34 marins américains ont perdu la vie et 171 autres furent blessés lors de l’attaque israélienne. (Photo: File)


Par Jeremy Salt | 5 septembre 2017 – The Palestine Chronicle 

Au cours des sept décennies de brutalité de l’Etat israélien, un incident se détache, car les victimes n’étaient pas des Palestiniens, des Libanais, des Égyptiens, des Syriens, des Jordaniens, des Tunisiens ou d’autres Arabes qu’Israël massacre régulièrement mais des Américains. Si on examine cet épisode, on ne peut qu’aboutir à la conclusion que le « lien indéfectible » entre les États-Unis et Israël est un lien très malsain, destructeur des intérêts américains et, en fin de compte, destructeur d’Israël aussi, si ces intérêts doivent être compris en termes de coexistence pacifique avec les Palestiniens et les autres états du Moyen-Orient.En 1967, Israël est à nouveau parti en guerre contre le monde arabe. Ses principales cibles étaient l’Egypte, la Syrie et la Jordanie. L’objectif central était la conquête territoriale, mais en plus les forces armées des plus dangereux ennemis d’Israël, l’Egypte et la Syrie seraient anéanties et l’éminent dirigeant panarabe, Gamal Abd al Nasser, l’idole de sa génération, serait humilié sinon détruit.

Israël initia la guerre en 1966 par des provocations le long de la ligne de cessez-le-feu syrienne. Il savait que, tôt ou tard, Nasser serait malgré lui entraîné dans ce conflit et qu’alors il pourrait l’acculer. Au printemps 1967, les provocations s’étaient transformées en une crise centrée sur la fermeture par Nasser du détroit de Tiran donnant accès au port israélien d’Eilat dans le golfe d’Aqaba. C’était une guerre voulue par les généraux israéliens mais pas par Nasser, sous prétexte de détruire l’ennemi. Toutes les agences du renseignement occidentales savaient qu’Israël pouvait facilement vaincre l’une ou toute coalition d’armées arabes. Israël le savait aussi, malgré son propre discours prétendant qu’il était menacé d’extermination.

Le président états-unien Lyndon Baines Johnson, gagna du temps en promettant de donner plus d’argent et d’armement à Israël mais début juin, alors que le vice président égyptien Zakaria Mohieddin devait arriver à Washington pour régler la crise, les généraux israéliens savaient que c’était maintenant ou jamais. La « fenêtre de tir » qu’ils avaient ouverte était sur le point de se refermer. En conséquence, le matin du 5 juin des essaims d’avions de combat israéliens sont entrés en action et ont quasiment détruit toute l’armée aérienne égyptienne tandis que ses avions étaient au sol sur les pistes ou dans les hangars. A ce moment là la guerre était de fait terminée. La conquête du Sinaï, de Gaza, de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie a rapidement suivi, ne laissant que les Hauteurs du Golan comme territoire à conquérir.

Le jour ou Israël a attaqué les États-Unis

C’est à ce stade, le 8 juin, que les avions israéliens et les torpilleurs attaquèrent l’USS Liberty, un « navire espion » qui naviguait au large des côtes Egyptiennes. À 5 heures du matin, les avions israéliens commencèrent à effectuer des vols de reconnaissance au dessus du navire. Ils volaient à basse altitude et, tandis que les vols se poursuivaient pendant la matinée, les hommes qui cuisaient au soleil sur le pont faisaient signe aux pilotes d’un pays supposément ami. Le grand Stars and Stripes (drapeau américain) qui flottait au vent – « on le voyait à un kilomètre de distance », remarqua plus tard l’un des officiers – et le numéro de code sur la proue (GTR-5), ne laissaient aucun doute qu’il s’agissait d’un navire américain. Les communications audio entre les pilotes et la tour de contrôle israélienne devaient montrer que les Israéliens comprenaient parfaitement ce et qui ils attaquaient. Juste avant 11 heures du matin, Pinchas Pinchasy, officier de liaison navale israélien avec l’armée de l’air avait signalé au quartier général de la marine que le navire croisant juste au large de la côte du Sinaï était « un navire de surveillance audio électromagnétique de la marine américaine, baptisé Liberty, dont le marquage était GTR-5. »

Juste avant 14 heures, après neuf heures de reconnaissance sans que l’équipage du Liberty ne se rende compte qu’il était en danger, deux Mirages israéliens, rejoints plus tard par deux chasseurs Super Mystère, commencèrent à mitrailler le Liberty avec des roquettes et des obus perforants. Le mât des communications fut abattu, empêchant le Liberty d’envoyer des appels de détresse, ce qui en soi constitue un crime de guerre. Armé uniquement de mitrailleuses de calibre lourd installées pour empêcher l’abordage en mer, leLiberty était sans défense contre une attaque aérienne. À 14h03, alors que plusieurs membres de l’équipage étaient déjà morts, l’échange cru suivant eut lieu entre l’un des pilotes israéliens et la Tour de contrôle:

Pilote : « Il le nique ou non ? »

Tour de contrôle : « Il lui descend dessus avec du napalm. »

Comme du napalm était alors déversé sur le navire la conversation porta ensuite sur la question de savoir qui allait effectivement faire couler le Liberty.

Tour de contrôle : « Nous n’avons pas besoin d’avions supplémentaires pour l’attaque. Assez. »
Pilotes ou Tour de contrôle : « Laissons à la marine quelque chose à faire. »

Comme les avions épuisaient leurs munitions et trois bateaux torpilleurs s’approchaient, la tour de contrôle confirma à l’un des pilotes que le navire était américain. Les torpilleurs mitraillèrent tout ce qui était en vue, y compris les radeaux de sauvetage mis à l’eau et même les radeaux de sauvetage toujours sur le pont, mais le plus gros dégât fut causé par l’une des cinq torpilles tirées sur le Liberty. Elle ouvrit une énorme brèche dans la coque, tuant instantanément 25 membres d’équipage en service sous le pont.

Le navire était dans une situation désespérée quand un officier des transmissions réussit à rétablir un branchement au mât des communications. Le signal de détresse fut capté par la Sixième Flotte, qui était alors en manœuvres en Méditerranée orientale. Il le fut probablement aussi par les Israéliens car l’attaque prit fin immédiatement : mais s’il n’y avait pas eu cet appel, il ne fait aucun doute qu’Israël aurait continué l’attaque jusqu’à ce que le Liberty ait sombré sans laisser de trace. Le mitraillage des radeaux de sauvetage indique l’intention de s’assurer qu’il n’y ait pas de survivants. Étant donné qu’il était impensable que l’allié de confiance de l’Amérique détruise un vaisseau de la marine américaine, la voie serait libre pour qu’Israël et les États-Unis puissent attribuer le blâme à qui bon leur semblait, l’Égypte, sans doute, en impliquant probablement l’Union soviétique. Les avions de la Sixième Flotte envoyés au secours du Liberty ont été rappelés sur les ordres directs de Lyndon Johnson, se préparant déjà à dissimuler la vérité sur l’attaque.

Mitraillé et gravement troué de la proue à la poupe, le navire arriva tant bien que mal à Malte, où, en cale sèche, les corps déchiquetés des membres de l’équipage morts furent emportées par des tonnes de litres d’eau de mer par le trou dans la coque. En plus des 34 morts, 171 membres de l’équipage avaient été blessés, très grièvement pour nombre d’entre eux, totalisant plus des deux tiers des 300 marins à bord. Outre les dégâts causés par la torpille, le navire avait été percé plus de 800 fois par des obus perforants. Conçus pour détruire les chars, ils ont perforé le navire comme s’il était en carton. En cale sèche, les trous furent réparés et le navire repeint de sorte que, de retour aux États-Unis, il n’y aurait aucun signe visible de l’attaque qui, selon Israël, avait été une « terrible erreur ».

Diverses théories ont vu le jour pour expliquer pourquoi le navire avait été attaqué. L’une concernait l’intention de faire couler le Liberty et d’en accuser l’Égypte, une autre voulait qu’Israël était sur le point de lancer une attaque terrestre contre la Syrie et ne voulait pas que les États-Unis le sachent. Alors que Johnson avait donné à Israël « le feu vert » pour attaquer l’Égypte et humilier l’Union soviétique par la même occasion, il semble, malgré sa complicité sournoise, avoir été maintenu dans l’ignorance quant à la vraie nature des objectifs d’Israël. Un autre motif possible était la nécessité de cacher un crime de guerre. Mouillant à quelques kilomètres seulement de la côte, le Liberty était en mesure de capter des communications militaires relatives au meurtre de prisonniers de guerre égyptiens dans la ville d’El Arish. Là ou ailleurs au Sinaï, des centaines d’Égyptiens furent soit massacrés soit pourchassés et tués, dans une répétition de la « chasse aux gazelles » des soldats égyptiens en fuite pendant la guerre de 1956, alors qu’ils essayaient de retourner au canal de Suez.

En public, Johnson choisit de croire Israël, mais il avait été trompé et en privé – derrière le dos de ses prétendus amis du lobby israélien – il devait être furieux. On a su qu’il était la source d’une fuite à Newsweek disant que l’attaque n’était pas un accident. Selon un documentaire d’Al-Jazeera sur l’attaque et ses conséquences (« The Day Israel Attacked America« ), quand Israël et ses lobbyistes ont découvert que Johnson avait parlé à Newsweek, le message a été transmis à la Maison-Blanche qu’il serait accusé de libelle de sang, garantissant qu’il n’y aurait pas de soutien juif s’il décidait de se présenter aux élections présidentielles qui devaient se tenir à la fin de 1968. Malgré sa colère contre Israël, Johnson lui-même n’a pas voulu que la relation avec Israël soit compromise. Comme d’habitude, il pensait à ses propres intérêts intérieurs.

De tous les présidents américains depuis 1948, Johnson avait été le plus attentif aux souhaits et aux exigences des Israéliens, même plus que Truman. Il avait chercher à s’attirer la faveur des sionistes de premier plan, y compris le lobbyiste Abe Feinberg, le juge de la Cour suprême Abe Fortas et Mathilde Krim, tout en nommant Arthur Goldberg ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies. En quête d’argent et de votes, il n’a manqué aucune occasion de mettre l’accent sur le « lien inébranlable » avec la « seule démocratie au Moyen-Orient ».

L’adulation a peut-être tiré certaines de ses racines du parallèle que Johnson a établi entre les pionniers de l’Old West (Vieux-Ouest) et les pionniers sionistes en Palestine. La réalité plus profonde était sa prise de conscience du choix qui se présentait à lui entre ce que le lobby pouvait faire pour lui et ce qu’il pouvait lui faire. Tout de même, malgré toutes ses flatteries en quête de votes et d’argent, sa réaction veule à l’attaque du Liberty reste aussi méprisable aujourd’hui qu’il y a plus d’un demi-siècle. Israël était un petit État fortement dépendant de l’aide américaine et de son soutien diplomatique et donc vulnérable à toute pression que Johnson aurait pu choisir d’exercer, mais il n’en a exercé aucune : au contraire, il a donné à Israël plus d’aide militaire et économique que jamais.

Pour éviter que la vérité sur l’attaque du Liberty ne sorte, Johnson a mis sur pied une « enquête » qui était une totale mascarade. Les membres de l’équipage du navire ont été prévenus qu’ils seraient poursuivis s’ils parlaient : les journalistes ont été tenus à l’écart de ces derniers et de leur famille et, à ce jour, les survivants de l’attaque et leur famille doivent endurer le refus de leur gouvernement de dire la vérité.

En janvier 1968, l’armée nord-vietnamienne et le Viet Cong lancèrent l’offensive du Têt sur plus de 100 villes sur tout le territoire du Sud-Vietnam. À la fin du mois de mars, Johnson annonça qu’il ne serait pas le candidat du Parti démocrate aux élections présidentielles prévues en novembre. Officiellement, la raison en était sa santé défaillante, mais l’échec de l’intervention militaire au Sud-Vietnam et l’indignation croissante de la population que suscitaient la conduite de la guerre et l’augmentation des pertes américaines (infiniment plus lourdes du côté vietnamien) l’avaient manifestement secoué au point de vouloir se retirer de la vie publique.

Tout au long des derniers mois de sa présidence et au début des années Nixon, Israël a continué à bénéficier des largesses américaines. Il a obtenu les avions et les chars qu’il voulait. Au moment où il a lancé son attaque contre l’Égypte, il avait déjà mis au point des armes nucléaires où les pièces pouvaient être rapidement assemblées. Johnson a fait barrage aux tentatives des négociateurs du Département d’État de lier les ventes d’armes au respect par Israël du traité de non-prolifération nucléaire. Ils n’étaient pas au courant de ce que Johnson avait promis aux Israéliens, à savoir qu’il ne les obligerait jamais à signer le TNP en échange d’armement américain. Dans les années qui allaient suivre, la vérité fut cachée derrière un écran d’opacité officielle: Israël n’a jamais reconnu qu’il avait mis au point des armes nucléaires et l’administration américaine a prétendu qu’elle ne savait pas.

Après l’attaque du Liberty vint l’espionnage. En 1986, l’officier du renseignement naval Jonathan Pollard fut condamné à 30 ans de prison pour avoir transmis des centaines de documents confidentiels à Israël et, en 2006, Lawrence Franklin, analyste du Département de la défense, fut condamné à 13 ans d’emprisonnement pour avoir transmis des informations confidentielles à l’ambassade d’Israël à Washington.

L’AIPAC (Organisation américaine de lobbying en faveur d’Israël) était impliqué dans le transfert. Le FBI fit une descente dans ses bureaux et saisit les ordinateurs et les dossiers de quatre responsables. Deux autres responsables de l’AIPAC furent inculpés. Cependant, lors d’une audience préliminaire, un juge a statué qu’il ne suffisait pas que l’accusation prouve que des informations confidentielles avaient été transmises à un gouvernement étranger. Il a déclaré que le vol et la transmission d’informations de ce type à un gouvernement ami ne constituait pas en soi un acte criminel. Il faudrait démontrer qu’il avait été porté préjudice aux intérêts états-uniens. En 2009, ce discrédit extraordinaire du dossier de l’accusation fut suivi de l’abandon de toutes les charges.

De nombreux autres épisodes entachent cette « relation spéciale ». En 2007, John Mearsheimer et Stephen Walt ont publié leur livre The Israeli Lobby et US Foreign Policy. C’était la première fois que les anomalies dans les relations entre les États-Unis et Israël étaient révélées au grand public, imprimées noir sur blanc, et publiés, fait significatif, par un prestigieux éditeur de New York (Farrar, Straus et Giroux) et rédigées par deux universitaires (de Harvard et de l’Université de Chicago) conservateurs et éminemment respectables.

Le lobby répondit avec indignation, ignorant les signes avant-coureurs d’un changement d’état d’esprit dans le pays, sinon au sein de l’administration. Le livre abordait la question évidente suivante, si les intérêts de politique étrangère de deux gouvernements peuvent coïncider une partie du temps, ils ne coïncideront pas tout le temps. En outre, ils ont montré que tout en profitant sans cesse à Israël, la « relation spéciale » avait gravement endommagé les intérêts des États-Unis au Moyen-Orient et dans le monde musulman pendant des décennies. Finalement, et élément le plus préjudiciable peut-être, ils ont remis en cause la base morale de cette relation, en faisant valoir que les États-Unis devraient prendre leurs distances vis-à-vis d’un État dont l’existence enfreignait le droit international.

Officiellement, les États-Unis appuient sans réserve Israël, mais les fissures dans la « relation spéciale » s’élargissent. Le comportement d’Israël est tellement scandaleux que beaucoup de Juifs américains se distancient de ses politiques même s’ils ne s’y opposent pas activement. Il était clair que Barack Obama détestait avoir affaire à Benjamin Netanyahu, mais l’homme qui lui succède, Donald Trump, semble décidé à rendre cette relation plus spéciale que jamais. Il a promis un soutien total aux colonies et a nommé au poste d’ambassadeur des États-Unis un homme qui parle de « prétendue occupation ». Pour couronner le tout, il y a le népotisme de la nomination de son beau-fils, Jared Kushner, en tant qu’envoyé spécial que Trump semble croire capable de réussir là où tous les autres ont échoué en apportant la paix entre Israël et les Palestiniens.

Le massacre des membres de l’équipage du Liberty témoigne de jusqu’où un président américain était prêt à aller pour protéger une relation qui restera « spéciale » tant que les États-Unis continueront de donner à Israël ce qu’il veut. Il peut continuer à donner indéfiniment, mais si (ou quand) le jour vient où il cessera de donner, Israël se retournera contre les États-Unis comme il l’a finalement fait contre une grande puissance antérieure, la Grande-Bretagne, sans l’appui de laquelle les sionistes n’auraient au départ jamais mis le pied en Palestine. Deux décennies avant l’attaque du Liberty, ce sont les soldats et la police britanniques que les sionistes tuaient en Palestine.

Le prix que les Américains ont eu à payer pour la « relation spéciale » comprend au moins 248 milliards de dollars d’ »aide » depuis 1948. La manipulation constante de la politique étrangère américaine par le biais de pressions sur les médias, la Maison Blanche et le Congrès a assuré l’implication américaine dans les guerres où derrière la tartuferie des expressions « relation spéciale », « le lien indéfectible », « notre grand allié » et « la seule démocratie au Moyen-Orient », le seul intérêt réel défendu est celui d’Israël.

C’est un État qu’on a laissé et même encouragé à ne reconnaître aucune limite. Il n’a jamais été puni pour un quelconque crime qu’il a commis, donc il n’y a aucune raison pour qu’il s’arrête, non pas qu’il considère quoi que ce soit de ce qu’il fait comme étant criminel. Il voulait que l’Irak soit détruit et espérait voir le gouvernement syrien détruit lui aussi, à cette fin, fournissant aux « rebelles » des armes, traitant leurs blessés dans ses hôpitaux et bombardant les positions militaires syriennes à sa guise et quand il le jugeait opportun. Refusant d’accepter l’échec, Benjamin Netanyahu, lors d’entretiens avec Vladimir Poutine, a menacé de bombarder le palais présidentiel à Damas. Il considère la Syrie et le Hezbollah comme rien de plus que des mandataires iraniens. C’est le groupe entier qu’Israël veut voir détruit, mais où devrait commencer la prochaine tentative ?

Tous les indicateurs désignent le Liban. Les signaux émanant d’Israël se renforcent depuis des mois d’autant que l’armée israélienne s’engage maintenant dans son plus grand exercice militaire depuis deux décennies. Les manœuvres « Light of Grain » proches de la ligne d’armistice libanaise se poursuivront pendant dix jours. Des dizaines de milliers de soldats, y compris les réservistes, participeront à une guerre simulée contre le Hezbollah au-dessus et au-dessous du sol pour se préparer au combat dans les tunnels. Des avions, des hélicoptères, des drones, des canonnières et des sous-marins seront déployés, la guerre électronique ayant un rôle central. La population civile du nord sera évacuée pendant la durée de l’exercice.

Dans la guerre réelle à venir, Israël a prévenu que l’objectif serait l’ensemble du Liban et pas seulement les bases du Hezbollah ou les banlieues chiites de Beyrouth. Le message qu’il envoie à Washington est que le Liban n’est rien de plus qu’une enclave du Hezbollah télécommandée par l’Iran: de hautes personnalités militaires ont clairement indiqué que, lors de la prochaine guerre, la « stratégie Dahiyeh » de 2006, lorsque la banlieue Dahiyeh de Beyrouth a été pulvérisée par des attaques aériennes, serait appliquée à tout le Liban. Le Hezbollah sait que l’attaque arrive et s’y prépare constamment.

Si la vérité sur l’attaque du Liberty avait été révélée à l’époque, c’est la « relation spéciale » qui aurait sombré sans laisser de trace, emportant avec elle la fausse symétrie entre les intérêts états-uniens et israéliens. Incapables de faire front à Israël même après une atrocité perpétrée contre ses propres militaires, les États-Unis ont sombré plus profondément encore dans un état de semi-dépendance à Israël dans ses politiques au Moyen-Orient. Ils semblent incapables d’identifier leurs propres intérêts et encore moins d’agir pour les servir. Ce renversement de la relation habituelle grande puissance/État client est sans aucun doute l’un des plus curieux de l’histoire.

Compte tenu du refus d’Israël d’accepter la défaite dans n’importe quelle situation, la résistance victorieuse de la Syrie à la tentative la plus déterminée jamais faite pour détruire un gouvernement arabe ne diminue pas les dangers régionaux, mais les augmente plutôt fortement. L’état d’esprit d’Israël se caractérise par la colère, la contrariété et la frustration : les problèmes internes de Netanyahu, dont la probabilité d’accusations de corruption contre lui et sa femme, viennent ajouter un autre tour à une situation explosive. Israël se prépare à la guerre, mais c’est toujours le cas : c’est forcément la condition existentielle d’un État forteresse vivant au-dessus des lois.

La loi des conséquences fortuites a une fois encore prévalu. Non seulement le gouvernement syrien a survécu, mais la Russie est de retour sur la scène au Moyen-Orient. Elle a clairement défini ses politiques et les a menées avec succès, jusqu’à présent, alors que les États-Unis semblent dans une confusion totale. Pour sa part la supériorité militaire d’Israël a diminué régulièrement depuis la guerre de 1967. Ses adversaires l’ont régulièrement rattrapé. La performance des troupes terrestres d’Israël dans la guerre de 2006 contre le Liban a été quasi nulle, soulignant l’importance des manœuvres actuelles. Les Israéliens n’étaient pas capables de maintenir leur position à quelques kilomètres seulement de la ligne d’armistice et à plusieurs reprises ont dû être sauvés par la puissance de feu aérienne. Encore une fois, cela décidera de l’issue de la prochaine guerre, comme le mesure pleinement le Hezbollah.

La victoire dans un fauteuil est une chose du passé. La prochaine fois qu’Israël commencera une guerre, il va subir des pertes militaires et civiles au-delà de tout ce qu’il a connu auparavant. Le Hezbollah a ajouté des milliers de missiles à son arsenal et le Dôme de fer du système de défense antimissile d’Israël ne pourra pas les arrêter tous. Comme la conduite d’Israël en matière de « sécurité » repose sur l’idée qu’il ne faut jamais perdre une guerre, on ne peut qu’imaginer jusqu’où cet État qui dispose de l’arme nucléaire pourrait aller pour gagner la prochaine guerre – ou la suivante. L’attaque du Liberty, pourraient conclure les futurs historiens, fut l’une des nombreuses occasions perdues de contenir Israël alors qu’il en était encore temps.

Jeremy Salt | 5 septembre 2017 – The Palestine Chronicle 

Jeremy Salt a enseigné l’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université de Melbourne, à la Bosporus University à Istanbul et à la Bilkent University à Ankara pendant de nombreuses années. Parmi ses publications récentes son livre paru en 2008 : The Unmaking of the Middle East. A History of Western Disorder in Arab Lands (University of California Press).

Source: Chronique de Palestine 

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