Nous continuerons à raconter notre histoire, et le pillage des œuvres d’art palestiniennes

Mondoweiss a publié un article de Mariam Said (1) faisant le compte-rendu d’une exposition sur l’art palestinien avant 1948 au Musée Guggenheim à New York. L’exposition Guggenheim comprenait une discussion sur le pillage des œuvres d’art pendant la création d’Israël et suggérait que les Palestiniens avaient pillé des œuvres d’art dans des musées de Tel Aviv et d’autres lieux.


Par Samia Halaby

Aucune entité n’a pillé l’art et la culture palestiniens comme Israël l’a fait et continue de le faire. Ils ont fermé et confisqué d’innombrables expositions de peintures, et ils ont détérioré des tableaux en leur tirant dessus. Il suffit de faire quelques recherches, l’esprit ouvert, pour que tout ceci devienne évident. J’ai toujours espéré qu’ils aient au moins préservé ce qu’ils ont pris ; je rêve de trouver un entrepôt plein de belles peintures palestiniennes, une fois que nous aurons libéré la terre et créé l’égalité. Ce serait tellement triste qu’ils les aient détruites ou brûlées, comme ils l’ont fait avec d’autres expositions. Où est le contenu des studios des photographes et des peintres pleins de travaux soigneusement enveloppés et enfermés avant 1948, lorsque les gens fuyaient le terrorisme et pensaient qu’ils reviendraient dans quelques semaines ? Bien sûr personne n’a été autorisé à revenir et ces studios ont tous été pillés, et nous espérons que leur contenu a été caché, pas brûlé. Lorsque nous obtenons des passeports étrangers, et qu’enfin nous revenons visiter des maisons bien-aimées, nous les trouvons vidées de nos objets de valeur et pleines d’étrangers.

Alors que j’écris cette lettre d’Allemagne où je me trouve pour superviser l’impression de mon livre, « Dessins sur le Massacre de Kafr Qassem », je me souviens de cet entretien avec l’artiste de premier plan de Kafr Qasem, qui a passé des années en prison à cause de son activisme contre l’horrible massacre qui a eu lieu dans son village en 1956. Il m’a dit que la police israélienne entrait souvent chez lui à l’improviste et confisquait ses dessins sur le massacre. Il m’a également dit que pendant qu’il était en prison, il n’osait pas faire de dessins sur le massacre, alors il dessinait en solidarité avec la lutte au Vietnam. Ils les ont tous confisqué également. Quand je lui ai dit qu’il devrait revenir et exigé leur restitution, il a répondu, avec des mots et un langage corporel poignants, qu’il ne pourrait jamais revenir dans un lieu de tant de douleurs. Les œuvres d’art d’un prisonnier politique qui a vécu le massacre de Kafr Qassem et a dessiné en solidarité avec le Vietnam sont des pièces inestimables de l’histoire palestinienne. Où sont toutes ces œuvres d’art pillées par Israël ?

L’art, la culture, le journalisme, la littérature et la musique palestiniens étaient vivants et en plein essor avant 1948, en dépit des tentatives britanniques de les réprimer. Mariam a généreusement souligné mes écrits sur l’art palestinien à Jérusalem avant qu’Israël occupe les terres palestiniennes en 1948. Nul besoin d’énumérer les sources et les occasions. Tout chercheur sincère peut les trouver. Ce qui est intéressant, cependant, dans l’article de Mariam, est comment la réalité est inversée. Pour nous Palestiniens, ce n’est pas nouveau, puisque l’inversion majeure avec laquelle nous vivons est d’être étiquetés comme terroristes et traités ainsi, alors que nous sommes les victimes du terrorisme israélien. On se demande comment un artiste peut piller son propre travail si il ou elle le transporte et fuit les bombes, les balles et les gangs terroristes. Comment tout ce que les Palestiniens ont sauvé du gigantesque pillage de terres, d’immeubles, d’œuvres d’art, de livres, de bijoux, d’entrepôts de produits auquel s’est livréIsraël peut-il être qualifié de « vol » alors que ce qu’Israël a pillé est appelé « propriété israélienne » ? Comment peut-on voler ce qui est à soi ? Comment peut-on voler le produit de ses propres mains ?

Permettez-moi de donner ici un témoignage personnel direct : ma maison familiale, en Palestine, que j’ai été forcée de quitter en 1948, contenait des livres, des peintures à l’huile, de précieux tapis persans, des appareils modernes et des meubles. Tout a été pillé, y compris la maison elle-même, et y compris un hangar plein d’automobiles Rover neuves, de pneus Goodyear, et beaucoup d’autres marchandises que mon père importait. Sans parler de tous ses autres biens à Jaffa, Haïfa et Jérusalem. Il n’avait hérité de rien. Il a commencé sa vie comme vendeur du pain cuit au four par sa mère dans les rues de Jérusalem pendant les jours de famine de la Première Guerre mondiale. Tout ce qu’il a bâti pour lui-même et sa famille a été pillé par Israël.

Nous continuerons à raconter notre histoire. Les Israéliens peuvent inverser la vérité et influencer profondément les médias, l’avenir est à nous car les gens sont de plus en plus nombreux à écouter ce que nous avons à dire et à se méfier des médias dominants. Ces jours-ci, mon récit sur la Palestinerecueille l’approbation. Les gens n’accusent plus, au contraire ils hochent la tête en signe d’acquiescement.

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Massacre de Kafr Qasem par les terroristes sionistes, 29 octobre 1956

La nouvelle propagande israélienne reprend le vieux slogan rebattu sur la terre vide pour un peuple… – trop fatiguée de le répéter. Ils le recyclent en essayant de dire qu’il y a toujours eu un Israël une sorte de passé pour les siècles et les siècles. Leurs inversions irrationnelles laissent d’abord sans voix, mais méritent une attention minime. Il vaut mieux être créatif en enrichissant notre propre culture, ainsi que la culture internationale. Répondre à la propagande est une perte de temps dans les limites de leurs propres récits – des limites qui contredisent la créativité. Je souhaiterais qu’ils lèvent la tête des miasmes aveuglants de leur propre propagande et adoptent l’égalité.

Le sous-titre de Guggenheim pour le spectacle que Mariam Said décrit si bien était : « L’Art contemporain au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ». Dans un titre comme celui-ci, on a enlevé la Palestine et on l’a remplacée par Israël. Dans le spectacle, les deux parties produites par des artistes israéliens révèlent des limites et des intentions étranges. On parle de la souffrance des Juifs en Europe dans le cadre d’une exposition qui contient surtout de l’art arabe ; alors que l’autre, le « debriefing », nous dit qu’Israël est là depuis toujours et que tout sur cette terre appartient bien à Israël. Autrement dit, l’un parle de la souffrance des juifs tandis que l’autre exploite cette douleur pour piller. En réaction à cette formule, j’ai envie d’être du côté des juifs qui exigent qu’Israël retire l’Etoile de David de son drapeau.

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Mon impression, au sujet du discours critique sur l’art arabe, est celle de son échec. Je suis maintenant persuadée que les penseurs occidentaux sur l’art ne comprennent pas vraiment l’art arabe parce qu’ils sont toujours à la recherche de la profondeur et de la perspective, et ces derniers temps, des créations idéalistes, anthropologiques, pour la plupart non-visuelles du post-modernisme occidental. Ils cherchent les choses qu’ils connaissent, ce qui les rend aveugles à tout le reste. Ils reconnaissent rarement l’influence profonde de l’art arabe sur l’art occidental – ou pour le dire plus crûment, l’influence de l’art palestinien sur l’art de la Renaissance italienne, qu’ils considèrent comme la base de l’art occidental. L’un des grands monuments de l’art islamique, le Dôme du Rocher à Jérusalem (691) a eu une influence majeure et catalytique sur le Baptistère à Florence (1059-1128).

En outre, dans l’architecture islamique, la division de l’espace mural en segments géométriques en harmonie avec l’architecture elle-même a influencé la segmentation visuelle des cathédrales européennes.

L’art contemporain et moderne arabe et palestinien est influencé par des sources internationales venant de l’est comme de l’ouest, comme par l’art ancien de leurs ancêtres dans la région. C’est une attitude culturelle typiquement saine à notre époque. Le narcissisme national des siècles récents ne convient plus. Le problème est que les les composants orientaux sont invisibles à ceux qui sont incapables de voir la symétrie comme une imitation de la nature. C’est vraiment regrettable. Je pense quelquefois qu’avoir formé mon œil à la symétrie de l’art islamique m’a rendu plus aisément capable de voir les beaux rythmes de la nature que ceux qui n’ont pas eu cet apprentissage. J’ai des avantages similaires grâce à l’étude visuelle de l’art asiatique d’Iran au Japon.

Samia Halaby | 12 octobre 2016

Samia Halaby est née à Jérusalem en 1936 et elle a grandi à Jaffa. Elle vit à New York depuis 1951 où elle est reconnue comme un peintre abstrait de premier plan et une experte influente sur l’art palestinien et arabe. Elle travaille actuellement sur un livre de dessins qui documentent le massacre de Kfar Qasem, en 1956, lorsque 49 Palestiniens du village ont été assassinés par la police israélienne des frontières.

(1) Mariam C. Said est née et a grandi à Beyrouth (Liban). Elle vit à New-York. Elle fut l’épouse de grand intellectuel palestinien Edward W. Said (1935-2003).

Article original  : Mondoweiss – Traduit par MR pour ISM

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