La levée du siège autour de Deir Ezzor, au nord de la Syrie, fait en sorte que la guerre dans ce pays tire à sa fin, en grande partie grâce à l’intervention politique et militaire de la Russie et de ses alliés. Moscou a assuré une couverture aérienne complète aux forces terrestres ainsi que son soutien diplomatique, qui a empêché l’établissement d’un pacte militaire USA-Turquie contre Damas et l’imposition de sanctions à l’ONU. La Russie a également constitué une force aérienne considérable au Levant, avec le soutien des forces navales et spéciales, afin de démontrer que la superpuissance était non seulement capable de modifier l’évolution de la guerre, mais aussi d’imposer la paix s’il le fallait. En s’engageant en Syrie, la Russie a fait dérailler la domination unilatérale des USA au Moyen-Orient depuis la Perestroïka.

Pourquoi la guerre tire-t-elle à sa fin? Tout simplement parce que la Russie a réussi à imposer trois zones de désescalade au sud, au centre et au nord de la Syrie. Elle se prépare même à en créer une quatrième à Idlib, une ville sous le contrôle total d’Al-Qaeda, un groupe qu’on a déjà qualifié de « rebelles modérés ». Sous le nom de front al-Nosra (puis de Hay’at Tahrir al-Cham), Al-Qaeda est parvenu à imposer sa domination totale sur la ville. La Turquie croit cependant qu’elle peut « maîtriser la situation ».

Al-Qaeda se prépare à changer d’apparence une fois de plus, afin de créer un faux clivage entre « radicaux » et « modérés » au sein du groupe. En fait, le groupe terroriste sait trop bien que la dernière bataille sera livrée à l’intérieur des murs d’Idlib, parce que l’armée syrienne est militairement capable de reprendre le contrôle de la dernière ville occupée du nord. Le train de la diplomatie et de la négociation est sur la bonne voie et ne s’arrêtera pas, avec ou sans Al-Qaeda et ses plans. Aujourd’hui, l’armée syrienne et ses alliés sont plus détendus dans la Badia (sud-est), depuis que la Jordanie a rappelé ses mandataires et que les USA ont cessé de livrer des armes à toutes les forces anti-Damas (y compris Al-Qaeda). Maintenant que Daech a été défait à Deir Ezzor, les villes d’Al-Mayadeen et d’Abou-Kamal seront faciles à reprendre.

La Syrie s’approche donc de la fin de six longues années de guerre ayant causé des centaines de milliers de tués et de blessés, et créé des millions de réfugiés. Cependant, la fin de la guerre ne veut pas nécessairement dire que la Syrie recouvrera sa pleine souveraineté. Voici pourquoi :

-Basée au nord de la Syrie, la Turquie occupe plusieurs villes dirigées par un « wali », un gouverneur turc qui dicte la loi.

-Les zones de désescalade (3+1) font l’objet de négociations politiques. Elles sont dominées et financées par des forces qui reçoivent un soutien des pays de la région. Ce pourrait être un avantage, car pour Damas, il est plus facile de négocier entre États qu’avec des dizaines de dirigeants de groupes.

-Les USA occupent le nord-est de la Syrie, en imposant unilatéralement une zone d’exclusion aérienne et en aidant les Kurdes syriens à avoir la haute main sur des territoires et des ressources énergétiques (des dizaines de gisements pétroliers). Les USA utilisent le prétexte de « combattre Daech » à l’est de l’Euphrate alors que le groupe est en fuite. L’armée syrienne et ses alliés ont quant à eux réussi à reprendre toutes les collines et les montagnes autour de la ville de Deir Ezzor (perdues l’an dernier), y compris les monts de Tharda, d’une importance stratégique. L’an dernier, les forces aériennes des USA et leurs alliés avaient bombardé les positions de l’armée syrienne dans ces montagnes donnant sur l’aéroport militaire. Cela avait procuré l’avantage à Daech et neutralisé l’aéroport.

Damas devrait ainsi se préparer en vue de négociations serrées avec les pays qui occupent le territoire syrien, qui ne manqueront pas d’avoir bien des demandes fermes. La tenue d’élections présidentielles anticipées pour faire tomber Assad est une possibilité plutôt mince. Ce qui est beaucoup plus probable, c’est la carte kurde qui se trouve dans le jeu de la Turquie, d’Israël et des USA. Même si on a ouvertement dit le contraire, ces pays souhaitent toujours le retrait d’Assad.

En ce qui concerne le référendum des Kurdes irakiens proposé par l’ancien président du Kurdistan, Massoud Barzani, le 25 de ce mois, qui prévoit une séparation du gouvernement central et la création d’un État indépendant, il fait l’objet d’une forte opposition en Irak. Le parlement irakien a voté contre le référendum et a donné carte blanche au premier ministre Haidar Abadi pour maintenir l’unité du pays. Ce référendum, soutenu par Israël, la Turquie et les USA, sera vivement contesté par l’Irak, la Syrie et l’Iran, des pays où vivent des millions de Kurdes.

Oui, la Turquie est bien en faveur d’un Kurdistan indépendant en Irak (mais pas en Syrie), parce qu’il donnera à Ankara une mainmise totale du pétrole kurde, tout en apportant plus de richesse à la Turquie. Un contrôle accru est incontestable, surtout si les dirigeants à Erbil réussissent à intégrer Kirkouk au Kurdistan. Pareille tentative d’intégration risque toutefois de déclencher une vraie guerre entre les forces irakiennes et les peshmergas.

Barzani n’oserait jamais déclarer l’indépendance sans l’accord d’Ankara. La Turquie est le seul corridor par où passe le pétrole irakien pompé par les Kurdes à se rendre dans le reste du monde, Israël y compris. Cependant, la Turquie maintient une présence militaire dans plusieurs parties du Kurdistan et refuse de la retirer malgré les demandes répétées de Bagdad. Ankara pourrait bien décider de mener une « expédition éducative » au Kurdistan contre le PKK. Cela ne peut être exclu et aurait pour effet de maintenir une présence militaire turque dans le « nouvel État kurde » pendant bien longtemps. Le seul moyen qu’a Barzani de s’en sortir, c’est de mettre de la pression sur Bagdad, mais à l’intérieur d’un État unifié en jouissant de la protection de l’armée et d’autres institutions irakiennes.

La Turquie fait bien sûr une distinction entre les Kurdes irakiens au Kurdistan et les Kurdes syriens liés aux YPJ/PKK (ennemis jurés d’Ankara). Les Kurdes syriens sont non seulement présents à Hassaké, mais aussi à Afrin et à Alep. Ils devront donc négocier avec Damas tôt ou tard.

Par ailleurs, Israël soutient avec enthousiasme l’indépendance du Kurdistan en Irak et en Syrie (pour un certain nombre de raisons). Mais comme Tel-Aviv s’est joint au camp des perdants, ses gains sont plutôt minces :

-En Syrie, Israël n’a pas réussi à renverser le président syrien Bachar al-Assad. Il a perdu cette bataille malgré son soutien logistique, militaire et en matière de renseignement à Al-Qaeda et aux rebelles au sud de la Syrie.

-Sa vision de destruction de l’armée syrienne, épuisée par une très longue guerre dans laquelle elle et ses alliés (Iran et Hezbollah) sont impliqués, ne s’est pas matérialisée.

Assad est maintenant habitué à la guerre et à ses conséquences. Il dirige une nouvelle armée syrienne solide (qui a remplacé celle qui était habituée à rester dans les casernes), qui s’est endurcie à force d’être confrontée à différents genres de guerre et styles de combat. Aujourd’hui, l’armée syrienne a surpassé toutes les autres forces armées du Moyen-Orient (en ce qui a trait à l’entraînement et aux manœuvres militaires). L’armée de Damas a vécu la guerre pendant six ans et en sort victorieuse. Des dizaines de milliers de recrues vont s’y joindre très bientôt, ce qui l’agrandira considérablement.

-L’Iran est arrivé en Syrie en 1982 pour mettre sur pied le Hezbollah libanais, avec l’assentiment du défunt président Hafez al-Assad. Aujourd’hui, la guerre en Syrie a permis à Téhéran de prendre solidement pied dans ce pays, où il a investi des milliards de dollars pour assurer la viabilité de différentes institutions, en fournissant hommes et armes afin d’empêcher la chute du régime. Sa présence va ainsi s’accroître une fois la guerre terminée, les deux pays étant liés par des questions de survie et de principe.

-Le Hezbollah a acquis de l’expérience militaire et des armes, en plus de reprendre des montagnes, des collines et des villes. Aujourd’hui, le groupe a mis Israël sur la défensive au lieu d’être à l’offensive, le plaçant ainsi dans une situation critique.

Jouer la carte kurde devient ainsi essentiel, et les questions que cela soulève au Moyen-Orient vont continuellement causer de l’agitation (non seulement dans le cadre d’élections), dans l’espoir de raviver une autre situation de guerre ou de créer de l’instabilité dans la région. Les perdants de la guerre en Syrie, qui ont investi des milliards pour obtenir un changement de régime, ne seront que trop heureux d’injecter encore plus d’argent dans une guerre contre Assad, l’Iran et le Hezbollah.

Daech et Al-Qaeda subsisteront comme deux forces à ne pas sous-estimer. Ils sont capables de causer de sérieux dommages en Syrie et en Irak. La fin de la guerre en Syrie n’apportera donc pas nécessairement la stabilité au Moyen-Orient. Il reste encore trop de points en suspens qui attendent au tournant et qui ne manqueront pas de causer des surprises.

Par Elijah J. Magnier.

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