Bruce A. Dixon expliquant pourquoi ça sera une corvée de regarder le documentaire de Ken Burns sur le Vietnam


Par Bruce A. Dixon, rédacteur en chef de Black Agenda Report

Le dernier documentaire de Ken Burns, « Vietnam », affirme que la guerre américaine au Vietnam aurait été une erreur, une erreur de calcul tragique. En fait, c’était un crime qui a causé 3 millions de morts.

Je vais bientôt me forcer à regarder la série de documentaires de Ken Burns sur la guerre au Vietnam. Ce sera une sorte de corvée, quelque chose qui me gave à l’avance. C’est parce que j’ai déjà entendu dire que le documentaire de Ken Burns affirme que la guerre au Vietnam aurait été une « erreur tragique » basée sur un « malentendu » de quelque chose ou de certaines personnes par d’autres personnes. Rien que cela me suffit. Je sais que la guerre au Vietnam n’était pas une erreur tragique mais un vaste et odieux crime, une vague de crime en fait, qui a duré 3 décennies de 1945 à 1975. Au cours du dernier tiers de cette période, plus de 3 millions de personnes ont perdu la vie.

Cette sanglante affaire a commencé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ho Chi Minh et les communistes vietnamiens ont mené une lutte contre les forces d’occupation japonaises et ont coopéré avec les objectifs de guerre américains et alliés. Les Vietnamiens ont pleinement attendu le soutien des États-Unis pour leur indépendance vis-à-vis de la France après la guerre. Au lieu de cela, les forces américaines et britanniques envoyées au Vietnam pour accepter la capitulation japonaise ont réinstallé le régime colonial français. Les Vietnamiens ont combattu durant une sanglante guerre de neuf ans contre une armée coloniale française entièrement approvisionnée et fournie par les États-Unis. Lorsque les Viets ont encerclé et défait la garnison française à Dien Bien Phu en 1954, le président Eisenhower a proposé des armes nucléaires à la France [pour anéantir l’armée vietnamienne], mais les Français ont refusé.

Convaincus que l’oncle Ho, comme les Vietnamiens l’appelait, et son parti gagneraient les élections de 1956, les États-Unis ont créé un brutal gouvernement de marionnettes dans la moitié sud du Vietnam pour annuler les élections et « demander » l’aide militaire américaine contre les soi-disant envahisseurs du soi-disant Vietnam du Nord. Au cours de la dernière décennie de cette longue guerre vietnamienne, plus d’un demi-million de soldats américains ont été déployés, plus de bombes ont été larguées que durant toute la Seconde Guerre mondiale, et des millions de civils, principalement des Vietnamiens, ont péri. C’était la dernière décennie du bain de sang qui durait depuis 30 ans que la plupart perçoivent maintenant comme la guerre américaine au Vietnam, l’erreur du Vietnam, le malentendu tragique du Vietnam.

Seulement ce n’était pas une erreur, et certainement pas un malentendu. Les Vietnamiens et d’autres sujets coloniaux avaient lutté pour leur indépendance pendant des décennies. Ho Chi Minh s’est présenté à Versailles en 1919 lorsque les termes du traité mettant fin à la Première Guerre mondiale étaient en cours de rédaction. Ho a demandé l’indépendance des colonies africaines et asiatiques de la France, de la Grande-Bretagne et des autres puissances européennes. Les Vietnamiens ont su dès le début ce qu’ils voulaient faire avec leurs vies et leurs ressources dans leur pays. Le soi-disant malentendu était que l’establishment politique et militaire des États-Unis et 5 présidents américains se sont imaginés, pendant plus de 30 ans, qu’ils pouvaient torturer, bombarder, envahir et massacrer pour obtenir un autre résultat.

Finalement, ils n’ont pas pu. 58 000 Américains et 3 millions d’Asiatiques ont péri. 3 millions de morts ce n’est pas une simple erreur. C’est un crime gigantesque, l’un des plus grands du 20ème siècle après les guerres mondiales. Les crimes doivent au moins être reconnus et assumés s’ils ne sont pas punis. Il est quasiment sûr que Ken Burns n’est pas du tout dans cette optique-là. Au mieux, Burns semble proposer une espèce de guérison et de réconciliation qui se limite aux Américains, ces derniers s’entendant pour qu’on se pardonne les offenses des uns et des autres et sur une respectueuse reconnaissance de la valeur des combattants des deux camps.

La série n’a pas encore été terminée, alors nous devrons attendre et voir si Ken Burns ignore ou prend comme tel le mensonge discrédité propagé par l’industrie de la propagande de guerre de notre pays comme quoi des prisonniers américains auraient été oubliés et portés disparus à la fin de la Guerre du Vietnam. Cela n’était pas le cas. Mais le petit drapeau noir et les cérémonies pour les imaginaires « disparus » au Vietnam continuent encore aujourd’hui, quatre décennies après la fin de la guerre.

Je ne suis pas allé au Vietnam. Le Vietnam est venu à moi ou a essayé de le faire. J’ai eu la chance de vivre dans une grande ville, à Chicago, et de me connecter avec le mouvement anti-guerre, qui comprenait des soldats noirs et des marines qui rentraient du Vietnam. Certains d’entre eux ont avoué franchement avoir participé à toutes sortes d’atrocités et de crimes de guerre et nous les avons emmenés dans une tournée des lycées et des universités à l’automne et au début de l’hiver 1967 pour qu’ils répètent ces confessions et pour qu’ils disent à d’autres jeunes gens noirs comme nous, que c’était une guerre injuste et que nous avions le devoir de résister.

Je pensais que je risquais la prison quand je distribuais des journaux du mouvement Black Panther au centre d’admission des forces armées situé rue Van Buren et que je refusais d’être incorporé comme Muhammad Ali. Mais à ce moment-là, tant de jeunes résistaient à la guerre que l’incorporation dans l’armée de l’Oncle Sam devint inutile. À cette époque, il n’y avait pas assez de cellules pour nous enfermer, et de nombreux Américains blancs se déclaraient prêts pour la révolution, ou quelque chose comme ça. Les politiciens américains ont compris une partie de leur leçon. Ils ont mis fin à la conscription et les plus blancs des manifestants contre la guerre sont rentrés chez eux.

Noam Chomsky a entièrement raison lorsqu’il déclare que le Vietnam n’était pas une erreur ou une faute tragique. C’était un exemple qui a dit au monde; c’est ce que vous obtenez lorsque vous défiez les souhaits de l’élite dirigeante des États-Unis. Vous obtenez des bombes, vous obtenez des rivières de sang et vous obtenez que le potentiel économique de votre pays soit retardé d’un demi-siècle. Vu de cette façon, le Vietnam n’était pas une tragédie dont les États-Unis se sont trompés par erreur. C’était un exemple. Et un crime.

Pour cette raison, ce sera une corvée et au mieux un ennui de regarder le documentaire de Ken Burns « Vietnam ». Peut-être que je vais simplement voir Game of Thrones à la place.

Par Bruce A. Dixon, rédacteur en chef de Black Agenda Report

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