« Israël a la Syrie en ligne de mire. C’est donc elle, la Syrie, qui est actuellement punie, jusqu’à ce que dislocation s’ensuive. »

Le texte que nous vous présentons ci-dessous, rédigé en 2012 par l’éminent intellectuel Makram Khoury-Machool, indique clairement les véritables raisons qui sont à l’origine de la guerre en Syrie. Il désigne, parmi les initiateurs, des agents d’influence œuvrant pour les intérêts d’Israël, comme Bernard-Henri Levy. Il désigne la France, qui a assumé cette politique pro israélienne agressive en s’appuyant sur les monarchies du Golfe pour financer les groupes terroristes les plus hostiles à Damas. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, la position de la France demeure inchangée. Sa diplomatie se répand en appels incessants au renversement d’Assad tout en sachant que sa chute reviendrait à porter au pouvoir les coupeurs de têtes. [Silvia Cattori, 24 octobre 2016]


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La guerre en Syrie et la dislocation du monde arabe

Par Makram Khoury-Machool 03 Août, 2012

Les agissements du bloc anti-syrien aligné sur l’OTAN sont maintenant assez parlants pour nous permettre d’y voir plus clair dans ce qui se joue en Syrie. Nous avons d’un côté les acteurs politiques tels que le groupe « Friends of Syria » (amis de la Syrie) et, de l’autre, deux personnalités arabes, toutes deux ministres d’émirats du Golfe.

Le premier groupe comprend les chefs d’Etat des pays de l’OTAN, avec un projet israélien à peine déguisé porté par des personnalités telles que Bernard Henri-Lévy. Ce sont des gens qui, plutôt que d’être des amis de la Syrie, travaillent incontestablement à la consolidation de leurs propres intérêts financiers en Syrie, autour d’elle, et à travers elle. Les deux politiciens arabes sont tous deux ministres des affaires étrangères, respectivement de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Ils ont déclaré que les groupes radicaux qui combattent l’Etat syrien doivent être armés et financés. En résumé, ces réunions rassemblant des soi-disant « amis de la Syrie » ne sont sans doute pas autre chose qu’une « version moderne » des rassemblements organisés par le vice-roi Lord Curzon qui, en 1903, depuis son navire de la flotte royale anglaise, s’adressait aux  » Chefs de la Côte arabe » à Sharjah.

L’aide apportée aux « rebelles » par les Qataris et les Saoudiens consiste en armement, en argent utilisé pour payer soldats et mercenaires, et en une supervision logistique des attaques menées en Syrie. S’y ajoutent des services de télécommunications et des conseils militaires en tactique de combat et en stratégie. Bien entendu, les consultants militaires occidentaux qui opèrent en sous-main pour les groupes armés ne sont pas mentionnés par les médias. Des Etats voisins fournissent également une assistance géographique aux groupes armés : c’est le cas de la Jordanie, qui laisse passer les mercenaires arrivant de Libye, et de la Turquie qui sert de base d’opérations militaires au nord.

La Turquie est impliquée d’une part à cause de son désir d’alignement sur l’Etat sunnite saoudien et les pays du bloc de l’OTAN, et d’autre part par crainte qu’une Syrie démantelée ne favorise l’essor de l’autonomie kurde. Du point de vue turc, cette autonomie pourrait entraîner l’union des Kurdes de Turquie avec ceux d’Irak et de Syrie et déclencher une guerre civile en Turquie conduisant à une séparation du Kurdistan de la Turquie et à la création d’un Etat kurde.

De son côté, Israël poursuit depuis des décennies, dans le cadre de sa stratégie de domination du Moyen-Orient et de la Méditerranée, le projet d’affaiblir la Syrie pour pouvoir poursuivre l’occupation du plateau du Golan et y contrôler l’approvisionnement en eau. Avant tout, Israël entend être la principale puissance économique et militaire de la région et pourrait bien apparaître comme le principal bénéficiaire de l’affaiblissement de la Syrie, au moins à court terme. 

Au travers d’une campagne de propagande médiatique à usage interne, orchestrée depuis des décennies, Israël a fabriqué l’image d’un Etat syrien représentant la principale menace à son existence dans le monde arabe. Un vide gouvernemental syrien pourrait très bien être comblé par des groupes de la tendance Al-Qaïda, servant alors de prétexte à une intervention israélienne (à l’encontre de la Syrie et/ou de l’Iran) et alimentant le mythe d’un conflit entre un Etat israélien « démocratique et civilisé » et de « sauvages islamistes ».

Malgré d’énormes différences entre la Syrie et la Libye, le sort de la Syrie pourrait être comparable à celui de la Libye en termes d’intervention étrangère directe, si la Russie et la Chine n’y étaient pas fermement opposées aux Nations Unies, où ces deux Etats font bloc. Bien que les origines des relations sino-soviétiques remontent aux premiers jours de la révolution d’octobre, il apparaît que, plus de vingt ans après le démantèlement du bloc soviétique, la fédération de Russie et la République chinoise suivent, plus que jamais les enseignements dispensés le 23 juin 1950 par Mao Tse Toung dans son adresse intitulée « Soyez d’authentiques révolutionnaires ». Il y est dit « …dans le domaine des relations internationales, nous devons rester soudés avec l’Union soviétique » (cf Oeuvres choisies de Mao Tse Toung, vol.V, page 39). Idéologie, regard sur le monde, intérêts économiques et objectifs énergétiques, sur tous ces points, les deux Etats ont les mêmes vues et n’ont cessé de se rapprocher à propos du conflit syrien.

L’Arabie Saoudite tient le premier rang en matière de production mondiale de pétrole, suivie dans l’ordre par la Russie, les USA, l’Iran et la Chine. Pour ce qui est des réserves de pétrole, les dix premiers Etats se classent comme suit : 1) Vénézuéla, 2) Arabie Saoudite, 3) Canada, 4) Iran, 5) Irak, 6) Koweit, 7) Emirats arabes unis, 8) Russie, 9) Kazakhstan et 10) Libye. La Russie est le plus gros producteur mondial de gaz et l’Europe en dépend pour son approvisionnement. Si, du fait de leur distance géographique, nous excluons les Etats-Unis et le Canada, l’Iran vient en deuxième et le Qatar en troisième.  En matière de réserves de gaz, la Russie est leader, l’Iran et le Qatar sont en troisième et quatrième places, l’Arabie Saoudite est sixième. Figurant tous deux dans le palmarès mondial des dix premiers Etats producteurs de gaz, les deux Etats voisins que sont l’Arabie Saoudite et le Qatar ont évidemment des intérêts très importants dans le domaine de l’exportation, et cette position apporte un éclairage évident sur les alliances qui se sont formées autour du conflit syrien.

L’Arabie Saoudite et le Qatar (qui en d’autres circonstances auraient pu ne constituer qu’un seul Etat et pourraient très bien connaître un remaniement géographique) ont en commun leur population arabe sunnite et leurs intérêts économiques. La recherche avide de contrats commerciaux que mène le Qatar pour le gaz libyen et l’approvisionnement en pétrole explique les accords que ce pays a passés avec l’OTAN au moment de l’attaque de la Libye, sa participation symbolique aux frappes aériennes et l’aide apportée aux rebelles dans les moyens de diffusion de leur propagande.

L’objectif qatari est d’exporter son gaz vers l’Europe en prenant le pas sur la Russie et d’accroître ainsi son  pouvoir de négociation politique. L’exportation de son gaz vers l’Europe à un tarif concurrentiel nécessite l’installation d’un pipe-line à travers la Syrie. Mais cette dernière, qui est alliée de longue date avec la Russie, et a conclu avec elle de nombreux accords au cours de la période soviétique, n’a aucune envie de laisser quoi que ce soit déstabiliser les intérêts russes dans le dernier bastion que ce pays détient dans le monde arabe. C’est pour cette raison que le Qatar et l’Arabie Saoudite aident l’opposition syrienne dans sa tentative de renversement du régime.

La Syrie est rapidement en voie de devenir la boîte de Pandore d’où resurgissent toutes les crises historiques des 120 dernières années. Elles ont démarré avec la guerre russo-turque de 1877-1878, suivie de la guerre russo-japonaise de 1904, puis de la première et de la deuxième guerre mondiale, et enfin de la guerre froide. En règle générale, il faut deux à trois décennies à un pays pour s’ériger en tant que superpuissance. Les Etats-Unis l’ont fait en presque 25 ans, de 1890 à la fin de la première guerre mondiale. Après la mort de Lénine en 1924, l’URSS était le parent pauvre de l’Europe. A partir de 1945, elle devient sous Staline une superpuissance. Elle cesse de l’être après Gorbatchev et la guerre froide semble alors terminée. En deux décennies à peine, Poutine a mis un terme à l’ère unipolaire et de nouveau, un monde bipolaire émerge – comme si la guerre froide n’avait jamais cessé.

Un examen attentif du système politique syrien révèle que le président Bachar al-Assad est, en fait, un réformiste. Mais en Syrie, comme dans tout autre Etat, les différentes factions sont imbriquées dans des luttes de pouvoir et le processus de socialisation requis met du temps à se mettre en place. Comme le dit Assad, il ne faut que quelques minutes pour signer une nouvelle loi, mais il faut beaucoup plus de temps au peuple pour intégrer les nouvelles valeurs entérinées par cette loi et être partie prenante de son application. La description de ces nouvelles normes que les élites dirigeantes occidentales diffusent en les discréditant (comme si elles poussaient sur des arbres) est un acte stérile et définitivement immoral.

La Syrie a été le dernier Etat arabe laïque, marqué par une cohésion sociale s’appuyant sur une idéologie laïque et pyramidale. Malgré un environnement géopolitique instable (Liban, Turquie, Israël, Jordanie et Irak), les citoyens syriens ont vécu dans la sécurité sous ce régime arabe laïque. La Syrie présente un type particulier de pluralisme et de multiculturalisme, empreint de tolérance religieuse et de pluralisme dans les comportements. En témoignent la coexistence d’églises, de mosquées et de femmes voilées et non voilées. En fait, le processus de réforme engagé en Syrie est plus avancé que dans tout autre Etat arabe. Il inclut la suppression des lois d’exception, la mise en place d’une vie démocratique institutionnelle, avec des élections réglementées, une législation sur les médias, et l’approbation d’une nouvelle Constitution supprimant le leadership exclusif du Parti Baas. Ces réformes font partie d’un processus politique authentique qui exige du temps. Mais ce processus de réformes a été intentionnellement et totalement mis à mal par des forces hostiles au gouvernement syrien, parmi lesquelles figurent les gouvernements occidentaux. Ces dernières décennies, et en particulier depuis le 9 septembre 2011, l’Occident n’a jamais cessé de propager l’idée que les terroristes islamistes constituent une menace pour la laïcité. Mais les Sunnites, qui représentent la majorité religieuse en Syrie, ont de nombreuses composantes et ne sont pas moins laïques que n’importe quel Etat occidental.

Ainsi, malgré la légitimité de la position syrienne dans la défense de son mode de vie laïque, l’objectif occidental est bien de démanteler ce pays, d’y transformer la structure du pouvoir et d’y créer de nouvelles entités géographico-démographiques telles qu’une confédération de Kurdes syriens et irakiens, une perspective qui est actuellement le cauchemar de la Turquie. Des secteurs spécifiques pourraient être également dépeuplés en vue d’y installer, comme cela a déjà été le cas avec les Druzes, des chrétiens syriens et peut-être des chrétiens libanais. D’autres chrétiens devraient quitter définitivement le Levant. Les Alaouites constitueraient un autre Etat, peut-être en lien avec ceux d’Iran. 

Le projet consiste à  détruire l’Etat syrien moderne qui s’est constitué après la première guerre mondiale et dans les années 40, et à établir, partout où cela est possible, de nouveaux Etats confessionnels (sur le modèle de l’Etat juif d’Israël). Par ce moyen, disparaîtraient à la fois le pouvoir arabe et l’idéologie panarabiste de Michel Aflaq, Antun Sa’ade (tous deux arabes chrétiens) et Nasser. Ce processus a commencé en 1978-1979 sous Sadate, avec la ratification par l’Egypte de son traité de paix avec Israël. Il s’est poursuivi avec la destruction du Liban en 1982, la seconde Intifada de 1987 et la mainmise économique occidentale sur l’Irak en 2003. Vint ensuite l’épisode libyen, dont le pétrole et le gaz ont été confisqués en 2011. Pour faire perdurer cette hégémonie américano-israélienne, l’Occident préfère des Etats soumis à des clivages religieux (sunnite/chiite), plutôt qu’au panarabisme. Cette tendance s’est d’ailleurs renforcée après l’occupation de l’Irak et l’écroulement  du parti Baas.

En fait, on est en train de « corriger » les accords Sykes-Picot de 1916, par lesquels la France et la Grande-Bretagne, les grandes puissances coloniales d’alors, ont redécoupé les frontières des Etats arabes pour installer leurs propres agents arabes. Le principe de ces projets en cours de type néocolonial est d’amener un certain nombre d’agents arabes à combattre le régime syrien et de les laisser se battre jusqu’à ce qu’ils s’opposent entre eux et se divisent en deux ou trois Etats, sur la base de démarcations sectaires. Les élites coloniales n’ont plus alors qu’à recueillir les richesses, la mentalité impérialiste restant ce qu’elle est.

Les puissances occidentales, qui ne peuvent pas réaliser ce projet à elles seules, ont recours à des agents tels que le Qatar en Libye; en  Syrie, elles se servent de l’Arabie Saoudite, du Qatar et d’autres Etats. Ces agents sont de préférence des monarchies non démocratiques, arabo-musulmanes et sunnites, qui s’appuient sur l’islam sunnite pour promouvoir le fanatisme contre d’autres Arabes, de confession différente, musulmane ou autre (par exemple les chrétiens arabes, les chiites et les druzes). Ces Arabes en contact avec l’élite (économique) mondiale (comme le sont les membres de la famille royale saoudienne et les Qataris avec l’élite américaine et européenne) correspondent, dans l’ensemble, à la classe dirigeante des Etats du Golfe ou à ses protégés. C’est cette classe qui attise la division entre les différentes confessions, et qui utilise la carte du sunnisme avec la Turquie, musulmane et sunnite mais non arabe, contre la Syrie. Il ne serait pas surprenant qu’elle soit de mèche avec les puissances occidentales qui manœuvrent pour Israël. Dans le cas contraire, il serait difficile d’expliquer pourquoi l’Arabie Saoudite qui est le régime le plus autoritaire de la planète, intervient contre la Syrie et prétend lui donner des leçons de démocratie, un domaine dans lequel elle-même aurait tout à apprendre.

Les campagnes de propagande négative menées l’année dernière au Moyen-Orient contre la Syrie avec le soutien financier des Etats du Golfe ont intentionnellement masqué certains faits, notamment le caractère laïque de l’Etat syrien – dont les sociétés occidentales pourraient se sentir naturellement proches. C’est ainsi que l’importance de l’idéologie du parti Baas, fondée justement sur une  laïcité au moins garante des libertés privées, a été ignorée. Autres faits occultés :  Daoud Rajhah, le ministre de la Défense syrien assassiné, était chrétien ; le Dr Nabil Zughaïb, responsable du programme balistique syrien et récemment assassiné (avec sa famille) l’était aussi.

Ces exemples d’un gommage délibéré des faits sont indiscutablement liés à l’alliance syrienne avec la Russie, qui représente le camp du « mal ». Cette étroite coopération entre les deux pays dure depuis plus de cinquante ans. De plus, la Syrie fait office de ventre mou (avec son mélange d’alaouisme, de chiisme et de laïcité) entre l’Iran (chiite) non aligné à l’OTAN et le Hezbollah (chiite) libanais. Tout en considérant que l’Iran (de même que le Hezbollah, la Syrie et précédemment le Hamas) est, à court terme, le principal obstacle à sa domination, Israël a maintenant la Syrie en ligne de mire. C’est donc elle qui est actuellement punie, jusqu’à ce que dislocation s’ensuive.

Mais pourquoi parle-t-on ici du Hamas ? Jusqu’à ce qu’il remporte démocratiquement les élections en 2006 (presque deux ans après l’assassinat de Yasser Arafat) et qu’il organise un an plus tard dans la bande de Gaza un coup contre l’Autorité palestinienne contrôlée par la branche du Fatah, le Hamas était un mouvement de résistance soutenu par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah. Si l’Iran représentait  symboliquement  la « tête » et le Hezbollah et le Hamas « les deux jambes », la Syrie était en quelque sorte le « ventre » ou le « coeur » et les « poumons » de ce « corps » de résistance.  Mais depuis que le Hamas contrôle la Bande de Gaza, il a largement cessé d’être un mouvement de résistance et s’est institutionnalisé. Israël (et surtout Sharon) a remporté ici une victoire tactique. Il a pu se retirer à moindre frais de la bande de Gaza, tout en maintenant le siège de ce territoire, y lançant ses attaques quand il voulait, et confiant à ses prisonniers (le Hamas) les clés pour diriger la plus grande prison à ciel ouvert du monde. Ceci sans que le Hamas ne s’en rende compte. Pour embellir le mot « prison », on pourrait suggérer  « Emirison » (la prison des émirats).

Dans la première moitié de l’année 2012, les responsables du Hamas ont quitté leur quartier général de Damas, et se gardent bien actuellement de soutenir le gouvernement syrien, qui les a pourtant aidés pendant plus de vingt ans. Avec la victoire des Frères Musulmans en Tunisie et en Egypte, et l’influence croissante qu’ils prennent en Libye, le Hamas semble avoir trouvé de nouveaux et puissants patrons, dans des pays où il peut agir dans une bien meilleure position. Les dirigeants du Hamas (dans la Diaspora et la bande de Gaza) ont été invités par le nouveau président égyptien à rejoindre les Frères musulmans (leur organisation mère) sur un pied d’égalité. Ce qui apparaissait jusqu’ici comme un mouvement de résistance (malgré les réticences de certains détracteurs qui disaient qu’ils n »étaient pas révolutionnaires, contrairement aux factions palestiniennes de gauche telles que le FPLP ou  le FDLP…) est maintenant emberlificoté  dans la toile  d’une alliance entre musulmans sunnites agissant sous l’aile de l’OTAN.

Les spécialistes occidentaux de la question aiment imaginer un avenir qui  garantisse leurs intérêts en Orient. Ils commencent par appeler le monde arabe « Moyen-Orient », comme si cette région n’était qu’un repère géographique pris à partir de leur propre position. Pour s’assurer la réussite de leur opération de racket planifié, ils inventent des termes leur permettant de masquer et de justifier les actions qu’ils mènent en secret ou ouvertement. Toutefois, leurs services secrets ne réussissent jamais à anticiper le cours des événements qui se produisent dans le monde arabe, tels que l’Intifada de 1987 ou le putsch du Hamas de 2007. Néanmoins, leurs classes dirigeantes superficielles et ignorantes inventent sans cesse de nouveaux concepts. Leur dernière trouvaille est  l’expression « printemps arabe » qu’ils utilisent pour évoquer  les événements qui ont débuté en Tunisie.

Ce qui se passe dans certains Etats arabes et dans le monde arabe n’est pas un « printemps ». C’est un processus réactionnaire dont les répercussions seront identiques à celles que les Etats-Unis ont expérimentées en Afghanistan, lorsqu’ils se sont retrouvés à combattre les djihadistes qu’ils avaient eux-mêmes créés et aidés. De la même façon, Israël et les Etats-Unis ont essayé de conclure des accords avec les islamistes au pouvoir en vue de manipuler les masses. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que des stratèges politiques tentent d’utiliser la religion pour éviter le chaos et défendre leurs intérêts économiques. Il suffit de se référer à ce que Machiavel a décrit (en se basant sur le récit de l’historien romain Tite-Live – 59  av JC – 17 ap JC – , qui a raconté l’histoire de la cité  depuis sa fondation). Machiavel se réfère  aux « Discours sur la première décade » de l’historien, et plus précisément au chapitre intitulé : « De l’usage de la religion par les Romains pour réorganiser la cité et mettre fin aux tumultes ».

Les campagnes de propagande occidentales menées contre la Syrie cherchent à convaincre le grand public qu’il doit craindre la religion plutôt qu’obéir à ses chefs d’Etat arabes. C’est pourquoi, des mouvements de révolte censurées qui ont eu lieu dans les trois royaumes arabes (Arabie Saoudite, Maroc et Jordanie), le public n’a pas su grand chose (à cause de la censure, du contrôle et de l’absence de médiatisation) par comparaison avec l’écho donné aux mouvements qui se sont produits dans les républiques arabes. L’une des raisons en est qu’il n’y avait pas grand monde pour financer la diffusion de ces événements à hauteur des énormes sommes requises  (à l’exception peut être du Bahrein, avec la probable influence de l’Iran). Il reste qu’il n’y a aucune garantie qu’une campagne anti-hégémonique pourrait réussir dans ces monarchies arabes.

Depuis sa victoire sur le clan rival al-Rashid en 1921, la famille Al-Saud dirige la plus grande partie de la péninsule arabique. Sa domination sur la région est également due à son contrôle sur les lieux saints de la Mecque et de Médine, à son alliance intéressée avec le Wahhabisme et à ses ressources en pétrole et en minerais. Ce sont ces ressources qui lui permettent de financer son industrie culturelle (médias). Mais les facteurs économiques et religieux, complexes et entremêlés, impliquent un vaste réseau social.

Par le biais de l’accumulation de capital dans les Etats du Golfe durant les années 70 (qui eut lieu sous le contrôle protecteur anglo-américain au gré de traités  qui mirent de nombreux Arabes sous tutelle, économique pour l’emploi, ou spirituelle du fait de la mainmise du pouvoir sur les médias), le boom pétrolier a créé une nouvelle stratification sociale dans le monde arabe. En conséquence, certaines sociétés arabes ont accepté de se soumettre à l’autorité de la famille régnante des Saud et de ses clans. Ces élites font partie de la classe dirigeante de l’économie. Ce sont elles qui détiennent les plus juteuses affaires énergétiques, des biens et des propriétés de valeur dans le monde occidental, comme Harrods, des équipes de football, des propriétés sur les Champs Elysées, des participations dans la firme de Rupert Murdoch, etc.

La récente découverte que les Arabes veulent leur liberté est principalement mise en avant par quelques médias arabes et occidentaux.  Ces derniers ne font que refléter les objectifs économiques et les stratégies des décideurs politiques. Les campagnes médiatiques menées par des groupes capitalistes néo-conservateurs et sionistes incluant des personnalités telles que Bernard-Henri Lévy – va-t-en-guerre au service d’Israël qui a de grandes affinités avec le fondamentalisme judaïque – ne visent qu’à déposséder les Arabes de leurs richesses et de leurs ressources, en les trompant.

La stratégie utilisée consiste à fabriquer un récit différent pour deux catégories distinctes de la population. A la population religieuse, on sert un discours sur la corruption  des mécréants, à l’ensemble de la nation arabe, on vend le rêve très prometteur de la liberté, de la justice et de la liberté. Chacun va bien entendu interpréter ce discours en fonction de son éducation, de son degré de socialisation, de ses normes et de ses valeurs.  Les Islamistes verront le salut dans les manuscrits religieux, les libéraux invoqueront Jean-Jacques Rousseau, la séparation des pouvoirs de Montesquieu et la Révolution française ; les marxistes resteront fixés sur la révolution bolchévique de 1917 et  la lutte de classes ; les maoïstes sur la révolution culturelle de Mao et le nassérisme (car après tout, quand un groupe d’officiers de l’armée égyptienne a pris le pouvoir en 1952  par un coup d’Etat, ne s’inspirait-il pas, dans son projet d’en finir avec la corruption des régimes arabes, de la déclaration faite le  30 novembre 1951 par  Mao-Tse-toung : « la lutte contre la corruption et le gaspillage est primordiale et concerne le peuple entier » ? ). Dans le même temps, ceux qui penchent pour Castro et le guévarisme, courront  vers  les barricades sur les places et s’affronteront aux forces de l’ordre.  

En réalité, aucune de ces valeurs n’est issue du monde arabe et les libero-sionistes le savent. Du fait du contrôle social, de la façon dont les sociétés arabes ont été socialisées au cours du siècle dernier (avec notamment, l’impact laissé par  l’héritage colonial) et de la richesse que  les Wahhabites (et dans leur version moderne les salafistes) ont tirée des revenus du pétrole, toutes ces idéologies ont faiblement progressé, laissant les mouvements islamistes gagner de plus en plus de  terrain.

Le monde arabe, il est vrai, est quelque peu hétérogène. La religion est restée importante pendant des décennies dans des Etats comme la Jordanie, les islamistes contrôlant l’ensemble des cursus scolaires. Dans les Etats qui ont traversé des périodes de troubles, et notamment en Egypte, la lutte politique sur la question de la constitution est féroce. Les Frères musulmans et les Salafistes ont gagné la majorité des sièges aux élections parlementaires et Mohamed Morsi, premier président démocratiquement élu (par seulement un quart des citoyens) est un Frère musulman. Des pays importants travaillent à la promulgation d’une constitution basée sur une interprétation pertinente de la Charia. Dans son étude sur « la morphologie de l’Etat », Aristote suggère qu’ « il es  nécessaire de  considérer non seulement quelle constitution est la meilleure, mais aussi quelle est la plus applicable et accessible » (p.103). Aux yeux des fondamentalistes religieux, il peut s’agir des lois de la Charia, tandis qu’une solution pour les classes dirigeantes occidentales est déjà en place.

Ayant assuré leurs intérêts économiques, en prenant appui sur les moyens de communication contrôlés par les pouvoirs religieux en place, ces classes dirigeantes vont à leur tour bénéficier de leurs propres cercles d’influence sociaux, économiques et politiques, et un nouveau groupe d’hommes d’affaires issu des élites religieuses va émerger. Les groupes religieux vont également accroître leur participation économique et politique. Comme cela est bénéfique pour leur djihad politique, ils diront que c’est halal (légal), que cela reste ou non dans le cadre de l’Islamic Banking (organisation bancaire islamique). Les divisions sociales elles, seront maintenues ou même accrues et la seule différence est que les noms auront changé. Au lieu d’un « Moubarak », il y aura une autre personne (mais cette fois avec une barbe) et ces pseudo changements  maintiendront le pouvoir en place.

Les populations affectées sont celles qui sont définies comme « minorités » – principalement les chrétiens arabes (environ trente millions d’entre eux vivent dans le monde arabe), les laïcs musulmans (sunnites et chiites) ou autres. En Egypte, Mohamed Zawahiri (frère d’Ayman Zawahari, chef d’Al-Qaïda)  a déjà déclaré que les chrétiens d’Egypte devraient soit payer un impôt en tant que « Dhimmis » (infidèles), soit quitter l’Egypte. En cas de refus, il a suggéré qu’on les y oblige par la force.

La monarchie saoudienne a montré un exemple de mobilisation religieuse du peuple par voie médiatique. Pendant le ramadan de 2012, le roi Abdallah et son héritier ont lancé une campagne de collecte de fonds prétendument destinée à venir en aide au peuple syrien. Cette opération était fondée sur des normes morales et un sens de la communauté islamique, particulièrement mis en avant pendant le mois du ramadan. Présentées sous l’aspect de messages de compassion et de sens communautaire, ces campagnes ne visaient qu’à des fins politiques régionales et locales. On n’imagine pas qu’une campagne équivalente puisse être lancée en Syrie pour la libération de la femme en Arabie Saoudite.

Les libéraux à la Goebbels qui soutiennent ces chefs religieux ont essayé d’attiser le mécontentement d’une partie de l’opinion publique arabe et de fabriquer un consensus anti-gouvernemental en Syrie, se préservant par la même occasion d’éventuels mouvements de révolte dans leurs propres pays. Tout en adhérant eux-mêmes aux normes et aux croyances les plus archaïques en matière de liberté et de démocratie, ils mènent une campagne mensongère sur la Syrie, dont les valeurs en ce domaine sont pourtant beaucoup plus proches de celles des pays occidentaux : liberté des femmes, droits des minorités religieuses, égalité des chances et libertés individuelles. Sous le faux prétexte qu’ils seraient contre l’oppression des Syriens par leur propre gouvernement, les Etats du Golfe cherchent à dresser leur opinion publique contre la Syrie. Alors qu’ils sont eux-mêmes à des années lumière de la Syrie en termes de liberté et de démocratie.

 Les gouvernements occidentaux ne sont pas amis de la démocratie libérale  dans le tiers monde. Ils négocient avec les régimes qui détiennent les plus tristes records dans le domaine des droits de l’homme, et seulement si cela rapporte, financièrement. Tout comme en juillet 2008, lorsque Nicolas Sarkozy et le pire ennemi de la Syrie, l’émir du Qatar, ont constitué avec les dirigeants syriens l’Union pour la Méditerranée, des gouvernements européens pensent qu’ils pourraient aussi bénéficier de la crise dans le monde arabe.  C’est particulièrement vrai lorsqu’ils sont aidés par les riches Etats du Golfe et croient ainsi pouvoir atténuer la crise économique à laquelle ils sont confrontés.

Dans certaines zones de la Syrie, la sécurité individuelle a diminué depuis mars 2011 et le gouvernement n’a pas toujours brillé sur le plan de la morale. Mais à des fins de stratégie politique, les médias mentent intentionnellement sur la situation en Syrie. En répandant la peur dans l’opinion publique syrienne, en faisant mousser l’émotion à propos de victimes ou de pertes humaines, ils construisent un récit qui facilite et justifie l’aide apportée aux groupes armés, aux séparatistes, aux terroristes et aux mercenaires. Le gouvernement syrien y est stigmatisé et présenté comme seul responsable de la violence, alors que les vrais responsables sont ceux qui recrutent, fournissent des armes et paient des individus au chômage, en quête de revenus et  facilement manipulables.

Les deux principaux responsables de ces pertes humaines sont le mensonge et la réduction au silence de toute voix dissidente. Avec l’appui de leurs alliés arabes, les pays de l’OTAN se sont arrangés pour que le signal de la chaîne satellite syrienne Addounia-TV cesse d’émettre. Entre autres actions de « terrorisme par satellite », il faut aussi citer le détournement du compte Twitter de la chaîne Addounia par la CIA pour y diffuser des informations mensongères sur un prétendu repli de l’armée syrienne. Le satellite arabe que la Syrie a subventionné  en 1967, après la perte par la Palestine d’une seconde partie de son territoire, est maintenant utilisé contre elle par les dirigeants des Etats du Golfe.

Ce satellite dessert maintenant des chaînes d’information qui débitent à longueur de temps de fausses et angoissantes informations sur le chaos économique  syrien. Le rôle de ces médias est d’inciter l’opposition syrienne à basculer dans l’action terroriste et à recueillir des aides financières. Pour atteindre leur but, ils  affabulent sur l »action  » héroïque » des rebelles et dépeignent les pertes subies par ces derniers comme des « massacres.

Dans l’ensemble, les médias occidentaux et les médias arabes dominants se retrouvent avec pour ainsi dire une seule option : absorber toute cette désinformation émise par des chaînes satellitaires douteuses et la reverser telle quelle à leur public. Les récits des prétendus massacres opérés par le gouvernement syrien sont diffusés pour justifier une intervention étrangère et l’idée qui en ressort, c’est que le noble Occident doit se porter au secours d’une faible nation du Tiers Monde opprimée par un tyran macho et nationaliste. C’est exactement ce qui s’est produit en Libye. Il subsiste certes une minorité de chaînes arabes qui résistent à ce courant médiatique dominant et une autre minorité qui reste passive. Mais les médias arabes sont presque tous, directement ou indirectement, sous le contrôle des Etats du Golfe. Tous les autres journalistes, soit travaillent discrètement à leur solde, soit sont induits en erreur et mis dans l’impossibilité de démêler les ramifications tragiques des événements. Les valeurs pacifistes de la Mère Courage de Bertolt Brecht ne figurent probablement pas à l’ordre du jour sur l’agenda des Etats pétroliers du Golfe, car elles risqueraient de dévoiler la dichotomie entre la religion et l’économie de guerre.

Par Makram Khoury-Machool | 03 Août, 2012

Le Dr Makram Khoury-Machool, est né et a grandi dans l’ancienne ville portuaire de Jaffa, où il a vécu jusqu’en 1999, date à laquelle il a émigré vers le Royaume Uni. En Angleterre, il a enseigné à la School of Oriental and African Studies (SOAS) à l’Université de Londres, à l’Université du Bedfordshire et à l’Université Anglia-Ruskin, de Cambridge. Il est professeur et  directeur de thèses  à l’Université de Cambridge (Churchill College) depuis 2003.

Article original en anglais: http://www.silviacattori.net/article3487.html

Traduit par Sylvie Jolivet/Arrêt sur Info

Source: https://arretsurinfo.ch/la-guerre-en-syrie-et-la-dislocation-du-monde-arabe/

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