Fort de son implication contre Daesh et du soutien américain, Erbil est en position de force face à Bagdad. Quel effet aura ce scrutin dans un Moyen-Orient focalisé sur la lutte anti-terroriste? Entretien avec Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE.


RT France : Avec le recul de Daesh, la question de la reconstruction de l’Irak est le nouveau défi qui attend Bagdad. Quelles répercussions pourraient avoir sur ce sujet le référendum d’auto-détermination ?

Emmanuel Dupuy (E. D.) : La reconquête de Tal Afar fut plus rapide que prévue. L’offensive lancée fin août a permis de libérer la ville au bout d’une semaine. Après celle de Mossoul, au bout de neuf mois de combats meurtriers, la libération de la ville n’est que le début de l’offensive lancée par l’armée irakienne. Les membres du CTS (anti-terrorisme irakien) et les unités de mobilisation populaire chiites du Hachd al-Chaabi, dans la région d’Akachat, riche en gaz naturel, œuvrent à chasser Daesh de ses derniers bastions le long de l’Euphrate, en direction de la frontière irako-syrienne. Seules quatre localités restent aux mains des djihadistes : Hawija, Al Qaïm, Rawa et Anna. Dans ce contexte, le soutien des forces spéciales occidentales aura été déterminant.

Tout est désormais en place pour que la question de la reconstruction politique soit abordée en ce qui concerne les zones libérées de l’emprise de Daesh, qui, de juillet 2014 à ce jour, a contrôlé jusqu’à 25% du territoire irakien. Le vote annoncé au niveau du parlement kurde irakien, le 25 septembre prochain, d’un référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien semble obliger les acteurs régionaux et internationaux à se positionner sur la question kurde, bien plus tôt qu’ils ne l’auraient souhaité. En effet, tous, Washington en tête, estiment que cette initiative vient perturber les opérations non encore terminées contre Daesh.

La première conséquence de cet agenda kurde ne s’est pas fait attendre et semble donner raison à la stratégie du président du Gouvernement du Kurdistan irakien (GRK), Massoud Barzani. Ce dernier, fort de sa stature internationale et du soutien des chancelleries occidentales, a parfaitement compris l’avantage à tirer d’une pression politique accrue sur Bagdad. Certains estiment qu’il ne souhaite pas réellement l’indépendance, mais cherche plutôt à pousser ses pions, en vue des futurs arbitrages quant à un approfondissement des délégations de pouvoir octroyées par Bagdad au Kurdistan irakien.
Les autorités kurdes irakiennes, qui jouissent déjà depuis 1991 d’une large autonomie, ont eu beau expliquer qu’une victoire (probable) du «Oui» n’engagerait pas forcement vers un processus d’indépendance, cela n’aura pas suffit à calmer le courroux de Bagdad, qui juge l’initiative inconstitutionnelle, comme l’a répété, le 12 septembre dernier, le Parlement de Bagdad.

Bien que 80 députés aient saisi le président du Parlement, Salim al-Joubouri, pour dénoncer ce qui est présenté comme une «provocation», le résultat est que, désormais, le Premier ministre est contraint d’engager une discussion et «un dialogue sérieux» avec les autorités de la région kurde autonome. L’unité territoriale est, du reste, une des conditions posées par la communauté internationale pour la reconstruction du pays, sur le plan financier. La balle est ainsi désormais dans le camp irakien, obligé de se rendre à la table des négociations en position de faiblesse, il est vrai à cause de l’insistance des Américains. Les Kurdes peuvent ainsi se réjouir d’avoir inversé le processus en leur faveur…

RT France : Ce référendum pourrait-il avoir un impact sur les combats en cours ? 

E. D. : Comme l’a indiqué récemment le secrétaire d’Etat américain à la Défense, John Mattis, il ne faudrait pas que les velléités d’indépendance ou d’approfondissement de l’auto-détermination kurde ne viennent retarder la fin de l’offensive au sud de l’Euphrate vers les derniers territoires encore aux mains de Daesh, notamment le long de la frontière, dans la région d’Akachat.

Washington et ses partenaires allemands, britanniques, français, italiens estiment que la priorité est la stabilisation des zones libérées. Ils l’ont fait savoir par le biais d’un communiqué, diffusé le 12 septembre, en demandant que le gouvernement d’Erbil se concentre sur la dernière phase des opérations, pour éviter que les derniers djihadistes (estimés à guère plus de 1 500) ne s’échappent le long de la frontière avec la Syrie et ne rejoignent les membres de Daesh repoussés eux aussi à travers les 6 000 kilomètres carrés de la zone désertique de la Badia, vers la frontière avec l’Irak.

Les Irakiens estiment, quant à eux, que l’effort militaire doit désormais être porté sur la localité d’Al-Qaïm, où l’on estime que Daesh a maintenu toutes ses capacités de stockage d’armes et de commandement intactes et ce, afin d’éviter que les djihadistes ne fuient… Bagdad ne cesse donc d’enjoindre à ses partenaires occidentaux de calmer les ardeurs kurdes. Bagdad est aussi sensible à l’épée de Damoclès que constitue la menace, brandie par Ankara, de faire entrer en territoire irakien 2 000 hommes, au cas où les forces kurdes syriennes (notamment celles du parti de l’Union démocratique – PYD) et kurdes irakiennes étendraient leur emprise sur le mont Sinjar, au nord-ouest de la zone frontalière. La menace est réelle, et n’est pas sans rappeler celle qui avait justifié, d’août 2016 à mars 2017, l’offensive turque en Syrie baptisée «Bouclier de l’Euphrate» dans la région de Jarablus et Al-Bab.

Rappelons nous aussi que l’Irak avait sommé la Turquie, en décembre dernier, de renvoyer chez eux les 150 militaires et quelques vingtaines de chars qu’Ankara avait mis à disposition des Peshmargas kurdes dans le cadre d’un accord de coopération avec Erbil. Ces troupes turques avaient ainsi participé, au grand dam de Bagdad, à l’offensive au nord de Mossoul.

Bagdad souhaite désormais donner l’impression que c’est, avant tout, son armée, ses unités de mobilisation populaires, ses forces anti-terroristes qui ont libéré le territoire irakien, d’où une volonté de «minorer» l’action de ses partenaires iraniens (notamment les Pasdarans sous le commandement du général iranien Qasem Souleimani) et des forces kurdes…

RT France : Ce référendum pourrait-il aboutir à la revendication d’un grand Kurdistan indépendant ?

E. D. : Cette crainte d’une contagion est, en effet, particulièrement forte, à Ankara comme à Téhéran. Elle a, par exemple, motivé la décision prise par Moscou, Ankara et Téhéran, à l’occasion de la reprise des négociations d’Astana, au Kazakhstan (14-15 septembre) d’envoyer des troupes dans les quatre «zones de désescalades» situées dans le Nord de la Syrie.

Néanmoins, la Communauté internationale ne souhaite pas soutenir une éventuelle demande d’indépendance. L’Assemblée générale des Nations unies a proposé une solution alternative au président Barzani, lui proposant d’aboutir d’ici trois ans à un accord entre le Kurdistan irakien et le gouvernement fédéral irakien sur le statut de la région autonome. En effet, l’ONU et nombres d’Etats estiment que ce référendum est non seulement inconstitutionnel au regard de la loi irakienne mais surtout périlleux. Tous estiment que la mobilisation doit être totale en vue de maintenir les unités territoriales tant de la Syrie que de l’Irak. Toutes les parties sont ainsi invitées par l’ONU à se mobiliser davantage en faveur de la participation financière à la reconstruction «structurelle», dont le coût est estimé par l’ONU à près de 300 milliards de dollars.

Cette question aura été à l’ordre du jour du nouveau round de négociations qui s’est ouvert du 14 au 15 septembre à Astana, au Kazakhstan, sous l’égide de la Russie, de l’Iran et de la Turquie. Au-delà de la dimension économique, c’est, en effet, le processus politique unitaire et inclusif qui est en jeu. Moscou, Washington, Ankara et Téhéran semblent ainsi enclins à se focaliser désormais sur la tenue de conférences de réconciliation nationale, à la fois inclusives (en terme de participants) et garantes de l’unité territoriale.

Du reste, la geste indépendantiste kurde, qui a fait du chef du parti démocratique du Kurdistan (PDK), Massoud Barzani, le chantre de l’indépendance kurde vis-à-vis de Bagdad, cache aussi une volonté de contraindre les minorités encore présentes dans le nord de l’Irak (Yézidis et communautés chrétiennes orientales) à s’adosser à ses doléances, sur fond de protection et de soutien tant contre le danger résiduel de Daesh que vis-à-vis de Bagdad et Ankara, peu enclines au soutien à ces minorités. Parmi ces minorités, les Yézidis et les Alévis semblent les plus inquiètes quant à le tenue de ce référendum, de peur d’être les premières victimes de leur soutien à Erbil. La crainte de représailles physiques ou de tracasseries administratives venant du gouvernement central irakien est ainsi grande.

Enfin, cette stratégie «électorale» de Barzani semble aussi préparer la prochaine élection présidentielle au Kurdistan, qui lui interdit «constitutionnellement» de briguer un nouveau mandat. Prévues initialement en septembre 2013, repoussées depuis en 2015, nul ne sait si ces élections pourront se tenir cette année. Le président sortant cherche ainsi à jouer la carte de l’unité nationale pour asseoir sa légitimité.

Le risque est grand, en effet, que la libération de certaines zones peuplées de kurdes comme de non-kurdes ne provoquent une tension supplémentaire avec Bagdad. C’est, notamment le cas de la ville de Kirkouk, au cœur de la zone de production pétrolière, dont les Peshmergas ont pris le contrôle, alors qu’elle est autant peuplée de Kurdes que de Turkmènes et d’Arabes. La question de la souveraineté énergétique est également une autre grille de lecture, alors que le gouvernement central de Bagdad ne cesse d’accuser le GRK d’extraire et exporter illégalement le pétrole de la région.

RT France : Soutien d’Israël, menaces de la Turquie… doit-on s’attendre à une exacerbation des tensions régionales ?

E. D. : Il convient de contextualiser quelque peu ces soutiens, au gré de la géopolitique régionale. Les relations entre Erbil et Tel-Aviv sont ainsi, avant tout, mues par des coopérations dans le domaine des équipements et de la formation militaires. La position israélienne est, du reste, conforme, à la politique de containment iranien. Le gouvernement de Benjamin Netanyahou s’est montré peu coopératif avec celui du Premier ministre irakien, Haïdar al-Abadi, comme celui de son prédécesseur Nouri al-Maliki, tous deux issus du parti chiite Dawa. Le soutien opportuniste à l’initiative de Barzani est ainsi un geste supplémentaire de défiance à l’égard d’un partenaire important de Téhéran, qui y a déployé depuis 2014, ses Pasdarans, sa brigade Al-Qods et à qui l’on doit, du reste, pour une large part, la libération des villes occupées par Daesh (Tikrit, Ramadi et Mossoul).

Quant à Ankara qui brandit la menace militaire, son intérêt n’est pas, en fait, d’exacerber la situation au Kurdistan irakien, tant que Massoud Barzani ne vise pas à unifier les revendications kurdes syriennes, turques et iraniennes. Du reste, en réalité, Ankara et Téhéran cherchent avant tout à éviter que Washington, Berlin, Paris et la communauté internationale ne soutiennent l’idée d’une reconnaissance kurde en Syrie, dans la région de la Rojava. Les Iraniens et les Turcs cherchent ainsi à éviter que la continuité territoriale kurde de part et d’autre de la frontière irakienne-syrienne, ne soit élargie à la zone séparant l’Euphrate du Tigre. La participation de nombreux combattants kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) appuyées par les forces spéciales américaines qui ont libéré Raqqa et Der ez-Zor du joug de Daesh, pourrait accréditer la thèse selon laquelle Washington cherche à asseoir, en position de force, les Kurdes à la table des négociations à Astana, comme dans le cadre de la reprise des négociations onusiennes à Genève.

C’est davantage cet état de fait qui risque de cristalliser les tensions entre Ankara, Téhéran, Moscou et Washington que la tenue de ce référendum, dont, encore une fois, l’instrumentalisation tactique et politique vis-à-vis du gouvernement central de Bagdad semble plus proche de l’agenda du gouvernement autonome kurde.

RT France : Ce référendum est-il une épine dans le pied des puissances régionales et occidentales ?

E. D. : L’Iran, la Turquie, comme le régime de Bachar al-Assad se préoccupent de l’impact sur leur territoire de la perspective d’une indépendance du Kurdistan irakien. Néanmoins, la situation n’est plus la même côté occidental et européen. Certes, la défense de la cause kurde rassemble, dans différents pays européens, à l’instar de l’Italie ou de la France, de nombreux soutiens. Cependant, contrairement, aux années 1990 où existait un puissant soutien occidental – caractérisé, notamment en France, à travers la défense du «droit naturel» à l’indépendance kurde par la voix de l’ancienne épouse du président François Mitterrand, Danièle Mitterrand, via sa fondation France Liberté – ni Paris, ni Berlin, bien que partenaires d’Erbil dans la lutte anti-terroriste, ne souhaitent réellement la tenue de ce référendum.

Le soutien le plus caractérisé, quoique non exempt d’arrières-pensées à la cause kurde, viendrait sans doute de Washington, soucieux de démontrer qu’il a contribué, autant que Moscou à l’éradication de Daesh en Syrie et en Irak. Pour ce faire, l’armement des milices kurdes, à l’instar des PYD en Syrie et des Peshmergas en Irak a été justifié par les stratèges de la CIA et du Pentagone depuis plusieurs mois, pour tenter de contrecarrer le lien militaire existant entre le Hezbollah, l’armée syrienne et les troupes russes en Syrie, réunis sous l’égide de la coalition des alliés pour la Syrie. Il en va de même en ce qui concerne la coordination opérationnelle entre unités de mobilisation populaires, armée irakienne et Pasdarans iraniens, dont le point de cristallisation et de médiatisation auront été les neuf mois de l’offensive sur Mossoul.

Bref, peu de pays devraient soutenir in fine l’initiative de Massoud Barzani, surtout dans le contexte d’une tension de plus en plus manifeste envers Ankara, et, en particulier à l’encontre du président Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier utiliserait, très certainement, du reste, à son profit un éventuel soutien aux demandes d’indépendance kurdes. Berlin pourrait ainsi en faire les frais, alors que se profile, le scrutin du 24 septembre, au cours duquel la chancelière allemande Angela Merkel remet son mandat en jeu. En effet, sur les trois millions de Turcs qui résident en Allemagne, les 1,4 million ayant la double nationalité pourraient suivre les récentes déclarations des dirigeants turcs visant à sanctionner la politique de la chancelière. Berlin ne devrait ainsi pas prendre le risque de s’exprimer publiquement en faveur de Barzani. La présence du président du gouvernement kurde irakien, en février dernier à la Conférence sur la sécurité de Munich n’avait, logiquement, pas été très appréciée par Ankara.

Ainsi comme, depuis le Traité de Sèvres en août 1920, qui aboutit au démantèlement de l’Empire ottoman et qui vit la population kurde répartie sur quatre pays (Turquie, Irak, Iran, Syrie), les Kurdes risquent fort d’être seuls… une fois de plus.

Emmanuel Dupuy est président de l’IPSE (Institut prospective et sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en Afghanistan.

Source: https://francais.rt.com/opinions/43376-referendum-sur-independance-kurdistan-irakien-peut-perturber-guerre-daesh

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