Syrie
Camp d’entraînement d’ « opposants » anti Bachar el-Assad, près d’Alep, en Syrie, le 19 juillet

Les évènements tragiques de l’histoire se répètent toujours, mais la seconde fois, disait Marx, « c’est une farce ». Dans les années 1980, les dirigeants des USA et leurs amis saoudiens inondèrent de leurs largesses financières les combattants afghans et arabes du jihad antisoviétique. Ennemi mortel de l’empire moscovite, antidote au panarabisme laïc, opportun concurrent de la subversion chiite : les fins stratèges de la CIA ont prêté d’emblée toutes les vertus au jihadisme sunnite. Produit de la guérilla anticommuniste en Afghanistan, l’avènement d’Al-Qaida fut ainsi l’effet combiné de l’obsession antisoviétique des Etats-Unis et de la frayeur saoudienne devant la percée khomeyniste.

Mais cette inavouable coalition a fini par se dissoudre. Ben Laden a voulu régler ses comptes avec un commanditaire étranger, les USA, dont le succès régional télescopait sa vision du monde. Fruit vénéneux des amours entre la CIA et les jihadistes, l’épopée dévastatrice du jihad planétaire est née de ce retournement du monstre contre ses bailleurs de fonds. Scénario de rupture peu glorieux : Al-Qaida n’a été rayée de la liste des fréquentations occidentales qu’à partir du moment où Ben Laden a lui-même prononcé la fin de l’idylle. Le divorce n’a pas été consommé par un Occident moralement révulsé par le terrorisme, mais par les terroristes eux-mêmes, en raison d’une discordance entre leur agenda politique et celui de leurs associés.

L’opposition syrienne : un décor en carton-pâte

Nouveaux temps, nouveaux errements : depuis 2011, les USA et l’Arabie saoudite soutiennent une « opposition syrienne » sur laquelle la guerre a fait l’effet d’un révélateur chimique. Une fois effondré le décor en carton-pâte d’une coalition prétendument démocratique, la réalité a jailli à la face du monde : celle du jihadisme transnational de seconde génération. Fin 2012, pour justifier l’appui aux opposants à Bachar Al-Assad, le secrétaire d’Etat John Kerry avait encore l’outrecuidance de nier devant le Congrès américain la présence d’Al-Qaida en Syrie. Aujourd’hui, c’est Barack Obama, élu en 2008 pour son refus des aventures militaires de l’ère précédente, qui mène à son corps défendant une « troisième guerre d’Irak ».

La chevauchée sanglante de « Daech » répéterait-elle, sur le mode parodique, la saga meurtrière d’Al-Qaida ? Sans les milliards de dollars déversés par les pétromonarchies arabes, l’organisation d’Abou Bakr Al-Baghdadi, en effet, n’eût pas assuré la succession tonitruante de celle d’Oussama Ben Laden, liquidé par les forces spéciales américaines en 2011. Et de même, sans l’appui multiforme des Etats-Unis et de leurs satellites occidentaux, la guérilla antigouvernementale en Syrie, espérant en sa victoire prochaine, n’eût pas livré un combat à mort contre le régime, désastreuse fuite en avant qui ensemença le terrain sur lequel la violence tous azimuts des jihadistes allait prospérer.

Une croyance naïve en son étoile a conduit la rébellion syrienne à refuser le moindre compromis avec le pouvoir baasiste, encouragée dans son intransigeance par la vaste coalition internationale qui prophétisait encore, à l’automne 2013, la chute imminente du « boucher de Damas ». Imitant les « moudjahidines » triomphant du régime de Kaboul et des forces soviétiques trente ans plus tôt, les insurgés islamistes ont vu dans leur cohésion idéologique, combinée à l’appui des principales puissances occidentales et régionales, la garantie d’un succès retentissant.

Et pourtant, exécrés par la majorité du peuple syrien, ils ont échoué à renverser le régime en place, dont les erreurs politiques et économiques, depuis dix ans, avaient fait le lit d’un mécontentement grandissant dans les couches populaires, notamment en périphérie des grandes villes. Cet échec, les forces en présence au sein de la rébellion l’ont payé au prix fort en se résignant, bon gré mal gré, à l’hégémonie des plus combatifs d’entre eux. Ceux qui, dès le printemps 2011, ont joué la carte de l’affrontement militaire avec Damas, tiré sur les forces de l’ordre pour susciter la répression gouvernementale, attisé la haine interconfessionnelle et commis les pires exactions, ont pris le pouvoir au sein de la nébuleuse insurrectionnelle.

Daech : la radicalisation jihadiste

Continue depuis le début de la crise, cette radicalisation s’est traduite par de sanglantes luttes intestines entre les différentes factions rebelles, entrecoupées d’exhortations de la maison-mère, Al-Qaida, les invitant à cesser ces affrontements fratricides. Mais si « l’Etat islamique en Irak et au Levant », branche régionale de l’organisation dirigée par Ayman Al-Zawahiri, est sorti vainqueur de cette guerre civile interne, c’est parce qu’il a su tirer un trait d’union entre l’insurrection syrienne et l’exaspération des sunnites d’Irak. Conséquence lointaine de la désastreuse dissolution de l’armée irakienne par l’occupant américain, cette internationalisation du jihad, doublée d’une territorialisation inédite, a conféré à l’organisation jihadiste un prestige inégalé, source de recrutements internationaux de grande ampleur.

L’hégémonie de l’EIIL a même contraint son principal rival, bénéficiaire à son tour du label officiel d’Al-Qaida, le « Front Al-Nosra », à lui faire allégeance. Fer de lance de la rébellion islamiste en Syrie, le Front avait ensanglanté les rues de Damas et d’Alep avec des attentats à la voiture piégée contre des civils présumés fidèles au régime. Son ralliement à « Daech » fut une singulière leçon de choses, en tout cas, pour la diplomatie française : avant de se rétracter en mai 2013, Laurent Fabius, s’opposant à l’administration Obama, avait refusé d’inscrire le Front Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes. Pour quel motif ? « Ils font du bon boulot en Syrie », affirmait alors sans sourciller le porte-parole de la France sur la scène internationale.

Fort de sa suprématie sur le terrain et de l’alignement de l’opposition armée sur son agenda idéologique, Abou Bakr Al-Baghdadi, d’abord obscur chef de l’EIIL, fonda alors « l’Etat islamique » après avoir, en juin 2014, proclamé le « califat ». En revêtant le politique des oripeaux du religieux, il prétendait graver dans le marbre des commandements divins l’obéissance à son pouvoir profane. Comme Ben Laden, il s’attribuait une légitimité doctrinale dont toute contestation ouverte serait désormais punie de mort. Cette supercherie eut beau être dénoncée par toutes les autorités religieuses, y compris celles de ses parrains inavoués, elle exerça une attraction certaine sur tous les desperados du jihad global, ravis d’en découdre, dans leur quête éperdue du frisson apocalyptique, avec les mécréants de tout poil.

Reste l’essentiel : l’essor spectaculaire d’une organisation tenue pour quantité négligeable il y a encore trois ans n’en finit pas de soulever des questions redoutables. Comment les financements en provenance des pétromonarchies ont-ils transité jusque dans les coffres de l’Etat islamique ? Jusqu’à quel point les services secrets occidentaux ont-ils participé, au nom de la lutte contre le régime de Damas, à l’armement de ses combattants ? Quel a été le rôle exact de la Turquie, aussi désireuse d’abattre Bachar Al-Assad que de réduire la résistance kurde ? Une partie des armes dont François Hollande a reconnu la livraison au profit de la rébellion syrienne a-t-elle fini entre les mains des commanditaires de l’assassinat d’Hervé Gourdel ?

Le monstre et les apprentis-sorciers

Si nous sommes et resterons longtemps ignorants des détails, il est évident aujourd’hui que la montée en puissance de « Daech » doit autant aux facteurs exogènes du conflit syrien qu’à ses données internes. Menant aussi loin que possible l’ingérence étrangère, les ennemis du régime de Damas sur la scène internationale n’ont pas ménagé leur peine pour légitimer, financer, armer et unifier la rébellion. Rééditant les errements de ceux qui financèrent le jihad antisoviétique, ces nouveaux apprentis-sorciers ont accouché du monstre qu’ils vouent désormais aux gémonies, comme s’ils n’avaient aucune responsabilité dans son irruption et pouvaient se laver les mains de ses turpitudes.

Concentré de violence extrême contre les minorités, les femmes et les « apostats » de toute nature, « Daech » est le fruit empoisonné des amours entre des puissances occidentales sous leadership américain et des pétromonarchies corrompues qui distillent le venin de la haine interconfessionnelle. Son essor fulgurant n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une cynique répartition des tâches au sein d’une coalition internationale que cimente son hostilité commune à l’égard de Damas et de ses alliés : Téhéran, Moscou, Hezbollah.

Les dirigeants occidentaux ont fourni l’argent, les armes et l’orchestration médiatique d’une compassion à sens unique où les seules victimes sont celles de l’armée syrienne, alors même que le dernier bilan de l’OSDH, proche de l’opposition, fait état de 80 000 morts dans les rangs des forces du régime contre 60 000 combattants rebelles et 60 000 civils victimes des deux camps. Les pétromonarchies, elles, ont fourni et fournissent encore (plus discrètement) beaucoup d’argent, des combattants et une orchestration idéologique dont la teneur se résume à la haine recuite des chiites, des alaouites et des baasistes.

Contrairement à ce qu’écrit Peter Harling dans « Le Monde diplomatique », l’Etat islamique n’est pas le « monstre providentiel » qui permettrait à tous les acteurs de ce drame, sans exception, de se dédouaner de leurs responsabilités. Il est l’effet conjugué de l’effondrement de l’Etat irakien, laminé par les USA en 2003, et de la guerre civile syrienne, alimentée par les USA et leurs satellites depuis 2011. Il n’est pas plus la créature d’Assad qu’une manœuvre de Téhéran : les milliers de soldats de l’armée arabe syrienne et du Hezbollah tombés en luttant contre des jihadistes de 80 nationalités suffisent à laver le président syrien de cette accusation grotesque.

Cancer qui répand ses métastases depuis trente ans, le jihad global a désormais trouvé un nouvel abcès de fixation, propice à des expérimentations obscurantistes dont des populations apeurées fournissent les cobayes. Cramponné à ce nouveau terrain de lutte, il contrôle pour la première fois un vaste territoire et résiste militairement sur plusieurs fronts. Ce succès provisoire, il le doit pour l’essentiel à ce trou noir de la géopolitique mondiale qu’est devenu le Moyen-Orient, sous l’effet des coups de boutoir et des manipulations réitérées d’une coalition, menée par Washington et Riyad, qui a préféré, une fois de plus, faire un pacte avec le diable.

par Bruno GUIGUE | 31 décembre 2014

Normalien, énarque, Bruno Guigue est aujourd’hui professeur de philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, dont « Aux origines du conflit israélo-arabe, l’invisible remords de l’Occident ». (L’Harmattan, 2002).

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