à prolonger le conflit, gênant le travail des diplomates. Même un homme comme Roland Dumas d’ordinaire raisonnable avait lancé des déclarations stupides. J’ai pu trouver quelques curiosités comme la présence de Philippe de Villiers dans les personnalités anti-serbes, la droite souverainiste est généralement plus prudente dans les interventions extérieures.

Enfin l’humiliation ressentie par la Russie et le peuple russe quand les Occidentaux menaçaient de s’attaquer à leurs « frères slaves » pouvait déjà provoquer des conséquences graves, notamment l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement ultranationaliste. Le texte résonne étrangement avec l’actualité…

Je repensais au fait que le vingtième anniversaire du massacre de Srebrenica approchait. Comme d’habitude le même discours culpabilisant nous sera resservi, oubliant les causes véritables de la guerre. Pourtant tout le malheur de la Bosnie fut résumé simplement par Milosevic (p.121) : « Les Nations unies ont reconnu un pays qui n’existe pas, dans des frontières qui n’existent pas, pour un peuple qui n’existe pas ». Une phrase brutale, mais tellement vraie!

Un véritable travail de journalisme, à lire absolument, ne serait-ce que pour la préface du général Pierre Marie Gallois, l’avant-propos ou encore la conclusion sur la faillite de la pensée occidentale (intellectuelle, médiatique, politique…) et les fables du « droit d’ingérence ». Il n’est plus édité mais peut être téléchargé ici : https://docs.google.com/file/d/0B7yP55-q4swpX3ItR3hnWFBka2s/edit

Christine Bottero | 28 juin 2015

Source: https://ludovicyepez.wordpress.com/2015/06/28/jacques-merlino-les-verites-yougoslaves-ne-sont-pas-toutes-bonnes-a-dire/


La vie « secrète » de Jacques Merlino dévoilée dans Profession Reporter

Par Christine Bottero | 23/02/2012

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Le journaliste, qui fut rédacteur en chef d’Antenne 2, est installé aujourd’hui à Calcatoggio. Dans ce nouvel ouvrage, il revient sur les années 1973/1998. 

Après des études de droit et de sciences politiques financées par des petits boulots difficiles mais formateurs, Jacques Merlino commence par piger pour le journal Le Monde, puis pour L’Express, Elle et finalement la télévision où il entre à Antenne 2 en 1977. Dans cette grande maison qui s’appelle maintenant France 2, il aura la chance d’exercer tous les métiers du journalisme audiovisuel.

D’abord grand reporter spécialisé en économie, il devient présentateur du journal de 23 h en 1981. Trois ans plus tard, il est producteur et présentateur d’Aujourd’hui la vie. Puis, lorsque cette émission s’arrête, il revient à la rédaction pour diriger le service de politique étrangère. Il aura la chance de vivre comme envoyé spécial dans les grandes crises qui ont marqué le dernier quart du vingtième siècle.

Il a donc été grand reporter, présentateur du journal télévisé, producteur d’émissions, correspondant à Moscou et à New-York, mais aujourd’hui, Jacques Merlino n’a plus que deux passions : l’écriture et ses oliviers à Calcatoggio.

Il publie Profession Reporter, un livre de mémoires sur les coulisses du grand reportage et le signera ce samedi 25 février, de 15 h à 17 h à la librairie des Palmiers, à Ajaccio.

Tout d’abord, quand on est journaliste, reporter de guerre et qu’on a assisté comme vous à tant d’événements terribles qui ont marqué notre époque, est-ce qu’on peut tout dire ?

Ce que j’ai vu, entendu, ressenti tout au long de ma vie est si profondément enfoui en moi qu’on croit ne jamais pouvoir faire jaillir de si loin, ce qui n’est au bout du compte qu’une immense souffrance. Lacan a raison quand il dit qu’on ne peut pas tout dire. Barthes a imploré un jour, une autorité non nommée : « Ne me secouez pas, mon corps est plein de larmes ». Du vécu des hommes qu’on voudrait graver dans les mémoires, des images fugaces passent, terribles et définitives que je ne souhaite pas évoquer ici. J’ajouterai simplement ce vers sublime de René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ».

Vous êtes un orfèvre des mots. Cet étrange univers des mots dont vous êtes si friand vous pousse à écrire depuis quelques années parallèlement à votre métier de journaliste . Quelles sont donc vos motivations ?

Mon métier lui-même m’a incité à revisiter voyages, rencontres et l’univers des mots me permet d’explorer le monde. De plus, les mots de nos jours sont aussi les maux de notre société comme je l’explique dans un livre paru en 1978, Les jargonautes ou le bruit des motsqui est un essai critique et humoristique sur l’usage du langage dans les sociétés modernes.

Vous n’avez en effet pas hésité à publier Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire en 1993. Est-ce pour confirmer ce désir d’être le plus proche des réalités et par souci d’authenticité ?

J’ai voulu montrer dans ce récit les dessous du conflit yougoslave et le fonctionnement des médias en essayant de tenir compte le plus possible de ce que j’avais vu et compris.

En fait, vous n’êtes pas devenu journaliste, vous êtes né journaliste comme vous le dites dans le début de vos carnets de reportage.

Oui, je rajoute également que ce métier n’en est pas un, « qu’il est simplement une inclination naturelle de l’être. Un désir de liberté, une appétence de sensations et d’émotions, une curiosité ouverte à tous vents, un tempérament indépendant». Vous regardez la marche du monde d’un œil gourmand avant de tenter d’en rendre compte.

Vous êtes très attaché à regarder la vie des gens mais je vous sais également très attaché à la Corse. Est-ce une des raisons qui vous a incité à vous intéresser à Don Juan dans votre Don Juan ou la séduction de Dieu?

J’ai voulu écrire un roman historique sur Don Miguel de Manara, Vicente y Leca, car c’est effectivement un personnage corse qui vécut à Séville au XVIIe siècle et qui servit de modèle pour le Don Juan littéraire.

Vous êtes donc comme Don Juan, un homme de passion ?

Je n’ai plus actuellement que deux passions : l’écriture et mes oliviers.

Vous avez planté effectivement ici, à Calcatoggio, plus de cent oliviers. D’où vient cette passion ?

Sans doute de loin ; mon arrière-grand-père produisait en Calabre des essences de parfum à partir de bergamotes, de cédrats, d’oranges et autres agrumes. En 1929, pendant la grande crise, il a fait faillite. La tradition s’est perdue mais, près d’un siècle plus tard, j’ai eu envie de reprendre le flambeau et, bientôt, on trouvera sur les marchés de l’huile d’olive de Calcatoggio.

Passion des oliviers, passion de l’écriture. Pourquoi donc ce dernier livre ?

J’ai eu la chance, pour la télévision, de couvrir toutes les grandes crises du dernier quart du XXe siècle. Les famines en Afrique, la chute du communisme, la guerre du Golfe, la guerre au Liban, celle de Yougoslavie…

J’avais envie de témoigner sur tous ces événements et de le faire à ma manière, c’est-à-dire en faisant un pas de côté, en prenant du recul, en m’intéressant à des personnages souvent humbles mais menant des vies exceptionnelles dans des moments exceptionnels.

Beaucoup de portraits de gens ordinaires mais aussi beaucoup de portraits de personnalités…

Oui, François Mitterrand pendant la campagne de 1981, Woody Allen à New York, Lech Walesa et le général Jarulselski en Pologne, Elie Wiesel en Yougoslavie, Gorbatchev à Moscou, Arafat en Palestine, Roland Dumas en Asie…

En tant que journaliste, que pensez-vous de l’image de la Corse dans les médias ?

Elle me désole quand elle est réduite à la violence seule. Je vis ici depuis plus de quinze ans et chaque jour, je fais de nouvelles rencontres de gens cultivés, souriants, disponibles. Mon seul problème est la mouche de l’olive ; elle m’a déjà détruit deux récoltes !

Propos recueillis par Christine Bottero | 23/02/2012

Source: http://www.corsematin.com/article/la-vie-secrete-de-jacques-merlino-devoilee-dans-profession-reporter.589543.html


On nous cache tout, on nous dit rien

Par François GREMY  | 01/04/2002

Livre à thèse, classé  » politiquement incorrect « , Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (éd. Albin Michel) a été vivement critiqué à sa sortie. Cette enquête, menée en 1993 par le journaliste Jacques Merlino mérite pourtant une relecture attentive et dépassionnée.

1993 : la guerre bat son plein en Yougoslavie. Serbes, Croates et Musulmans s’affrontent sur le territoire bosniaque. Jacques Merlino, journaliste et rédacteur en chef adjoint de la rédaction de France 2 couvre le début du conflit à Sarajevo puis assiste à la Conférence de Genève, organisée par l’ONU en X. Les principaux dirigeants bosniaques, dont le Musulman Izetbegovic et le Serbe Karadzic sont présents. L’accord de paix semble à la portée de la main. Malgré un début prometteur, les négociations finiront pourtant par échouer.

Lors de cette conférence, Jacques Merlino rencontre des membres de l’ONU qui s’étonnent et lui confient: « A chaque fois que l’on croit parvenir à un accord, il y a une campagne [anti-serbe] qui sort et on retourne à la case départ. » Troublé par ce soupçon d’impartialité, le journaliste décide de mener l’enquête. Après un an de recherches et d’investigations, il acquiert la certitude que parmi le flot d’accusations portées contre les Serbes, un bon nombre sont largement exagérées, voire erronées.

Cette enquête mène Jacques Merlino aux Etats-Unis. Il y rencontre James Harff, directeur d’une agence de relations publiques (Ruder Finn Globar Public Affairs) qui déclare travailler, moyennant rétribution, pour la Croatie, la Bosnie et l’opposition kosovare. Sa mission consiste à promouvoir la cause de ses clients en faisant circuler des « informations » compromettantes pour les Serbes, sans se préoccuper nécessairement de leur véracité. Les interventions de l’agence sont soigneusement ciblées: presse, parlementaires, groupes de pression. Le coup de maître de James Harff : le retournement de l’opinion juive américaine a priori hostile aux Croates et aux Musulmans bosniaques « marqués » respectivement par le passé fasciste de l’Etat oustachi et par les écrits « islamistes » du leader musulman, Alija Izetbegovic.

Jacques Merlino relève également le travail approximatif effectué par les premières commissions d’enquête européennes et onusiennes, notamment la commission Warburton. Le groupe de personnalités se contente d’une visite de deux jours à Zagreb et d’une journée-marathon à l’Est de la Krajina. Peu de temps à l’échelle du conflit bosniaque, mais suffisamment pour recueillir des chiffres « choc ». Les huit « sages » se font ainsi l’écho d’une rumeur courant à Zagreb, selon laquelle 20.000 femmes musulmanes auraient été violées par des Serbes. Trois témoignages seulement sont cités à l’appui de ces accusations. La rumeur est rapidement reprise par la presse, et présentée comme une vérité établie. Simone Veil, membre de la commission Warburton , a beau appeler à la prudence, rien n’y fait. Les journaux avanceront même le chiffre de 50.000 à 60.000 femmes violées.

La thèse de Jacques Merlino a le mérite de la clarté. A ses yeux, les opinions publiques ont été manipulées et désinformées, la presse étant branchée, en quelque sorte, sur le canal unique du consensus anti-serbe. Le livre du journaliste a été très mal accueilli dans les média. Pour nombre de critiques, remettre en question les chiffres des exactions serbes avancés par l’ONU ou distinguer le tristement célèbre camp de Manjaca tenu par les Serbes de Bosnie des camps nazis revenait à minimiser les faits et donc à soutenir les  » fauteurs de guerre « . Accusation dont se défend Jacques Merlino, qui se considère victime du  » politiquement correct « .

Par François GREMY  | 01/04/2002

1 Simone Veil confiera à Jacques Merlino qu’elle était très réservée sur les conditions de l’enquête et démissionnera peu après.
2 Newsweek, 11 janvier 1993, Paris Match, janvier 1993.

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