« Les dirigeants européens recherchent l’inspiration auprès du pape ». À la lecture de ce titre, on pense à une nouvelle facétie du Gorafi. Pourtant l’article en question ne provient pas du site d’information parodique mais d’EurActiv, un média en ligne spécialisé dans l’actualité européenne (comme Ruptures mais… avec une ligne éditoriale légèrement différente). Notre confrère rend compte très sérieusement des espoirs que suscite le pape François à Bruxelles, ce « grand Européen » – selon l’expression consacrée – étant sollicité pour une mission à sa mesure : sauver l’UE.

Le 25 mars prochain, les dirigeants européens se réuniront dans la capitale italienne pour un sommet à l’occasion du 60e anniversaire du traité de Rome. L’objectif est ambitieux : insuffler un nouvel élan à la construction européenne, confrontée à des crises multiples et à la défiance grandissante des peuples. Dès lors on comprend qu’il puisse être utile de consulter une autorité religieuse bénéficiant d’une connexion haut débit avec Dieu.

Les chefs d’État ou de gouvernement européens rencontreront le souverain pontife au Vatican la veille des célébrations. Entre deux questions sur la façon de redéfinir l’UE après les deux épisodes euro-traumatiques de 2016 – la victoire du Brexit et l’élection de Donald Trump –, le pape François sera probablement invité à résoudre le dilemme central qui tourmente Bruxelles : Comment faire aimer la construction européenne ?

Lors d’un forum sur les relations de voisinage de l’UE organisé à la Valette – capitale de Malte – le 27 février, Joseph Muscat, le Premier ministre du pays hôte (qui assure jusqu’en juin la présidence tournante du Conseil de l’UE), a précisé la mission de la task force papale : « fournir une direction qui manque aux personnalités politiques ». Et il a ajouté : « Je pense que [le pape] est le dirigeant le plus à même, étant donné les circonstances, d’avoir les compétences et la vision de tenir un discours transcendant l’évidence et les banalités que nous proférons tous, en politique ». M. Muscat nous dit en somme que les dirigeants européens sont incompétents et ennuyeux. Le poison populiste gagne décidément du terrain.

 Le Vatican a soutenu la construction européenne depuis le début.

Affirmant être venu « en pasteur », le pape avait établi un diagnostic préoccupant – pour les eurobéats – le 25 novembre 2014 lors d’un discours au Parlement européen à Strasbourg (qui mérite d’être lu dans le détail) : il évoquait « une Europe grand-mère et non plus féconde et vivante ». Pour réveiller cette créature « vieille et fatiguée », il en appelait à un retour aux « grands idéaux qui ont inspiré l’Europe ». Pour éviter l’hospice, l’UE doit donc suivre les divins conseils du locataire du Vatican, un État qui, il est vrai, a soutenu la construction européenne depuis le début (lire ce texte on ne peut plus explicite de la Conférence des évêques de France). Le pape François, qui appelle l’Europe à un retour à « l’esprit de ses Pères fondateurs », a d’ailleurs reçu le prix Charlemagne le 6 mai 2016 ; cette distinction récompense les personnalités de premier plan ayant œuvré activement à l’unification européenne.

À Strasbourg, le pape avait alerté sur les dangers qui menacent l’édifice bruxellois : « Les grands idéaux qui ont inspiré l’Europe semblent avoir perdu leur force attractive en faveur de la technique bureaucratique de ses institutions ». Il avait insisté sur le besoin de créer de l’emploi, sans toutefois préciser la marche à suivre. Il s’est montré plus disert pour prodiguer un vade-mecum écologiste dans son encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune » (cf. notre critique de ce texte publié en amont de la COP 21 dans l’édition de Ruptures du 27 octobre 2015).

EurActiv écrit : « Selon Yves Bertoncini, le directeur de l’institut Jacques Delors, depuis la fin du mandat de Barack Obama, le pape est la seule autorité morale en mesure de servir de guide aux dirigeants européens. » Une déclaration édifiante à plus d’un titre. Après avoir suivi comme de fidèles disciples l’ancien président des États-Unis, il s’agirait maintenant pour les dirigeants européens de se reporter sur le pape François, Donald Trump n’étant pas un berger fiable. Puisqu’il est établi – sans aucune preuve mais c’est un détail – que Vladimir Poutine est responsable de l’élection du milliardaire à la Maison Blanche, on peut en conclure que le président russe est également la cause de ce nouvel enthousiasme pour la parole vaticane. L’histoire réserve des rebondissements surprenants.

En attendant, les dignitaires européens pourront (enfin) annoncer une bonne nouvelle aux peuples lors des festivités du 60e anniversaire du traité de Rome : « Habemus papam. »

Laurent Dauré | 3 mars 2017 | Ruptures

Article publié initialement (avec le titre Papeuropéen) sur le mensuel progressiste Ruptures qui vient de lancer son nouveau site Internet complétant le travail d’information accompli dans la version papier.

Source: https://ruptures-presse.fr/perles/papeuropeen/

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