Ce texte, rédigé en 2004, pointait déjà l’instrumentalisation de l’antisémitisme, voir la manipulation du lobby israélien et pro-israélien, à des fins politiques. [ASI]


Par Samah Jabr

Publié en Octobre 2004 sous le titre Charge of “Anti-Semitism » Used to Provoke Immigration of French Jews to Israel

Seulement dix jours après qu’il eut appelé les 600 000 citoyens juifs de France à venir en Israël « immédiatement » pour échapper à ce qu’il a appelé « la propagation de l’antisémitisme le plus sauvage », le Premier ministre Ariel Sharon souhaitait la bienvenue aux 200 premiers immigrants juifs français à arriver en Israël. La fureur officielle contrôlée avec laquelle Paris avait accueilli l’appel a été bientôt tempérée par des gestes conciliants des deux côtés.

Selon des articles de la presse israélienne, l’Agence juive a décidé d’envoyer plusieurs centaines d’agents en France dans le but de persuader des dizaines de milliers de Français juifs à émigrer à cause d’une recrudescence des attaques antisémites dans les dernières années. En juillet, l’Agence juive, le ministre de l’Immigration et le cabinet du Premier ministre Sharon ont convenu d’offrir des fonds supplémentaires aux Français juifs qui répondraient à la campagne, notamment avec des avantages supplémentaires comme une aide accrue au logement, à l’éducation, aux entreprises, et l’oulpan hébreu (école pour l’étude de la langue hébraïque).

Une récente enquête auprès de Français juifs réalisée par le Projet Israël a révélé que 26 % d’entre eux envisagent l’émigration en raison d’une montée de l’antisémitisme en France.

Le désir d’Israël de stimuler l’émigration est en partie motivé par une baisse dans les nouveaux arrivants juifs, maintenant que la vague d’immigration venant de l’ancienne Union soviétique est retombée. L’an dernier, ils furent moins de 25 000, en baisse donc par rapport aux 200 000 de 1990.

L’histoire a retenu que les antisémites et les sionistes sont des alliés naturels qui se sont aidés mutuellement à plusieurs reprises. (Voir l’analyse « 51 documents : la collaboration des sionistes avec les nazis » de Lenni Brenner, page 86 du Washington Report de septembre 2004). L’antisémitisme en France, réel ou imaginé, et l’invitation aux Français juifs d’occuper la Palestine sont encore un autre cas de ce phénomène.

Écoutant les conseils du ministre de la Propagande de Hitler, Joseph Goebbels – « Mentez, et continuez à mentir, quelques-uns de vos mensonges prendront sans aucun doute racine dans l’esprit des gens » -, les médias occidentaux rapportent vivement sur les incidents dits « attaques antisémites ». En France, de telles attaques sont très souvent imputées à des jeunes musulmans, et sont rattachées aux tensions au Moyen-Orient.

Récemment, par exemple, alors qu’un jeune étudiant de 17 ans, Yisrael Yiftah, se dirigeait vers une épicerie locale dans la banlieue nord de Paris, « un homme de grande taille décrit comme étant d’origine nord-africaine s’est jeté sur lui avec un couteau. L’homme a crié, « Dieu est grand » en arabe, et il a plongé le couteau dans la poitrine de Yiftah », selon la presse française.

Les médias et les responsables gouvernementaux ont qualifié l’attaque d’antisémite – alors même que ce même soir, le même homme avait porté d’autres attaques au couteau contre des cibles non-juives, notamment un Algérien, et qu’il s’est avéré qu’il était psychologiquement dérangé.

Dans un autre incident, après que l’opinion française eut été alarmée et le monde alerté contre les dangers que représentent les hommes ayant l’air d’être des arabes/nord-africains, et leur propension aux actes « violents et irrationnels », l’attaque présumée, en juillet, contre une femme « ayant l’air d’être une juive » et son bébé, dans un train de banlieue près de Paris, s’est révélée n’être qu’une pure invention.

Voilà donc des exemples de « crimes antisémites » qui seraient dit-on en augmentation en France. Le ministre de l’Intérieur français, en outre, qui compile les statistiques sur les rapports de discrimination contre les juifs, ne classe pas les autres actes de discrimination sur l’origine ethnique et la religion de leurs victimes.

Pourtant, des musulmans aussi ont été victimes d’attaques racistes. L’attaque au couteau contre Yiftah intervient quelques heures après qu’un feu se fut déclaré devant la maison à Strasbourg d’Aziz el Alouani, le représentant musulman pour la région Est de l’Alsace. Des graffitis racistes et nazis ont été gribouillés sur les murs de sa maison – mais cela n’a pas mérité la même attention de la part des médias. En mars, un incendie criminel a endommagé une mosquée et détruit une salle de prière musulmane à Annecy, dans le sud-est de la France. Cela, aussi, a à peine été mentionné par les médias.

À chaque fois qu’il y a l’information d’un incident « antisémite », les politiciens français jurent de s’attaquer au problème et d’imposer un châtiment exemplaire à ses auteurs. Ils présentent leurs excuses aux groupes juifs de France et au monde entier, ainsi qu’à l’État d’Israël, et ils envoient leurs militants de droite, de gauche et Verts manifester contre l’incident. Il n’y a eu aucune excuse des Français à la communauté arabe nord-africaine, cependant, après les accusations répétées de la presse pour l’ « attaque » de la femme dans le train de banlieue.

Au-delà de l’objectif à court terme de porter à maturation l’atmosphère pour une immigration juive vers les colonies en Palestine occupée, l’antisémitisme sert aussi à d’autres fins. Il est utilisé pour faire taire, si ce n’est criminaliser, la critique de la politique israélienne, laissant les modérés à la merci des extrémistes, et les défenseurs de la liberté d’expression à l’autocensure. Il participe à la tentative de transformer la nature coloniale du conflit israélo-palestinien en un conflit ethno-religieux, comme s’il s’agissait d’une continuation de l’histoire de la haine des juifs de l’Europe. Il accorde aux juifs un statut supérieur à celui des autres minorités ethno-religieuses en Occident – et, avantage second, il exacerbe les sentiments contre un ennemi présumé et accroît un sentiment de nationalisme chez les juifs.

L’insistance d’Israël et de ses partisans pour que soit cataloguée comme « antisémite » toute critique de son gouvernement dresse un mur psychologique dans toute l’opinion publique internationale, restreignant dans ce cas non le mouvement, mais l’opinion d’expression. Ce mur mental sert de première ligne de défense du sionisme, étouffant tout débat sérieux sur les pratiques et la politique d’Israël et déniant l’existence et les droits des Palestiniens.

Nous ne vivons pas dans les années trente – ou bien, si ? Les ghettos qu’Israël est en train de créer, le déshabillage obligatoire des Palestiniens aux check-points, et l’étiquetage des seuls travailleurs arabes pour les distinguer des travailleurs étrangers – en marquant, par exemple, d’un « X » rouge les casques des ouvriers palestiniens travaillant à la construction du parlement israélien, à portée d’un tireur embusqué de l’armée israélienne –  ne sont plus seulement qu’une histoire palestinienne. Même si ces expériences sont les nôtres, l’histoire est celle de l’humanité.

De telles pratiques – si elles nous rappellent de façon ironique et tragique les actes qui ont caractérisé l’oppression européenne des juifs – sont déployées, inaperçues et sans opposition, par les mêmes nations qui ont autorisé que se produisent l’antisémitisme et l’oppression d’humains dans un passé pas si lointain. Avec leur soutien aveugle à Israël – en pénitence, peut-être, de l’oppression juive précédente –, ces nations cautionnent et rendent possible ce qui se passe dans ma patrie et les horreurs auxquelles les Palestiniens sont confrontés aujourd’hui.

Étant donné son obsession avec l’ « antisémitisme » pendant qu’il ferme les yeux sur le racisme meurtrier d’Israël, on ne peut que conclure que le « Premier » monde (ensemble des pays dits démocratiques) est plus concerné par la sémantique juive que par la réalité dévastatrice à laquelle les Palestiniens font face, quotidiennement, dans leur terre occupée.

Samah Jabr | Octobre 2004

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