Françoise Héritier


Dans la nuit du 14 au 15 novembre, jour de son anniversaire (elle aurait eu 84 ans), Françoise Héritier, une grande ethnologue, anthropologue et féministe, est morte à Paris. Malgré son âge avancé et surtout une maladie invalidante grave, diagnostiquée il y a trente ans, elle est restée lucide et active jusqu’à la fin.

Comme on le sait, Françoise Héritier avait été l’élève, ou mieux,  l’héritière de Claude Lévi-Strauss, auquel elle avait succédé à la tête du LAS (Laboratoire d’anthropologie sociale) du prestigieux et un peu machiste Collège de France (elle y était la seule femme), après avoir été élue directrice de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Ce qui l’avait orientée vers l’anthropologie, alors qu’elle rêvait de devenir égyptologue, c’était le fait d’avoir assisté à une leçon de Lévi-Strauss, qui agit sur elle comme une «révélation», pour le dire avec ses propres mots. C’est ainsi qu’en 1958, assez jeune, elle partit pour la Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso) pour analyser sur le terrain les interdits matrimoniaux chez les Samos; plus tard se rendit au Mali pour effectuer une recherche parmi les Dogon.

Tout en suivant les lignes de recherche fondamentales de son maître – en particulier, les théories de l’alliance, les structures de parenté, l’interdiction de l’inceste -, elle allait développer au fil du temps son propre axe de recherche original, caractérisé par un certaine autonomie vis-àvis du structuralisme lévistraussien.

Dans une interview accordée en 2008 à Marc Kirsch, elle affirme elle-même avoir acquis un regard critique, quoique constructif, sur l’œuvre de Lévi-Strauss: à son avis, son maître n’avait pas été assez sensible à ce qu’elle avait déjà défini dans un essai de 1981, L’exercice de la parenté, comme la «valence différentielle des sexes», c’est-à-dire la tendance presque universelle à attribuer des valeurs différentes aux hommes et aux femmes.

François Héritier avait fini par concentrer son attention sur le thème de la domination masculine, étudiant les fondements anthropologiques sous-tendant l’inégalité entre les genres. Selon elles, c’est le pouvoir générateur des femmes qui a conduit les hommes – dès le Néolithique, soutient-elle – à les dominer et à s’approprier leurs corps. Mais, comme elle l’a répété à plusieurs reprises, il n’y a rien dans tout cela qui soit imposé par la nature, tant il est vrai, comme elle l’écrit dans un article publié en 2012 pour la revue Science et Avenir: «L’homme est la seule espèce dont les mâles tuent les femelles ».

Dans Une pensée en mouvement (Odile Jacob, 2009), elle écrit que «« Le point aveugle de l’anthropologie se situe dans le questionnement du statut du masculin… et plus précisément du masculin adulte… la virilité adulte dont on ne parle pas. ».

Outre le travail de recherche et de réflexion anthropologique, Françoise Héritier a également cultivé l’engagement civique, et pas seulement contre la discrimination de genre. De 1984 à 1995, elle a été présidente du Conseil national du sida et membre du Comité consultatif national  d’éthique. Elle s’était prononcée en faveur du mariage homosexuel et du droit à l’adoption pour les couples de même sexe et a soutenu la procréation médicalement assistée. Mais elle avait exprimé son désaccord avec la gestation pour autrui (« la location d’utérus », comme on dit en Italie), avec des motivations éthiques à mon avis entièrement fondées: liées, en premier lieu, au risque d’exposer les femmes de condition socio-économique subalterne au chantage et à l’exploitation par des couples aisés. Sa prise de position en faveur de l’interdiction, par la loi, dans les écoles publiques, du hijab (le « voile islamique », un simple foulard) fut à mon avis moins heureuse, étant tout à fait tranchée, donc assez peu dans l’esprit de l’anthropologie.

Comme c’était dans son style, Françoise Héritier n’évitait pas du tout le côté autobiographique de son engagement théorique féministe. Dans un passage de son dernier livre, Au gré des jours (Odile Jacob, 2017), qui est devenu un best-seller, elle écrit: «J’ai toujours eu ce sentiment d’être une intruse, presque une usurpatrice. Je sais que c’est faux et que tout provient de l’éducation que j’ai reçue qui faisait des filles des sous-produits à côté de l’humanité accomplie que représentaient les hommes ».

Dans ce livre, comme dans les deux précédents, également écrits sous une forme quasi-narrative, Le sel de la vie (Odile Jacob, 2012) et Le Goût des mots, (Odile Jacob, 2013), tous deux traduit en italien chez Rizzoli, Françoise Héritier s’interrogeait sur le sens et le goût de la vie.

Son approche féministe de l’anthropologie s’est notamment exprimée dans deux œuvres, Masculin-Féminin ILa Pensée de la différence (Odile Jacob, 1996) et Masculin-Féminin II. Dissoudre la hiérarchie (Odile Jacob, 2002), tous deux traduits en italien, chez Laterza en 2006 et chez Raffaello Cortina en 2004. Outre ceux-là, il convient de mentionner au moins Hommes, femmes: la construction de la différence (Le Pommier, 2010).

Bien que l’essentiel de sa pensée sur les fondements et les mécanismes, y compris symboliques, de la domination masculine soit disponible en italien, celle-ci a trouvé peu d’échos dans les milieux féministes bien de chez nous et, plus généralement parmi l’intelligentsia de notre pays. Il suffit de dire qu’on ne trouve, au moins jusqu’au moment où j’écris, pas un seul hommage post mortem, en langue italienne, à un si grande anthropologue.

C’est aussi cela qui m’a amenée, bien que tardivement, à surmonter le trouble causé par sa disparition pour écrire sur elle. Elle que j’avais rencontrée plusieurs fois, me laissant chaque fois impressionner non seulement par sa lucidité, mais aussi par certains traits de son caractère (mis en évidence dans presque tous ce qui a été écrit en français à  sa mémoire): la modestie, l’équanimité, la douceur, qui s’exprimaient aussi dans ses gestes, dans son ton de voix, dans sa façon de parler.

Annamaria Rivera |  01/12/2017

Article original: http://temi.repubblica.it/micromega-online/la-lezione-di-francoise-heritier-antropologa-e-femminista/

Traduit par Fausto Giudice/ http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=22169

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