Des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés: le bilan sanglant de l’opération Regime Change in Syria n’a jusqu’à présent pas conduit Berlin à une meilleure compréhension de la situation. Ce n’est certes pas un hasard, car, finalement, on s’aperçoit que cette idée aux conséquences dramatiques n’a pu voir le jour que grâce à Berlin justement!

Par Jürgen Cain Külbel | 13.07.2017

Pourtant la guerre, que Perthes(*) avait déjà anticipée, devait encore se faire attendre quelques mois. On a d’abord assisté, à partir de décembre 2010 en Tunisie, à ce qui fut appelé le printemps arabe – un embrasement, qui s’étendit des pays d’Afrique du Nord jusqu’au Proche-Orient, les foules se soulevant par des protestations, des émeutes et des rébellions contre les systèmes rigides et autocrates de la région.

En janvier et février 2011 eurent lieu les premières protestations en Syrie qu’on a alors cherché à attribuer à cette même vague « printanière ». Ce ne fut au début que de petites démonstrations, auxquelles les autorités ont répondu par des arrestations. Mais des manifestations au mois de mars 2011, dans les villes de Qamischli et, surtout, de Daraa, se terminèrent violemment. Dans les altercations, des fauteurs de troubles incendièrent des bâtiments publics, et des personnes perdirent la vie. En avril 2010, les forces de l’ordre syrienne arrêtèrent trois rebelles. Parmi eux Anas al-Kanj, âgé de 29 ans. D’après ses propres déclarations, il appartenait à l’organisation, interdite en Syrie, des Frères musulmans. Face aux forces de sécurité, il déballa son sac.

C’est ainsi qu’on apprit que par l’intermédiaire d’un homme du nom de Ahmad al-Uda, le groupe armé dont Anas al-Kanj était le meneur recevait de l’argent et des armes du parlementaire libanais Jamal Al-Jarrah. Al-Jarrah était un membre de haut rang du Courant du Futur, le parti que présidait Fuad Siniora. Al-Kanj expliqua qu’il lui avait été demandé « d’inciter les gens à protester, en particulier aux alentours de la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas » et dans les bastions de la contestation en Syrie, à Daraa, Latakia et Banias.

Peu après cela, sur la chaîne de télévision NBN de Beyrouth, Wiam Wahhab, le chef du parti libanais Tawhid, salua, bulletins de versement à l’appui, les transferts d’argent du prince saoudien Turki ibn Abd al-Aziz à Jamal al-Jarrah et à d’autres membres du Courant du Futur.

« Wahhab est un menteur! », protesta l’émir saoudien. Et Jamal Al-Jarrah contesta également ces allégations. Mais avec lui, nous avons à faire à un politicien qui a un fameux réseau. C’est un ami proche du prince Bandar, le parrain saoudien de la terreur, ainsi que du cousin de Ziad Al-Jarrah, le djihadiste accusé par le FBI pour le détournement du vol 93 qui s’est écrasé en Pennesylvanie le 11 septembre 2001. Et Al-Jarrah est aussi le cousin des frères Ali et Yousef Al-Jarrah, qui ont été arrêtés en novembre 2008 par l’armée libanaise, car ils étaient soupçonnés d’espionnage en faveur d’Israël.

Soulever toutes les abominations de Regime-Change dépasserait le cadre de cette analyse. Les actions de ce gang dans le but de détruire l’État syrien se font à différents échelons et dans de multiples pays. Elles ont conduit à dresser les Syriens les uns contre les autres, à les expulser ou à les tuer. Les États du Qatar, de l’Arabie saoudite, des États-Unis d’Amérique, de la France, de la Grande-Bretagne ou encore de la Turquie sont notoirement connus pour leur complicité dans ces exactions.

Déjà en 2010, Siniora demandait à Merkel la poursuite de la mission

La participation active de l’Allemagne dans la destruction de l’indépendance du Pays du Levant est par contre moins connue. Pourquoi, alors que son parti du Courant du Futur envoyait dès le début des armes, de l’argent et des agents provocateurs en Syrie, Fuad Siniora demanda-t-il si urgemment à la Chancelière, en été 2010 déjà, la continuation de l’engagement de l’Allemagne dans la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) au large des côtes du Pays du Cèdre ?

À l’époque mouillaient là-bas deux vedettes et un bateau de ravitaillement avec au total 230 soldats de la Bundeswehr en mission. Si l’on en croît les déclarations officielles, il leur était dévolu principalement, en plus de la formation et de l’équipement de la Marine libanaise, la prévention du trafic d’armes. Bien. En cet été 2010, il n’était pas encore question des soi-disant printemps arabes. Souvenons-nous pourtant des fabulations de Pertes après sa rencontre avec Siniora au sujet d’une nouvelle guerre inévitable au Moyen-Orient.

Il est suffisamment connu que, dès 2005 au moins, les États-Unis d’Amérique avant tout, avec l’Arabie saoudite et le Qatar à la remorque, ont servi la politique du Regime Change in Syria en finançant et en armant les forces pro-occidentales au Liban et en Syrie ainsi que leur diaspora. Ce qui m’apparaît génial, c’est ce putsch, qui était de toute façon prévu, et qui prenait maintenant la forme d’un printemps arabe supposément sorti de nulle part et se laissait interpréter comme un soulèvement populaire.

Mais, avec ou sans printemps arabe, les routes pour les livraisons d’armes auraient été les mêmes. Ainsi, comme l’observait aussi la journaliste suisse Silvia Cattori en juin 2012, qui écrivait déjà alors au sujet d’un « trafic d’armes en direction de la Syrie sous les yeux des Allemands »:

« Comme il ressort d’une multitude de rapports actuels, une quantité considérable du trafic d’armes à destination des rebelles [des terroristes islamistes en vérité, ndlr], en Syrie se produit sous les yeux de la marine allemande. Selon ces sources, les milices rebelles [groupes terroristes, Ndt] syriennes sont ravitaillées massivement en matériel de guerre par la voie maritime ; la plaque tournante des livraisons est la ville portuaire libanaise de Tripoli.

Selon les rapports de journalistes renommés, les livraisons d’armes aux rebelles auraient atteint, depuis le cessez-le-feu du mois d’avril, des chiffres record. Avec ces armes, les milices rebelles contrôlent entre-temps un territoire d’envergure en Syrie, l’employant comme base de repli et dans lequel ils entretiennent un « État parallèle ».

Plus loin, Cattori poursuit :

« Les eaux dans lesquelles opère la Marine fédérale pour empêcher le trafic d’armes et dont Berlin dispose par conséquent de fort bonnes connaissances, passe pour une des voies de ravitaillement les plus importantes des rebelles syriens armés. On dit que le port de Tripoli est « la plaque tournante principale » d’armes dont une partie considérable serait payée par l’Arabie saoudite, le Qatar et, probablement par d’autres dictatures arabes du Golfe.

La ville la plus proche est Homs, un des premiers foyers de combats armés. Voilà, dit-on, à l’origine ce fut « la voie la plus importante du trafic d’armes » ; ce n’est que récemment qu’« un corridor allant de la province turque d’Hatay à Idlib » dans le Nord de la Syrie aurait pris davantage d’importance. »

Berlin, base arrière tranquille de la subversion

On se souvient de l’époque du comte Luckner, cet écumeur au service de la patrie qui, avec son voilier d’apparence paisible, le Seeadler [l’aigle des mers, soit le ‘pygarque’ en français, Ndt] pilla, pendant la 1e guerre mondiale, de décembre 1916 à décembre 1917, seize cargos ennemis, et, parmi eux, en coula quatorze. Mais ce fin stratège est surtout resté célèbre parce que, toutes parties confondues, un seul marin est mort durant toute cette mission. La Marine allemande au large de la côte libanaise était fort éloignée d’une telle noblesse d’âme. En effet, « des experts militaires parlent par exemple des armes qui ont été transportées à partir d’un dépôt créé par le Qatar dans la ville de Benghazi, dans le nord-ouest de la Lybie, via Tripoli vers la Syrie ».

Par bateau évidemment, et devant les yeux mi-clos des Allemands. Cela suggère une toute autre conclusion; on peut penser que cette absence de réaction n’était pas si involontaire: la Marine fédérale stationnée au large de la côte libanaise utilisait le mandat de la FINUL non pas pour prévenir le trafic d’armes, mais pour le favoriser! Elle sécurisait l’alimentation en armes des insurgés et des terroristes syriens.

Revenons à Monsieur Perthes, l’homme de la Chancellerie à la solde du think thank SWP, l’ami de Siniora, l’acolyte de Feltman, le mégalomane qui a conçu le futur de la Syrie sur un terrain sablonneux. Jörg Lau écrivit le 26 juillet 2017 sur Zeit Online:

« Depuis des mois les adversaires d’Assad se sont rencontrés à Berlin – au su et au bon vouloir du gouvernement allemand. La Ludwigkirchplatz de Berlin-Wilmersdorf et Damas sont éloignés de 3’700 kilomètres à vol d’avion. Pourtant, si un jour une nouvelle Syrie s’élève sur les vestiges de la dictature d’Assad, des impulsions essentielles auraient pu provenir du vieux bâtiment administratif prussien sis aux n°s 3 et 4, là où réside un think thank allemand proche du gouvernement fédéral.

Un groupe rassemblant jusqu’à 50 factions syriennes de toutes les couleurs opposées à Assad se sont rencontrées secrètement depuis janvier à la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) pour forger des plans pour les temps à venir après Assad. Le projet secret portant le nom ‘Day After’ est organisé par la SWP en partenariat avec l’United States Institute of Peace (USIP), comme l’a appris Die Zeit par la bouche de participants. Le Ministère allemand des Affaires Étrangères et le Département d’État américain pourvoient en argent, visa et logistique. Par prudence, il n’y a pas de participation gouvernementale directe. Ainsi les participants ne peuvent pas être dénoncées comme des marionnettes de l’Ouest. »

S’il est vrai qu’y prennent part des membres de l’Armée libre de Syrie, laquelle coordonne les luttes des rebelles en Syrie, la discussion sur le chemin qui conduit à la chute d’Assad, et le débat qui en découle sur les bienfaits et les méfaits des interventions militaires, sont cependant sciemment exclus à Berlin. »

Lau est persuadé que « le gouvernement allemand spécule depuis bien plus longtemps sur une chute du régime syrien […] et est impliqué dans les préparatifs de l’opposition syrienne bien plus fortement que ce qui est proclamé publiquement jusqu’ici ».

Le plan Perthe-Feltman et sa chorégraphie

Perthes, le directeur de la SWP, disait alors à l’hebdomadaire Die Zeit, que les adversaires engagés du régime se seraient recrutés eux-mêmes, car « ce n’est pas notre tâche, ici, de choisir un nouveau gouvernement syrien ». L’objectif du projet serait bien plus d’identifier « les priorités dans la transformation de la dictature d’Assad en une démocratie ».

« Plus important encore peut-être », ajoutait-il, « nous avons donné la chance à l’opposition de créer, sans être observée et sans pression, d’une « communauté de discours ». En août 2012 devait être rendu public un document qui exposerait un consensus de l’opposition à ce sujet. Y figureraient: ce à quoi devrait ressembler la nouvelle constitution; comment pourraient être réformées l’armée, la justice et les forces de sécurités; comment à l’avenir les différentes confessions pourraient vivre ensemble en paix; et comment l’économie devrait être transformée.

Mais tout cela n’allait pas tout à fait de soi. On se souvient qu’en janvier 2012 déjà, Jeffrey Feltman demandait à l’Allemand Perthes, le protégé de Siniora – Regime Changer au Liban – s’il ne pouvait prendre la direction de « Day After« . Car le projet conçu par Feltman, lequel était devenu entre-temps responsable pour le Proche-Orient au ministère états-uniens des Affaires étrangères, préjugeait déjà de la composition du futur gouvernement de la nouvelle Syrie. Le journaliste d’investigation Thierry Meyssan résumait ainsi le perfide « plan Perthes-Feltman » auquel le gouvernement fédéral allemand ne s’opposait pas ouvertement:

  • la souveraineté du peuple syrien sera abolie
  • la constitution sera supprimée
  • le président sera démis
  • les rassemblements populaires seront dispersés
  • au moins 120 figures d’autorité seront déclarées coupables et exclues de toute fonction politique, puis finalement amenées devant la justice et jugé par un tribunal international
  • la direction des services de renseignements militaires, celle des services de sécurité politique et de la sécurité en général seront destituées ou dissoutes
  • des prisonniers « politiques » seront libérés et les tribunaux anti-terreurs supprimés
  • le Hezbollah et les Gardiens de la Révolution (Iran) devront se retirer.

Comme nous le savons tous, les choses ne se sont pas passées ainsi. Cette révolution sur papier n’a aucun appui dans le peuple, au point que finalement même la plupart des critiques d’Assad privilégie son régime plutôt qu’une possible prise de pouvoir des islamistes sanguinaires. Et au bout du compte, ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont mortes.

Bien qu’irréaliste, c’est une belle image que d’entendre dans les maisons de Mehlis le cliquètement des menottes passées à sieurs Perthes, Feltman et consorts. Malheureusement, cela n’arrivera jamais. Sur la scène politique, dans les médias et partout ailleurs, les gratte-papiers continueront d’écrire des livres et des articles dont le « sérieux » confine à l’ignorance quand ce n’est pas à la désinformation; leur seul souci étant de dormir tranquille. Car cela ne leur fait rien que vous trinquiez le sang humain de leur basse besogne.

Par Jürgen Cain Külbel | 13.07.2017

(*)Depuis 2005 Volker Perthes participe aux côtés de la CIA à la préparation de la guerre contre la Syrie. Il dirige le plus puissant think tank européen, la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP).

Article original en allemand: https://deutsch.rt.com/international/53977-deutschlands-schuld-an-syriens-tragoedie/

Traduit par Paul Kohler pour Arrêt sur Info

Source: http://arretsurinfo.ch/la-part-de-culpabilite-de-lallemagne-dans-la-tragedie-syrienne-la-finul-comme-ecran-protecteur-du-djihad-ii/

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