Le Timor Oriental, qui a gagné son indépendance de l’Indonésie en 1999 après avoir enduré des années de génocide, est à présent un flambeau de la démocratie en Asie, mais doit faire face à de nouvelles pressions coloniales dues à la mondialisation, écrit John Pilger.

John Pilger | 8 mai 2017 | Consortium News

En filmant en secret au Timor Oriental en 1993, j’ai suivi un paysage de croix : grandes croix noires se dessinant sur le ciel, croix sur des sommets, croix descendant les collines, croix le long de la route. Elles jonchaient la terre et saturaient le regard.

Les inscriptions sur les croix révélaient l’extinction de familles entières, balayées en l’espace d’une année, d’un mois, d’un seul jour. Des villages entiers se tiennent là comme des monuments commémoratifs.

Kraras est l’un de ces villages. Connu comme le « village des veuves », la population de 287 personnes fut massacrée par les troupes indonésiennes. Avec une machine à écrire au ruban usé, un prêtre local a enregistré le nom, l’âge, la cause du décès et la date du meurtre de chaque victime. Dans la dernière colonne, il a identifié le bataillon indonésien responsable de chaque meurtre. C’est la preuve d’un génocide.

J’ai toujours le document, que je trouve difficile à retranscrire, comme si le sang du Timor Oriental était encore frais sur ces pages. Sur la liste, il y a la famille Dos Anjos.

En 1987, j’ai interviewé Arthur Stevenson, connu sous le nom de Steve, un ancien commando australien qui a combattu les Japonais dans la colonie portugaise du Timor Oriental en 1942. Il m’a raconté l’histoire de Celestino dos Anjos, dont l’intelligence et la bravoure lui ont sauvé la vie, et la vie d’autres soldats australiens combattant derrière les lignes japonaises.

Steve décrit le jour où des tracts ont été lancés depuis un avion de l’Air Force australienne : « On ne vous oubliera jamais », lisait-on sur le tract. Très vite après, les Australiens recevaient l’ordre d’abandonner l’île de Timor, laissant la population à son sort.

Quand j’ai rencontré Steve, je venais juste de recevoir une lettre du fils de Celestino, Virgillo, qui avait le même âge que son propre fils. Virgillo écrivait que son père avait survécu à l’invasion indonésienne du Timor Oriental en 1975, mais il continuait : « En août 1983, les forces indonésiennes sont entrées dans notre village, Kraras. Ils ont pillé, brûlé, massacré, avec l’appui d’un avion de chasse. Le 27 septembre 1983, ils ont obligé mon père et ma femme à creuser leurs propres tombes et ils les ont tués à la mitrailleuse. Ma femme était enceinte. »

Honte aux complices de l’Indonésie.

La liste de Kraras est un document politique extraordinaire qui déshonore les partenaires faustiens de l’Indonésie en Occident, et nous apprend beaucoup sur la façon dont le monde est conduit. L’avion de chasse qui a attaqué Kraras venait des États-Unis ; les mitrailleuses et les missiles sol-air venaient de Grande-Bretagne ; le silence et la trahison venaient d’Australie.

Le prêtre de Kraras écrivit sur la dernière page : « Pour les gouvernants du monde capitaliste, le pétrole du Timor sent meilleur que les larmes et le sang des Timorais. Qui apportera cette vérité au monde ? … Il est évident que l’Indonésie n’aurait jamais commis un tel crime si elle n’avait pas reçu des garanties favorables de la part des gouvernements occidentaux. »

Alors que le dictateur indonésien, le général Suharto, était sur le point d’envahir le Timor Oriental (les Portugais avaient abandonné leur colonie), il en a averti les ambassadeurs d’Australie, des États-Unis et de Grande-Bretagne. Dans des télégrammes secrets ensuite révélés, l’ambassadeur australien, Richard Woolcott, encourage son gouvernement à « agir de façon à minimiser l’impact sur le public en Australie, et à soutenir de manière privée l’Indonésie ». Il faisait allusion au potentiel inexploité de pétrole et de gaz dans la mer du Timor qui sépare l’île de l’Australie du Nord.

Il n’y avait aucun signe de préoccupation au sujet des Timorais. Dans mon expérience de reporter, le Timor Oriental fut le plus grand crime de la fin du 20e siècle. Il y a beaucoup à dire sur le Cambodge, mais même Pol Pot n’a pas massacré autant de personnes – proportionnellement – que Suharto qui a tué et affamé la population du Timor Oriental.

En 1993, le Comité des Affaires étrangères du Parlement australien a estimé « qu’au moins 200 000 » Est-Timorais, un tiers de la population, avait péri sous Suharto.

L’Australie est le seul pays occidental qui a formellement reconnu le génocide et la conquête de la part de l’Indonésie. Les forces spéciales criminelles indonésiennes connues comme « Kopassus », avaient été entraînées en Australie par les forces spéciales, dans une base proche de Perth. La récompense en matières premières, a dit le ministre des Affaires étrangères Gareth Evans, valait une « infinité » de dollars.

Célébration au champagne.

Dans mon film de 1994, « Mort d’une Nation : La conspiration contre le Timor », on voit un Evans réjoui levant son verre de champagne avec le ministre des Affaires étrangères de Suharto Ali Alatas, alors qu’ils survolaient la mer du Timor, après avoir signé un traité de piraterie qui partageait les richesses pétrolières et gazières de la mer du Timor.

J’avais aussi filmé des témoins comme Abel Gutteras, maintenant ambassadeur du Timor-Leste (nom post-indépendance du Timor Oriental) en Australie. Il m’a dit : « Nous croyons que nous pouvons gagner et que nous pouvons compter sur tout ces gens dans le monde pour nous écouter – que rien n’est impossible, et que la paix et la liberté valent toujours la peine de se battre pour elles. »

Remarquablement, ils gagnèrent. Beaucoup de gens de par le monde les ont entendus, et un mouvement infatigable a pressé les soutiens de Suharto à Washington, Londres et Canberra d’abandonner le dictateur.

Mais il y a aussi eu le silence. Pendant des années, la presse libre des pays complices a tout fait pour ignorer le Timor Oriental. Il y a eu quelques exceptions honorables, comme le courageux Max Stahl, qui a filmé le cimetière du massacre de 1991à Santa Cruz. Des journalistes éminents se sont littéralement prosternés devant Suharto. Sur une photo d’un groupe d’éditeurs australiens visitant Djakarta, emmenés par l’éditeur de Murdoch Paul Kelly, l’un d’eux se prosterne devant Suharto le génocidaire.

De 1999 à 2002, le gouvernement australien a encaissé un revenu estimé à 1,2 milliard d’un unique gisement de pétrole et de gaz dans la mer du Timor. Pendant la même période, l’Australie a donné moins de 200 millions pour une prétendue aide au Timor Occidental.

En 2002, deux mois avant que le Timor Occidental ne gagne son indépendance, Ben Doherty rapportait : « L’Australie s’est secrètement retirée des procédures de résolution des conflits de frontières maritimes à la convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer, et de la juridiction équivalente de la Cour Internationale de Justice, de façon à ce qu’il ne soit pas possible de la contraindre à se plier légalement à l’arbitrage international. »

L’ancien Premier Ministre australien John Howard a décrit le rôle de son gouvernement pour l’indépendance du Timor Oriental comme « noble ». Le ministre des Affaires étrangères de Howard, Alexander Downer, a fait une fois irruption dans le bureau du Premier Ministre Alkatiri, à Dili au Timor Oriental, et lui a dit « Nous sommes très durs… laissez-moi vous donner une leçon de politique… »
Aujourd’hui, c’est le Timor Oriental qui donne des leçons de politique. Après des années de ruses et de harcèlement de la part de Canberra, le peuple du Timor Oriental a réclamé et a gagné le droit de négocier devant la Cour permanente d’Arbitrage (PCA) une frontière maritime légale et un partage réel du gaz et du pétrole.

L’Australie a une énorme dette envers le Timor Oriental – certains diraient, des milliards de dollars de réparation. L’Australie devrait rendre, sans conditions, toutes les royalties emmagasinées depuis que Gareth Evans a trinqué à la dictature de Suharto en volant au-dessus des tombes des victimes.

La menace de la mondialisation

Les économistes louent le Timor Oriental comme le pays le plus démocratique de l’Asie du Sud-Est aujourd’hui. Est-ce un hommage ? Ou est-ce le souhait que ce petit pays vulnérable se joigne au grand jeu de la mondialisation?

Pour le plus faible, la mondialisation est un colonialisme insidieux qui permet à la finance transnationale et ses adeptes de pénétrer plus profondément, comme le remarque Edward Said, que les vieux impérialistes avec leurs vaisseaux de guerre.

Cela peut signifier un modèle de développement qui a produit en Indonésie sous Suharto des inégalités énormes et de la corruption ; qui a conduit les populations hors de leurs terres pour vivre dans des bidonvilles, puis s’est ensuite enorgueilli du taux de croissance.

Le peuple du Timor Oriental mérite mieux que les tièdes éloges de la part des « gouvernants capitalistes du monde », comme l’écrit le prêtre de Kraras. Ils n’ont pas combattu et ne sont pas morts et n’ont pas voté pour une pauvreté aggravée et un taux de croissance. Ils méritent le droit de pouvoir se suffire à eux-mêmes quand le pétrole et le gaz s’épuiseront, comme cela arrivera. Et au moins, leur courage doit devenir un flambeau dans notre mémoire, une leçon universelle de politique.

Bravo, Timor Oriental, bravo, et soyez prudent.

John Pilger | 8 mai 2017 | Consortium News

Le 5 mai, John Pilger a été récompensé de l’Ordre du Timor Oriental par l’Ambassadeur du Timor Oriental en Australie, Abel Gutteras, en reconnaissance pour ses rapports sur le Timor Oriental sous l’occupation brutale de l’Indonésie, et spécialement pour son film documentaire de référence, « Death of a Nation: the Timor Conspiracy. » ( Mort d’une Nation : la conspiration contre le Timor ).

Source:  www.les-crises.fr

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