La confrontation sur les réseaux sociaux entre un courant « conservateur » et un groupe de militantes prônant la défense des libertés individuelles au sujet du port du bikini à la plage, ne s’est pas éteinte. Les instigatrices anonymes de la campagne de mobilisation des femmes en bikini ont redoublé de zèle depuis le 5 juillet dernier, date de la commémoration de l’indépendance, en organisant plusieurs sorties dans des stations balnéaires à Annaba et Oran. Le groupe Facebook où sont discutés et organisés les rendez-vous de ces « baignades politiques » compterait à présent plus de 3000 participantes. Mais en dehors d’une couverture médiatique dans la presse étrangère et les débats houleux sur internet, le discours contre-productif de ces « féministes » est loin de recevoir un écho positif en Algérie.

Dans un article publié par le magazine féminin français Grazia, l’une des instigatrices de la campagne, « Sarah, 27 ans », explique que pour avoir un impact sur la société algérienne, il faut habituer « des milliers de voyeurs à ce qu’ils considèrent encore comme étant interdit » tout en précisant : « Nous ne voulons pas changer leur vision des choses, mais simplement leur inculquer la tolérance et l’acceptation de l’autre ». Cette dernière phrase illustre à elle seule le non-sens politique d’une démarche présentée comme telle.

Les stratégies féministes visent à déployer des moyens pour subvertir les pratiques patriarcales au sein d’une société afin d’améliorer le statut des femmes dans les sphères socio-économiques politiques et dans l’espace privé. Mais cette capacité d’agir et de résister à la domination masculine ne réside pas dans l’adoption d’actes qui s’opposent radicalement aux normes sociales. En cherchant à politiser la question du port du bikini sur les plages à travers une campagne dont l’ ’objectif proclamé est d’« inculquer la tolérance » (concept variable d’une société à l’autre en fonction des contextes socio-culturels, de l’état des rapports de forces au sein d’une société), ces femmes reproduisent les stéréotypes du discours qui vide le féminisme de tout contenu social.

Premièrement, dans l’introduction de nouvelles pratiques pour s’opposer à l’hégémonie des normes culturelles « masculines », l’enjeu principal n’est pas de fustiger ou de prôner un autre code vestimentaire. Des féministes algériennes qui affichent par leur code vestimentaire leur fidélité aux préceptes religieux ou à la tradition ont quitté l’espace clos pour participer pleinement à la société. Massivement éduquées elles ont développé des ambitions individuelles et professionnelles et ont investi des sphères autrefois réservées aux hommes. Comprendre cette évolution suppose de tenir compte de la trajectoire historique du féminisme en Algérie qui puise dans la tradition de lutte anticoloniale.

Si le rôle précurseur des Moudjahidates [résistantes algériennes, Ndt] pendant la guerre de libération et leur combat pour l’égalité a connu un « reflux » à l’indépendance, depuis la fin de la guerre civile, le « féminisme » a également pris un nouvel essor. Dans son article éclairant sur les « Algériennes et la guerre de libération nationale, l’émergence des femmes dans l’espace public au cours de la guerre et l’après-guerre » Khaoula Taleb Brahimi, professeure de sociolinguistique arabe à l’Université d’Alger revient sur le rôle historique des femmes dans la guerre d’indépendance. « Des femmes et des toutes jeunes ont en un laps de temps très court, fait une intrusion brutale dans le monde des hommes et de la guerre, faisant voler en éclats la traditionnelle frontière entre les deux mondes, celui extérieur, public, espace de l’homme et de l’univers masculin, et l’autre intérieur, domestique et privé, espace des femmes et de l’univers féminin ».

Après 1962, le courant conservateur du FLN revenant sur les acquis de la révolution en matière de droits des femmes fait adopter un code la famille (1984) renfermant de nombreuses dispositions discriminatoires auxquelles les anciennes Moudjahidates [résistantes algériennes, Ndt]

se sont farouchement opposées. Il faudra attendre les promesses faites par le président de la République Abdelaziz Bouteflika en 2001 pour ouvrir le chantier des réformes.

L’évolution est amorcée avec la criminalisation du harcèlement sexuel (2004), le fond de garantie pour le paiement de la pension alimentaire lorsque le mari est défaillant (2012), le décret sur le droit à l’indemnisation des femmes violées par les terroristes pendant les années de terrorisme (2014) etc. Ces maigres avancées sont cependant le résultat de la confrontation avec les courants féministes en Algérie qui ont réussi à imposer une modification des lois sur le statut personnel comme nécessité concrète. Mais en dépit de ces réformes qui tentent de gommer les discriminations légales héritées du code du statut personnel, la condition de la femme algérienne reste difficile. Fatima Oussedik, sociologue et membre du réseau Wassila Avif, association de défense du droit des femmes, explique les limites de cette reconnaissance juridique.

Dans un précédent entretien pour al-Akhbar elle déclare : « Lorsque la loi contre les violences sexuelles a été adoptée, elle est présentée à l’échelle du monde entier mais on oublie de mentionner qu’elle comporte une clause stipulant qu’avant le prononcé du jugement, si la femme pardonne à son époux, l’action est éteinte et l’Etat ne se constitue pas partie civile. Or la femme sans logement, sans emploi, avec enfants, va pardonner d’abord parce que sa famille va se rendre au commissariat pour lui rejeter la responsabilité. Nous avions en amont dénoncé cette clause. Avant même l’adoption du texte nous avons réalisé un lobbying auprès des femmes députés, participer à une table ronde au journal liberté pour dénoncer cette clause qui est tout de même passée. Cela signifie que la loi est vidée de son contenu. »

Les évolutions en la matière n’ont pas remis en cause les rapports de pouvoir historiquement et socialement valorisés entre hommes et femmes. Mais la question de l’amélioration du statut de la femme et de la promotion de l’égalité ne peut être pensée indépendamment de la question sociale dans son ensemble. Or le problème posé par le discours des promoteurs de la campagne du port du bikini est qu’il oblitère totalement la question de l’articulation du rapport race et classe.

Les femmes avant de porter un bikini appartiennent d’abord à des classes sociales qui déterminent leurs intérêts. Réduire le féminisme à des questions de forme, « tenue vestimentaire », ou de sémantique, fait naître un sentiment d’appartenance sexuée qui dépasserait l’appartenance de classe, seul véritable danger pour l’oligarchie ultra-libérale.

Comme l’analyse la politologue Françoise Vergès dans un entretien pour le site Alternative libertaire, (à propos de son livre « Le ventre des femmes ») « les droits des femmes sont essentiels mais ces droits ne peuvent pas être l’horizon de l’émancipation des femmes. Que j’aie ces droits ne libère pas la société car d’une part toutes les femmes n’y ont pas accès pour des questions de classe et de race. Et d’autre part, l’horizon du féminisme, c’est l’émancipation de la société tout entière »

Par Lina Kennouche | 30 juillet 2017

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