Ayant abandonné systématiquement Kiev à Washington pendant les dix dernières années, Moscou s’est retrouvé dans une situation extrêmement désagréable. Certes, tout le monde ne veut pas reconnaître la chose.

D’où partons-nous ?

D’abord il y a eu le premier Maïdan [N.D.T. en 2004], après quoi Iouchtchenko a fait son apparition à Kiev. Déjà alors on pouvait deviner où tout cela mènerait. Les monuments en l’honneur de Bandera, l’héroïsation des vétérans de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, et ainsi de suite…. Mais le gaz se vendait bien et tout cela arrangeait le Kremlin.

On a survécu à Iouchtchenko. Est alors apparu Ianoukovitch. Nous savons désormais à quel point Ianoukovitch a servi les intérêts russes. Aurions-nous pu comprendre cela un peu plus tôt ? Bien sûr. Ce n’est pas que nous n’avions pas de dossier sur Victor Ianoukovitch, nous en avions un dès le début, tout y était écrit. Mais le gaz se vendait toujours bien. C’est pourquoi on n’a rien entrepris.

On dit que la Russie avait d’autres problèmes. On dit qu’elle n’y avait pas de ressources… Arrêtez ! On pouvait le dire dans les années 90. Après 2004, elle avait des ressources et pendant les années 2006 et 2007 la croissance économique russe a dépassé celle de toute la période post-soviétique. Il ne restait qu’à donner le ton ! Peu importe les caprices du client, pourvu qu’il paie !

Il y avait d’autres problèmes, voilà une bien mauvaise excuse, parce qu’il n’y a pas dans l’étranger proche de la Russie d’affaire plus pressante que l’Ukraine. Et cela signifie que s’occuper activement de la direction ukrainienne était tout à fait vital. Tous ceux qui connaissaient vraiment la politique et l’économie, et non au café du commerce, comprenaient cela parfaitement, et écrivaient à ce sujet, et en parlaient, mais… le gaz se vendait et se vendait bien…

Finalement, les marchands de gaz russes et les oligarques ukrainiens ont traficoté de concert jusqu’à l’irruption du deuxième Maïdan. Après quoi, à Kiev on a commencé à considérer tout à fait ouvertement les Russes [N.D.T. russophones] comme des occupants et l’on s’est juré de limiter leurs droits comme dans la plus pure tradition de certains pays baltes que nous ne montrerons pas du doigt.

Et voilà l’affaire de Crimée qui explose

Il fallait s’y attendre, certes. Pour que cela n’arrive pas, Kiev aurait dû jouer très prudemment en s’abstenant de promettre l’envoi de trains de l’amitié, tout en nourrissant activement les Criméens de quelques promesses.

Mais Kiev s’en est sorti comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. À Washington, il n’y avait probablement pas non plus de gens compétents bien au fait de la situation dans la péninsule. Ils ne l’ont pas prise en compte.

Et la Crimée a explosé. Explosé en direction de la Russie. Et pendant que Kiev et Washington observaient l’événement avec une certaine… surprise, Moscou a vite compris qu’il fallait agir. Et agir d’urgence, sans faire couler le sang dans des combats de rue.

La rapidité de la décision dans le dossier criméen a été dictée par deux facteurs, l’opinion publique russe et les bases militaires.

L’opinion publique, cela signifie que face à l’inaction russe en Crimée le peuple aurait pu dire avec raison « nous ne reconnaissons pas Vladimir Vladimirovitch ». « Il s’est noyé » une seconde fois ! [N.D.T. L’auteur fait référence au sous-marin Koursk.] Cela l’opinion publique ne pouvait l’accepter. Mais ce n’est là que demi-mal. Les bases militaires, voilà la seconde moitié de l’équation. Il ne faisait aucun doute que le pouvoir issu de Maïdan les livrerait à l’OTAN. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que les militaires seront mécontents. Et non seulement les militaires, mais aussi les services de sécurité nationale pour lesquels la perte de la Crimée et de Sébastopol sèmera des doutes au sujet du président et du gouvernement. Et tous les vols en hydravion, les visites des navires de guerre n’y auraient rien changé : ils seraient même apparus comme des parodies de puissance. Et mécontenter, à la fois, le peuple et les forces de sécurité c’est friser la révolution. Les traditions en Russie à ce sujet sont riches. Le président est allé à la pêche et, à la télé, on a annoncé que le président était malade du virus Ebola et donc dans l’incapacité d’exercer. De telles choses peuvent-elles se produire ? Oui, facilement !

Il faut prendre en considération que la Crimée a démontré sa volonté de se séparer de l’Ukraine par la porte ou par la fenêtre. C’est-à-dire de se battre. Et les fusillades dans la proximité directe des bases russes militaires où les contrôles pouvaient dégénérer en batailles rangées, ceci n’était à l’avantage de personne. Là, tu veux ou tu ne veux pas, il faut se battre. Tu ne veux pas tirer, on tirera sur toi. Il n’y a guère de choix.

Et cette situation, vu la vitesse de la prise de décision à Moscou, a été comprise tout de suite.

Concordance des intérêts des militaires, du peuple, du pouvoir, du commerce, de tous

Au peuple la fierté, aux militaires la gloire, au pouvoir le respect, au commerce les nouveaux horizons dans le domaine du tourisme, de l’immobilier élitaire par-ci et par-là. Et même aux fonctionnaires un peu de joie.

Effet de la prise de décision rapide sur la Crimée, on vit débarquer des gens polis, ils ont organisé un référendum à la hâte. Dès le lendemain de l’annonce des résultats, le Kremlin signa les documents. Champagne ! L’hymne résonne.

Emporté par l’euphorie de tout ce sans-faute, quand le président aimé, par le paraphe de sa plume, s’est élevé au rang des plus grands rassembleurs de terres russes, quelqu’un au Kremlin a écrit pour le Garant [N.D.T. Poutine] le texte pénétrant que celui-là a lu sans hésitation devant tout le pays.

La Russie sabrait le champagne et pleurait de bonheur

À Kiev et Washington, les bouches bées se refermèrent enfin. Des politiciens maussades descendirent un verre de tequila chacun et ont juré sur un zeste de citron qu’on n’en resterait pas là. Obama a annoncé que la Russie paierait cher et les politiques ukrainiens ont promis à qui mieux mieux l’échafaud [N.D.T. pour les « Moscovites »] et le djihad éternel.

Au matin, alors que le champagne n’était plus que souvenir et la soif apaisée, le Kremlin a compris qu’il avait dans la main l’engrenage ukrainien. Et qu’il était impossible de revenir en arrière.

Alors le Kremlin s’est trouvé devant un choix complexe : prendre ou ne pas prendre le Donbass après la Crimée ? Et Odessa ? Et Kharkov ? Et toute l’Ukraine ?

Prendre le Donbass, c’est très cher sur le plan économique. Élever jusqu’au niveau russe les salaires et les retraites des deux millions de personnes en Crimée, c’est une chose. Les sept millions du Donbass en sont une autre. Organiser le référendum en Crimée, où et il est clair que la majorité écrasante est pour la Russie c’est une chose, au Donbass tout à fait autre chose. Assurer la sécurité en Crimée où l’on dispose de bases militaires et où l’on peut se séparer de l’Ukraine en bloquant Perekop [N.D.T. qui commande l’isthme] c’est une chose. Au Donbass, les bases russes sont absentes, les troupes ukrainiennes nombreuses, la mainmise sur la région serait une tout autre affaire.

En outre, l’émoi en Russie [1] est moins vif au sujet du Donbass qu’au sujet de la Crimée (aucun avantage économique ni militaire).

Il faut ensuite expliquer à la communauté mondiale que la Russie ne veut pas occuper l’Ukraine. La Crimée est un cas à part, les guerres, l’histoire, Khrouchtchev a commis une bêtise. On n’acceptera pas de tels arguments pour le Donbass, on y verrait une agression militaire classique de grande envergure.

Et pour ce qui est de Kharkov, Odessa, Zaporojie. On dira que la Russie divise l’Ukraine. Il faudrait braver les cris d’orfraie de toute la communauté mondiale.

Il serait bien de mettre l’Ukraine entière sous l’aile russe… Pas directement au sein de la Russie, bien sûr, mais par exemple dans l’Union douanière et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) ou quelque part ailleurs… mais comment faire ? L’Ukraine après Maïdan s’oppose résolument à la Russie et, après la Crimée, elle montre les dents.

Au Donbass, le processus s’est mis en marche. Essayez d’expliquer à quelques millions de Russes [N.D.T. russophones] qu’ils doivent rester dans l’Ukraine, que le référendum leur est interdit, que le Donbass et la Crimée sont deux choses différentes, qu’à Donetsk ils n’ont pas la  bonne gueule. Comment l’expliquer ?

Le Kremlin s’est trouvé devant un dilemme. Prendre le Donbass est impossible, l’abandonner également. On ne peut pas le prendre pour une raison, on ne peut pas le laisser pour une autre.

Le Kremlin sera coupable devant le monde ou devant son peuple. S’il va à droite, il perdra le Donbass, à gauche il perdra sur le plan économique : on va tout droit dans le mur. [2]

Un certain temps le Kremlin alla tout droit…

La politique consistant à contenter tout le monde à la fois connaissait des ratés. Cette politique permettait de commercer avec plus ou moins de succès, fournissant du gaz aux uns et des objets d’usage courant à bon marché aux autres, des actions et des dividendes d’entreprises russes aux uns, et des emplois aux autres. Elle a échoué face à la réalité militaire.

La politique est entrée en contradiction avec l’économie

Politiquement, le Kremlin devait soutenir les Russes en Ukraine (la protection des intérêts nationaux et ces mots dits dans l’emportement au sujet « du grand peuple divisé », et tout le reste). Il fallait aider les Russes [N.D.T. russophones], les protéger du nationalisme ukrainien, faire cesser les meurtres, ne pas admettre les bombardements de villes, trouver et punir les coupables du 2 mai à Odessa.

Économiquement le soutien aux Russes [N.D.T. russophones] n’était pas du tout avantageux pour le Kremlin. Parce que cela entraînait l’altération des rapports avec l’Ouest. Et donc des sanctions, le gel des avoirs, la suppression des contrats, le blocage du projet South Stream, la hausse des prix des crédits étrangers, la baisse du change, le reflux du capital étranger, la baisse du cours des actions, des indices de la Bourse, etc.

La Russie moderne est profondément intégrée au système financier et commercial mondial. Le budget dépend pour moitié des revenus du gaz et du pétrole. Les dettes des entreprises russes atteignent 700 milliards de dollars, soit quatre fois plus que la dette nationale de la Russie du temps d’Eltsine, dont le remboursement est mis unanimement au crédit de Poutine. Le paiement de la dette nationale c’est bien, mais augmenter la dette des entreprises ne vaut pas mieux. Si les entreprises commencent à fermer dans tout le pays à cause de l’impossibilité d’acquitter leurs dettes étrangères. Qu’est-ce que ça change pour les gens que ce soit la dette des entreprises plutôt que celle de l’État ? Quelle différence pour le licencié s’il apparaît dans une ligne ou l’autre des statistiques sur le chômage ? Et si l’État commence à soutenir les entreprises en rachetant leurs dettes alors cette dette s’ajoutera à la dette publique, mais elle sera quatre fois plus importante qu’il y a dix ans.

En réalité, l’économie de la Russie est l’otage de l’Occident. C’est pourquoi il ne faut pas se réjouir de la façon dont le Président dialogue avec entrain avec les chefs d’État de l’Europe et des États-Unis, alors qu’il les surclasse. C’est surtout pour la galerie. Il n’est pas étonnant que le Président considère les soutiens du nationalisme ukrainien comme des partenaires, ce n’est pas un hasard si la doctrine russe de la sécurité nationale ne connaît pas d’ennemis, ce n’est pas par hasard si Moscou a déclaré à plusieurs reprises que Porochenko « n’a pas de sang sur les mains » et qu’il peut être reconnu comme le président légitime, et qu’on peut le rencontrer et examiner ses initiatives de paix visant à anéantir les Russes [N.D.T. russophones] dans le sud-est de l’Ukraine.

La Russie n’est guère plus souveraine que l’Ukraine. Elle est plus souveraine, certainement. Mais pas de beaucoup. Et non du fait de l’arme nucléaire. La bombe nucléaire est une arme du passé, on ne peut pas répondre aux sanctions, à la baisse du change, au renchérissement des crédits et au blocage des comptes en lançant une frappe nucléaire sur Washington. L’arme nucléaire n’a pas empêché l’effondrement économique de l’Union soviétique. La souveraineté plus grande de la Russie est assurée par ses réserves de pétrole et de gaz. Mais il ne faut pas surestimer leur importance. Le pétrole, on peut le vendre n’importe où, mais pas le gaz. Le gaz est vendu seulement là où sont construits les gazoducs. C’est-à-dire en Europe. Via l’Ukraine.

C’est pourquoi le Kremlin est confronté à un dilemme : comment soutenir le Donbass et échapper au régime complet des sanctions ?

Le Kremlin tente de naviguer entre Charybde et Scylla, il cherche un compromis, il marche sur des œufs.

Mais la terre sous les pieds se dérobe. Le compromis entre le fascisme et l’antifascisme n’existe pas. La tentative de jouer un double jeu n’est pas un compromis, mais quelque chose d’autre.

Dans la conjoncture présente, le Kremlin fait régulièrement des pauses et tente de désamorcer le conflit. Mais le nombre des victimes grandit, le nœud se resserre et tout équilibre est extrêmement instable.

La première tentative du Kremlin pour dénouer le conflit a eu lieu à la fin de mars et au début d’avril. Le résultat a été la prise spontanée par les manifestants des bâtiments du SBU [N.D.T. Services de sécurité ukrainiens] à Lougansk et de l’administration à Donetsk. Le Kremlin se taisait dans l’espoir que les groupes des militants seraient arrêtés et qu’ensuite l’Ukraine élirait Porochenko ce qui inaugurerait une nouvelle « ère Iouchtchenko ». Les nationalistes construiraient encore une dizaine de monuments à la gloire de Bandera, se décoreraient mutuellement, feraient d’un million de Russes [N.D.T. russophones] des non-citoyens et l’Ukraine deviendrait un grand pays balte. On achèverait de construire le South Stream et ce qui se passerait en Ukraine n’aurait plus d’importance. D’autant plus que la Crimée est à nous.

Cependant la tentative échoua. Les militants à Lougansk et à Donetsk n’ont pas cédé, les volontaires russes sont venus à leur secours. Strelkov a surgi comme un diable en boîte, il a organisé à Slaviansk la forteresse de Brest [N.D.T. allusion à Brest-Litovsk où l’armée soviétique se retrancha en 1941]

La deuxième tentative de désamorcer le conflit a été de choisir Porochenko et de se mettre d’accord avec lui avant que ses mains ne se retrouvent couvertes de sang, au début de mai quand le Garant [N.D.T. Poutine] a proposé de remettre le référendum [N.D.T. du Donbass].

Mais trois jours avant le référendum il était trop tard pour l’annuler. Le peuple s’était préparé, les bulletins étaient imprimés, les députés de Donetsk et les délégués sur place ne voulaient pas se disperser, ni oublier les offenses, ni attendre la faveur de Kiev. On peut les comprendre. La faveur de Kiev s’était manifestée à Odessa. Et la suite des événements a montré ce qu’on peut attendre des mains non salies par le sang : des lance-roquettes Grad, du phosphore et des bombardements, voilà toute la clémence réservée aux habitants désobéissants du Donbass.

Après le référendum, l’Ouest a menacé de punir la Russie si elle perturbait les élections présidentielles en Ukraine. Le Kremlin a pris bonne note et a attendu. Les élections ont eu lieu. Porochenko a gagné, clairement. L’Ouest l’a reconnu quelques secondes après la clôture des bureaux de vote et a demandé à Moscou de rencontrer le nouveau seigneur de Kiev.

La rencontre eut lieu en Normandie, pendant la célébration de l’anniversaire du débarquement des forces alliées. Il était assez étrange de voir Porochenko et Merkel côte à côte pendant la célébration, si l’on considère l’histoire, bien que, apparemment, personne n’y prenait l’histoire en compte.

Les parties se sont mises d’accord

En juin a commencé la phase suivante. Slaviansk a lentement mais sûrement été encerclée et systématiquement détruite. Strelkov se décourageait que la Russie n’apportât aucune aide en matériel militaire lourd.

Le Kremlin se plaignait de l’imperfection du monde, acceptait les réfugiés et engageait des poursuites criminelles contre certains politiques ukrainiens. On avait compté, si on se fie aux faits, sur la chute de Slaviansk et que Porochenko tiendrait sa promesse de rapidement mettre un terme à la guerre, parce que sans les combattants de Strelkov, il n’y aurait presque plus personne pour protéger Donetsk en juin. En outre, la direction de la RPD [N.D.T. République populaire de Donetsk] était aux prises à des dissensions et des atermoiements qui ne contribuaient pas à la création d’une défense fiable et systématique.

Mais les étoiles n’étaient toujours pas alignées. Strelkov revint sur sa promesse de lutter pour Slaviansk jusqu’à sa dernière cartouche, il rompit l’encerclement ennemi pour aller défendre Donetsk. Au Kremlin, on succomba à une petite crise de nerfs qui aboutit au départ précipité de monsieur Kourguinian pour Donetsk, qui prit à témoin les masses de cette crise de nerfs et accusa Strelkov d’être traîtreusement encore en vie. Mais la visite de Kourguinian n’a pas eu l’effet escompté. Non seulement Strelkov ne s’est pas suicidé, mais il ne démissionna pas plus.

Au lieu de périr à Slaviansk, la division Strelkov (près de 2 000 combattants), s’est vite unie à la garnison de Donetsk pour former une force militaire tout à fait présentable de 3 000 à 4 000 combattants, sans compter les troupes de la RPL [N.D.T. République populaire de Lougansk].

Les troupes ukrainiennes près de la frontière russe au sud du Donbass, expédiées pour y rétablir le contrôle des frontières, se sont retrouvées encerclées, prises dans une nasse. La seule explication à cela est que les généraux étaient sûrs, on ne sait pourquoi, que Strelkov ne sortirait pas vivant de Slaviansk. D’où tenaient-ils une telle assurance ? On peut seulement conjecturer.

Du Kremlin ou de Kiev, je ne sais qui a été le plus étonné par l’apparition de Strelkov à Donetsk. Tous semblent avoir été surpris

À en juger par la suite des événements, on a fait partir Strelkov pour ne pas subir désormais de nouvelles surprises telles que voir Marioupol brusquement occupé, ou bien Odessa ou encore Kharkov. Et tout peut arriver, à Kiev on pourrait subitement hisser quelque drapeau. Et on ne sera pas loin du Reichstag…

La condition de la sortie de scène de Strelkov était probablement l’octroi au Donbass d’une aide militaire et financière. Quoi qu’il en soit, l’évincement de Strelkov s’est accompagné par l’augmentation rapide de l’aide matérielle (pas toujours russe, probablement tout simplement acheté directement à l’intérieur de l’Ukraine) à l’armée du Donbass. Peu après, elle a déclenché une offensive de grande envergure.

Il est intéressant de voir que deux événements se sont produits avant cette offensive : on a abattu le Boeing et la Russie a annulé l’autorisation d’intervention de ses forces armées sur le territoire de l’Ukraine.

On peut supposer que le Boeing dramatiquement abattu, dont Kiev voulait imputer la responsabilité à la Russie sans y parvenir, a donné la possibilité quelque part de changer la donne. Peut-être s’agit-il d’une simple coïncidence…

En tous cas, le Kremlin a ouvertement tenté de changer la situation. Il n’a guère eu de choix. On a évincé Strelkov, mais ses combattants sont restés, ils ont reçu du soutien, la nasse au sud (le « chaudron ») s’est refermée, Donetsk ne se rendrait pas. Attendre que la moitié de la ville d’un million d’habitants soit transformée en ruines pourrait avec des conséquences néfastes sur l’opinion publique russe et pour l’évolution de la situation en Ukraine.

La Russie décide de passer à l’offensive.

L’offensive a commencé sur le champ de bataille où l’armée du Donbass disposa soudain de réserves, puis sur le plan économique quand la Russie imposa des « sanctions alimentaires » à l’Europe qui ont considérablement perturbé le chœur européen qui chantait à l’unisson jusqu’alors que « Moscou est coupable de tout cela ».

Cependant l’offensive a vite pris fin. À Minsk eut lieu une rencontre où le Garant [N.D.T. Poutine] a tenté de se mettre d’accord avec la personne dont les mains n’étaient apparemment toujours pas couvertes de sang. On ne sait trop s’ils se sont mis d’accord ou non, mais on a cessé de tirer dans le Donbass. L’armée du Donbass s’est arrêtée sous les murs de Marioupol, laissant sur ses arrières des unités ukrainiennes.

À la veille du cessez-le-feu, le Garant [N.D.T. Poutine] a annoncé que le but était l’arrêt du bombardement des villes et l’éloignement des troupes à une distance sûre. Kiev a déclaré qu’il est prêt à accorder à Donetsk un statut spécial. On voit qu’au Kremlin et à Kiev on parle de choses différentes. Et à Donetsk aussi, ce qui est assez typique. Cela signifie que la guerre est simplement interrompue. Le Kremlin une fois de plus tente de tâter sous les pieds la terre ferme, cherche le compromis, tente de stabiliser le système, sans se prendre définitivement parti.

La stabilisation, la recherche du compromis et tenter de satisfaire tout le monde, voilà la politique de Poutine qui l’a rendu si populaire et lui a assuré le soutien de la société russe. Mais dans la conjoncture présente, on ne peut pas contenter tout le monde.

On ne peut pas contenter Donetsk et les russophones en gardant à Kiev un pouvoir anti-russe. On ne peut pas contenter Kiev sans lâcher la Novorossia. On ne peut pas contenter Washington en défendant les intérêts de la Russie. On ne peut pas défendre les intérêts de la Russie sans entrer dans la confrontation avec Washington.

La bourse ou la vie

Il faut choisir : la vie des Russes [N.D.T. russophones] en Ukraine ou le porte-monnaie des entreprises russes qui dépendent de la participation de la Russie au système financier international.

Il faut renoncer à quelque chose.

Mais le plus difficile dans ce choix, c’est que ce dilemme existe au sein même du Kremlin.

Toutes ces pauses, ces hésitations et cette absence de stratégie précise au sujet l’Ukraine trouvent leur raison dans les différences qui opposent les décideurs à Moscou. Si les décisions étaient prises par Poutine seul, comme beaucoup de gens le pensent, la décision aurait été prise depuis belle lurette. Poutine comprend parfaitement qu’attendre ne rend pas la solution plus facile, mais la complique. Si Poutine pouvait résoudre ce problème par lui-même, tout serait allé très vite. Comme avec la Crimée. Peut-être pas aussi vite, mais en tout cas sans atermoiements superflus. Et sans ces victimes que nous observons. Et sans un million de réfugiés.

Mais Poutine ne prend pas les décisions tout seul. Les décisions en Russie sont prises par un groupe de personnes qui contrôle les ressources principales. Le groupe dirigeant de la classe dirigeante. Poutine ne peut pas ignorer l’opinion de certaines personnes. Ce sont les règles du jeu établies en 1999 quand ils l’ont choisi comme président. S’écarter de ces règles signifierait détruire le système en place. Si le système tombe, alors commencera la même chose que ce que nous observons en Ukraine, la lutte des joueurs clés pour le pouvoir par tous les moyens possibles. C’est pourquoi il doit respecter les règles.

Et cela signifie qu’il faut prendre en considération d’une part l’opinion de ceux qui sont pour la Novorossia et d’autre part l’opinion de ceux qui sont pour Washington. De ceux qui sont pour le lâchage et de ceux qui sont pour le soutien. De ceux qui privilégient le porte-monnaie et de ceux qui privilégient la vie.

Un compromis est-il malgré tout possible ? Renoncer à une partie des profits d’une part et à une partie des vies de l’autre ? Quelque chose comme ceci : Donetsk russe, Odessa ukrainienne, Lougansk russe, Kharkov ukrainienne, Slaviansk russe, Marioupol ukrainienne ?

Le compromis est dangereux dans la conjoncture présente vu que l’on peut imposer à n’importe quel moment de nouvelles sanctions, un nouveau Boeing peut s’écraser à n’importe quel moment, un train dérailler ou un navire couler. Et à n’importe quel moment peut apparaître un nouveau Strelkov. Et à Kiev tout peut arriver.

Dans la situation actuelle, n’importe quel compromis sera un équilibre instable. Seule la victoire d’une des parties peut apporter la stabilité. De l’un ou de l’autre.

Le Kremlin peut tenter d’éviter un choix difficile, mais il devra s’y résoudre. Choisir et s’y tenir jusqu’au bout.

Ici, comme dans Shakespeare – Lâcher ou ne pas lâcher.

Alex Roussine
Traduit par Olka

L’auteur, Alex Roussine, blogueur russe, est l’auteur de petits poèmes, de récits, de notes et d’aphorismes, il a aussi créé une société d’informatique.

[1] Dans la presse officielle.

[2] Fait référence à un conte où un brave slave russe, en voyageant, se retrouve devant une pierre sur laquelle est écrit : Si tu vas à droite, la femme tu trouveras ; à gauche, le cheval tu perdras ; tout droit, tu disparaîtras. Ou selon une autre version: Celui qui ira tout droit aura froid et faim ; celui qui prendra à droite restera sain et sauf, mais perdra son cheval ; et celui qui ira à gauche sera tué, mais son cheval vivra. Il existe plusieurs autres contes russes de ce genre. Voir l’illustration au début de l’article.

Source : http://www.vineyardsaker.fr (site effacé en Décembre 2014 )
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