Benjamin Netanyahou risque de se retrouver derrière des barreaux mais cela ne changera rien à la politique « coloniale »* d’Israël.

La façon dont le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a réagi à la décision de témoigner contre lui de son ancien chef d’état-major, Ari Harow, est révélatrice. Le lendemain, le chargé de presse du premier ministre a déclaré – pour la centième fois – qu’il « n’y avait rien car il n’y avait jamais rien eu ». Malgré ses efforts désespérés pour faire croire que tout était normal, cette fois-ci, il semble bien que Netanyahou soit sur le point de tomber.

Au moins deux enquêtes sur de graves allégations de corruption, de violation de confiance, et de fraude, pourraient aboutir à un acte d’accusation contre le premier ministre israélien. Dans le « Cas 1 000 », la police soupçonne Netanyahou d’avoir accepté de généreux cadeaux de riches hommes d’affaires, et, dans certains cas, de leur avoir même fourni des services en retour.

« Harow va changer la donne », selon un éminent chroniqueur israélien. Avant de devenir chef d’état-major, il s’occupait des relations de Netanyahou avec plusieurs milliardaires et il détient probablement des informations incriminantes sur les relations de son ancien patron avec ces personnes.

Mais avant même que Harow n’accepte de témoigner, la police avait révélé que Netanyahou était intervenu en faveur du producteur hollywoodien, Arnon Milchan, qui, depuis des années, couvrait Netanyahou et sa famille de cadeaux s’élevant à des centaines de milliers de shekels. Selon la police, le premier ministre avait demandé à l’ancien ambassadeur américain Dan Shapiro et au secrétaire d’État John Kerry d’intervenir pour que Milchan obtienne un visa de séjour de dix ans aux États-Unis. La police a également noté que Milchan détenait une participation de 9,8% dans la chaîne de TV israélienne, Channel 10, qui dépend du ministère israélien des Communications, dirigé jusque récemment par Netanyahou.

La deuxième enquête, appelée « Cas 2 000 », porte sur des enregistrements que la police a trouvés dans l’ordinateur personnel et le téléphone de Harow. Les enregistrements des conversations entre Netanyahou et Arnon Mozes, le rédacteur en chef du quotidien israélien Yedioth Ahronoth, et le populaire site internet Ynet, révèlent qu’avant les élections israéliennes de 2015, Mozes a proposé à Netanyahou de l’aider à rester au pouvoir « aussi longtemps qu’il le voulait ». En échange de quoi, le rédacteur en chef a demandé à Netanyahou de faire voter une loi limitant la capacité du principal concurrent de Yedioth Ahronoth, le journal pro-Netanyahou Israel HaYom, à distribuer gratuitement des documents.

Selon les transcriptions, les deux hommes ont même parlé des journalistes pro-Netanyahou que Yedioth Ahronoth engagerait. Netanyahou a ensuite dit qu’il discuterait de la loi avec le « rouquin » – désignant par là le rédacteur en chef d’Israël HaYom, le milliardaire américain Sheldon Adelson qui est également un Républicain et un donateur connu de la campagne présidentielle de Donald Trump. Et de fait, lors d’un récent interrogatoire de la police, Adelson a confirmé que Netanyahou lui avait demandé de bien vouloir annuler l’édition du week-end du journal.

Ces enquêtes sont sans doute les plus graves, mais, à mesure que le nœud se resserre, d’autres enquêtes vont voir le jour. L’avocat personnel du premier ministre est l’un des principaux suspects du « Cas 3 000 », une enquête qui porte sur des achats suspects de l’armée israélienne impliquant des pots-de-vin et des fraudes présumés. Selon Ha’aretz, « l’avocat personnel de Netanyahou devait gagner des dizaines de millions de shekels grâce à un accord, qui depuis a été suspendu, pour acheter trois sous-marins à l’Allemagne ». L’avocat personnel, cependant, n’est pas le seul lien entre Netanyahou et la transaction malhonnête, puisque l’accord semble avoir été soutenu par le premier ministre, et approuvé derrière le dos du précédent ministre de la Défense, qui s’était opposé à l’achat des sous-marins.

Enfin, la police a recommandé de poursuivre Sarah Netanyahou, la femme du premier ministre, pour abus des fonds publics, à cause, entre autres, du transfert de meubles de la résidence officielle du premier ministre vers sa maison privée et du règlement d’un électricien pour refaire sa résidence privée aux frais des contribuables. Selon les journaux israéliens, elle devrait bientôt être inculpée.

Le règne de 11 ans de Netanyahou semble donc s’approcher rapidement d’une fin sans gloire. La question la plus intéressante maintenant, c’est de savoir ce que vont apporter ces développements. Il y a deux aspects de cette question qui méritent d’être soulignés.

Premièrement, Netanyahou n’est pas vraiment une exception. De nombreux dirigeants et politiciens du monde entier, en particulier ceux qui comme Netanyahou ont réussi à se maintenir au pouvoir pendant de nombreuses années, se sont corrompu et ont abusé des privilèges et des responsabilités qui leur avaient été confiés par leur mandat. Ce qui est inhabituel, dans l’affaire israélienne, c’est que certaines de ces personnes corrompues finissent réellement en prison.

De fait, l’ancien Premier ministre Ehud Olmert a récemment été libéré après avoir purgé 16 mois pour corruption, et, au cours des deux dernières décennies, plusieurs ministres se sont également retrouvés en cellule, parfois pendant des années. Même si les circonstances sont tout à fait différentes, le fait que l’ancien président Moshe Katsav soit resté plusieurs années derrière les barreaux pour viol est un autre signe que, en Israël, les personnes les plus influentes ne sont pas à l’abri de la justice. L’autonomie relative du système judiciaire par rapport à l’exécutif, en plus de la capacité – et de la volonté – de mettre en prison des individus très puissants, n’a rien d’anodin.

La seconde question concerne l’impact de l’effondrement potentiel de Netanyahou sur le projet colonial israélien. Sur ce point, on ne voit pas de lumière au bout du tunnel.

Au plan politique, ceux qui sont en mesure de remplacer Netanyahou à la tête du gouvernement israélien, que ce soit dans les rangs du Likoud ou d’autres partis, sont même plus extrêmes que le premier ministre (par exemple, le prince du Likoud Gideon Sa’ar ou le chef du parti juif Naftali Bennett), ou ont des vues presque identiques (le chef du parti travailliste Avi Gabbay) ou, comme on dit en hébreu, sont en téflon, ce qui signifie qu’ils n’ont pas de colonne vertébrale du tout (le leader de Yesh Atid, Yair Lapid). Aucun de ces dirigeants politiques ne remettra en cause le projet colonial israélien, sans parler « d’acquiescer » à la revendication palestinienne d’autodétermination et à la création d’un État palestinien viable.

Au plan idéologique, c’est encore pire. Comme le montre la réaction publique et politique au procès pour meurtre d’Elor Azaria, les Palestiniens sont considérés par beaucoup d’Israéliens comme des sous-hommes qu’on peut tuer sans problème. Cette façon de voir – que reflètent la sentence du tribunal de seulement 18 mois de prison pour ce meurtre et la demande générale de grâce pour Azaria – font partie de l’idéologie et de la mentalité israéliennes que Netanyahu a activement galvanisées au fil des années avec ses discours de haine contre les Palestiniens. Même le système judiciaire, qui pourtant emprisonne des politiciens, se met au service du colonialisme et des colons quand il s’agit des Palestiniens.

Il ne suffit pas de couper la tête du roi pour engendrer un changement idéologique, il faut un renversement radical des mentalités et de l’opinion publique. Tragiquement, même si Netanyahou finit derrière les barreaux, l’idéologie coloniale va probablement maintenir son joug, pendant encore de nombreuses années.

Neve Gordon | 10 août 2017 – Al-Jazeera

Traduction : Dominique Muselet

(*) Ndlr: Dire qu’Israël pratique une « politique coloniale » est faible. Selon l’Israélien Guilad Atzmon Israël c’est infiniment pire qu’un système colonial.

Source: Chronique de Palestine

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