Discrimination institutionnalisée, expulsions, confiscations de terres…
Les Palestiniens ont été spoliés et opprimés par Israël depuis la fondation de cet Etat en 1948. Trahis par la collaboration de leurs dirigeants avec l’occupant et par un mouvement de solidarité qui a soutenu leur politique de « normalisation ». Comme l’écrivait  déjà en 2006 le journaliste Alexander Cockburn la stratégie d’Israël « est ce qu’elle a toujours été, dès 1948 : obtenir des transferts devait aboutir à « des transferts de population en rendant la vie tellement invivable pour les Palestiniens que la plupart d’entre eux s’en iront, laissant derrière eux quelques ghettos financièrement ruinés comme mémoriaux de tous ces espoirs illusoires placés en un État palestinien indépendant« . [ASI]


Par Alexander Cockburn | 15 juin 2006

J’ai écrit mon premier article consacré aux Palestiniens en 1973. À l’époque, je venais tout juste de démarrer une rubrique pour un hebdomadaire new-yorkais, The Village Voice. Mon article portait sur une information donnée par le New York Times au sujet d’un raid « de représailles » de l’aviation israélienne, après que deux guérilleros du Fatah aient tiré sur une unité des Forces Israéliennes de Défense. Je ne me rappelle pas s’il y avait eu ou non des victimes militaires israéliennes. Mais qu’importe : les avions israéliens avaient foncé vers le nord, et déversé des explosifs surpuissants sur un camp de réfugiés au Liban, tuant une douzaine d’hommes, de femmes et d’enfants.

J’écrivis alors un bref commentaire, relevant l’absence habituelle d’une quelconque gêne morale dans l’article du Times relatant cette vengeance mortelle infligée à des réfugiés innocents. Dan Wolf, rédacteur en chef de la revue, m’appela au téléphone pour me suggérer de modifier la teneur de ma rubrique. Je me souviens que ce fut la première fois où un de mes articles ne fut pas publié. Mais l’acte involontaire de censure échappé à Dan ne fit que m’aiguillonner, et je me mis à écrire beaucoup d’articles sur le sort des Palestiniens.

C’était une époque où les Palestiniens bénéficiaient de bien moins d’importance aux yeux des éditeurs que la lotion Furbish à base d’herbe aux poux. Mais il faut reconnaître qu’aucun homme politique ne se serait avisé de prétendre que cette plante malodorante et méprisée n’existait pas. En revanche, c’est bel et bien ce que prétendit Golda Meir, Premier ministre d’Israël, parlant des Palestiniens.

À l’époque, il vous fallait creuser un peu plus profond si vous vouliez exhumer ce que les juifs israéliens étaient bel et bien en train de faire subir aux Palestiniens. Mais avisez-vous simplement d’exposer les faits : le racisme institutionnalisé, les confiscations de terres, la torture et une avalanche d’insultes se déversera dans votre boîte à lettres. C’est ce qui m’est arrivé après avoir publié un long interview (toujours dans la revue Voice, en 1980) du regretté Israël Shahak, un professeur courageux de l’Université Hébraïque de Jérusalem.

C’est quelque peu étrange, aujourd’hui, de relire ce que Shahak expliquait alors, et de découvrir la véracité de ses analyses et de ses prédictions : « Les tendances de base ont été établies dans les années 1974 – 1975 ; notamment : les organisations de colons, l’idéologie mystique et l’énorme soutien financier dont Israël bénéficie de la part des États-Unis. Entre l’été 1974 et l’été 1975, les décisions clés ont été prises et, depuis lors, tout en découle en droite ligne. » Parmi ces décisions, m’avait dit Shahak, il y avait celle de « conserver les territoires palestiniens occupés », ce qui n’était qu’un détail dans le développement de projets bien plus anciens, devenus faits accomplis en 1967.

Progressivement, tout au long des années 1980 – et bien souvent grâce aux articles traduits de la presse hébraïque que Shahak nous envoyait régulièrement – les délinéaments du plan israélien émergeaient, comme la quille et les renforts de bois de la coque d’un vieux navire : un réseau routier contournant les villes et les villages palestiniens et reliant les colonies juives et les avant-postes militaires ; des grappes de colonies en expansion constante ; un plan directeur destiné à s’assurer du contrôle de toutes les ressources hydriques de la région.

Il n’était pas difficile d’obtenir des descriptions impressionnantes des conditions de vie de plus en plus intolérables des Palestiniens : prisonniers torturés systématiquement, barrières entravant le moindre déplacement, harcèlement des paysans et des écoliers, démolitions de maisons. Beaucoup de personnes revenant d’Israël et des territoires occupés relataient des histoires poignantes, mais très peu de ces récits parvenaient au terme de leur voyage : dans les colonnes d’un grand journal ou dans les programmes d’une chaîne de télévision nationale.

Et même dans les témoignages qui ont été publiés dans ces colonnes, ce qui manquait, c’était une quelconque reconnaissance de l’existence du projet remontant loin dans le passé de faire table rase de toutes ces résolutions emmerdantes de l’Onu, d’écraser les aspirations nationales des Palestiniens, de voler leurs terres et leurs sources, de les confiner dans des enclaves de plus en plus réduites et enfin de les balkaniser au moyen du tristement célèbre Mur, dont les plans étaient sur la table à dessin depuis bien des années. En effet, écrire au sujet d’un quelconque plan directeur, c’était immanquablement vous exposer à des tombereaux d’insultes supposées méritées en raison de vos fantasmes supposés « paranoïaques » sur la mauvaise foi d’Israël, insultes accompagnées de l’invocation essentiellement vaine et relevant du vœu pieu d’un soi-disant « processus de paix ».

Mais les gouvernements israéliens successifs avaient bel et bien un tel plan de long terme. Peu importe qui était aux manettes du pouvoir ; les routes étaient tracées, l’eau était volée, les oliviers et les arbres fruitiers étaient coupés (plus d’un million), les maisons étaient démolies (12 000), les colonies étaient imposées (300) et les protestations effrontées de bonne foi étaient adressées à la presse américaine (au-delà de tout comput).

Tandis que le nouveau millénaire s’enfonçait dans le délire, il était certes devenu impossible de croire à une quelconque protestation émanant d’Israël que ce pays était en train de marchander, voire même qu’il était désireux de marchander en toute bonne foi. Désormais, les « faits accomplis sur le terrain », en Israël et dans les territoires, sautaient aux yeux d’une manière aussi criante que sur une peinture surréaliste de Salvador Dali.

En mai dernier, le Premier ministre israélien Ehud Olmert est venu à Washington et il s’est adressé à une session conjointe du Congrès, au cours de laquelle il a notamment déclaré : « J’ai toujours pensé, et j’en suis encore aujourd’hui convaincu, que notre peuple a un droit éternel et historique à posséder la totalité de ce pays. » Autrement dit : il ne reconnaît pas le droit des Palestiniens ne serait-ce qu’aux cantons déshérités actuellement pris en compte dans son projet de « recentrage » [hitkansut].

Dans ces conditions, pourquoi le Hamas croirait-il à une seule syllabe des inepties d’Olmert ?

Quand Arafat et son OLP donnèrent des signes inquiétants qu’ils étaient impatients de trouver un « accommodement », la réponse d’Israël n’avait-elle pas consisté à envahir et dévaster le Liban ?

Dans le plan de « recentrage » d’Olmert, la « Barrière de séparation » désormais prévue pour représenter la « frontière démographique » définitive d’Israël annexe 10 % de la Cisjordanie, tout en incluant du côté israélien de vastes implantations peuplées d’un demi million de colons. Les Palestiniens sont en train de perdre leurs meilleures terres agricoles et la plus grande partie de leurs sources. Le grand Jérusalem fait un sort définitif à toute possibilité d’un État palestinien viable et séparé. Le mini-archipel des cantons palestiniens résultant est clôturé, vers l’Est, par la frontière de sécurité d’Israël, qui parcourt toute sur toute sa longueur la vallée du Jourdain.

La presse, ici, aux États-Unis, à la fois timorée et ignorante, accueille le « réalignement » d’Olmert avec un respect serein. Pendant ce temps, une effroyable tragédie historique en est à ses chapitres conclusifs. Avec la connivence de celle que l’on qualifie parfois d’une manière cruellement comique de « communauté internationale » – principalement des États-Unis et de l’Union européenne – Israël est en train d’affamer délibérément les Palestiniens jusqu’à ce qu’ils capitulent, en « récompense » pour avoir démocratiquement élu le parti de leur choix. Des communautés entières sont sur le point de connaître la famine, Israël leur ayant coupé tout approvisionnement tant en vivres qu’en médicaments.

La Banque Mondiale prédit un taux de pauvreté supérieur à 67 %, dès l’été. Un rapport de l’Onu, publié à Genève le 30 mars dernier, indique que 4 Palestiniens sur 10, dans les territoires, vivent au-dessous du seuil officiel de pauvreté (correspondant à des revenus quotidiens inférieurs à 2,10 dollars). L’Organisation Internationale du Travail estime quant à elle le taux de chômage à 40,7 % de la main-d’ouvre palestinienne totale.

La fin de cette histoire ? Je dirais que la stratégie de fond est ce qu’elle a toujours été, dès 1948 : obtenir des transferts de population en rendant la vie tellement invivable pour les Palestiniens que la plupart d’entre eux s’en iront, laissant derrière eux quelques ghettos financièrement ruinés comme mémoriaux de tous ces espoirs illusoires placés en un État palestinien indépendant.

Alexander Cockburn | 15 juin 2006 | Counterpunch.org

Traduit par Marcel Charbonnier

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Source originale de cet article: http://arretsurinfo.ch/la-palestine-cest-cuit/

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