La dernière lettre d’Antipresse, Slobodan Despot la consacre au réalisateur Emir Kusturica, un grand artiste aux multiples facettes. Nous sommes nombreux à avoir été saisis par la poésie qui se dégage de ses films.

Ce beau texte, qui rend hommage à Emir Kusturica, met également en lumière la plume d’exception de son auteur, et son regard lucide et acéré sur le monde d’aujourd’hui. ASI

despote

ANTIPRESSE

Antipresse N° 34 | 24.7.2016

Exergue

Chers lecteurs,

Ce 24 juillet, pour mon anniversaire, je me suis permis quelques jours de congé en Serbie, où les événements du monde occidental parviennent avec des échos… un peu distants.

Avec le texte de la semaine dernière, consacré à l’attentat de Nice, j’avais rompu la « grille d’été » de l’Antipresse. Il m’avait paru important de réagir à ce drame monstrueux. L’essai qui est résulté de mes étonnements — Le Camion blanc — a été abondamment partagé et commenté sur les réseaux sociaux. Sans doute posait-il ouvertement des questions que beaucoup n’osaient pas même formuler dans leurs têtes. Les suites de la tragédie n’ont fait que confirmer le malaise.

Cette semaine, je vous propose un voyage initiatique sur les pas du grand réalisateur Emir Kusturica dans sa Montagne magique à lui, le « Village de Bois » où il a créé une véritable zone libérée. Un avant-goût de ce texte est paru dans Antipresse n° 9, et l’intégrale (avec photos) dans le magazine Eléments n° 159 (mars 2016)*.

Bon été et bonne lecture !

Slobodan Despot

Source: http://www.antipresse.net/


Les cités de Kusturica, une utopie en acte

« Que soit ce qui être ne peut. » (Pierre II Petrović Njegoš, La Couronne des montagnes)

Un destin plus fort que l’œuvre

Antipresse 34

 

Qui peut nommer cinq chansons de Bowie ? Qui se souvient encore des buts de David Beckham ? Des exploits maritimes de Kersauzon ? Qui pense littérature quand on lui parle d’Elie Wiesel ? Il est de ces célébrités propulsées par des fusées à plusieurs étages, chaque moteur consumant le précédent, pour finir dans les hautes orbites de la gloire mondaine. Et il en est dont la seule présence au monde enveloppe et éclipse leur œuvre, quelque puissante qu’elle soit. Leurs réalisations, même sublimes, ne sont que les fragments d’un projet supérieur qui est la destinée même de leur créateur.

L’hôte de Küstendorf est de ces êtres-là. Cinéaste, musicien de rock, acteur, écrivain, Emir Kusturica est entré dans le XXIe siècle comme entrepreneur, bâtisseur et hôtelier. Mais l’histoire ne le réduira à aucun de ces titres. C’est en tant que témoin essentiel et qu’opposant par l’idée et l’acte à l’abolition globale de l’humanité qu’il apparaîtra aux nouvelles générations. Qu’il leur apparaît déjà.

*  Emir Kusturica est né en 1954 à Sarajevo dans la famille d’un fonctionnaire du ministère de l’information, musulman laïc. Les jalons de sa vie retracent un itinéraire hors du commun.

A 24 ans, il est diplômé de l’Académie du cinéma de Prague.

A 27 ans, il reçoit le Lion d’Or de Venise pour « Te souviens-tu de Dolly Bell ? », son premier long-métrage de cinéma.

A 31 ans, son deuxième film, Papa est en voyage d’affaires, lui vaut la Palme d’Or de Cannes qu’il ne pourra venir chercher, étant occupé — prétendra-t-il — à poser le parquet chez un ami.

A 35 ans, il reçoit la Palme d’Argent et le Prix spécial Roberto Rossellini pour Le Temps des Gitans et remplace Milos Forman à la chaire de cinéma de l’université de Columbia, à New York.

A 39 ans, il tourne Arizona Dream avec Faye Dunaway, Johnny Depp et Jerry Lewis. Son premier film en langue anglaise remportera l’Ours d’Argent et le Prix spécial du Jury au festival de Berlin en 1993.

A 41 ans, Underground provoque une nouvelle bataille d’Hernani en France et lui rapporte sa deuxième Palme d’Or. Il prend part à une bagarre générale lors du dîner de gala, dont Carole Bouquet aurait été l’objet.

A 44 ans, avec Chat blanc, chat noir, il décroche le Lion d’Argent de Venise.

A 46 ans, il joue dans La Veuve de Saint-Pierre de Patrice Leconte avec Juliette Binoche.

A 48 ans, il apparaît dans L’Homme de la Riviera de Neil Jordan dans le rôle d’un guitariste qui répète obsessionnellement des riffs de Jimi Hendrix.

A 50 ans, il tourne La Vie est un miracle dans les montagnes perdues de la Tara. Pour cette production, la plus coûteuse du cinéma serbe, il construit un vrai-faux village traditionnel. Cette fable lui vaudra un César du meilleur film européen et son décor deviendra Drvengrad (Ville-de-Bois), sa citadelle, elle-même récompensée par un prix européen d’architecture.

A 51 ans, de tête froide, il se convertit à l’orthodoxie et prend le prénom archaïque de Nemanja, roi fondateur de la dynastie des némanjides et père de saint Sava, fondateur de l’Eglise orthodoxe serbe. La même année, il préside le jury à Cannes.

A 53 ans, il adapte son Temps des Gitans en opéra-rock à l’Opéra Bastille.

A 54 ans, il tourne un documentaire bolivarien à la gloire du Pibe Diego Maradona, qui lui vaudra une ferveur sans bornes dans l’Amérique du Sud.

A 61 ans, il retourne en Amérique du Sud pour filmer Pepe Mujica, le chef d’Etat le plus humble du monde.

Pèlerinage dans un conte de fées

A 62 ans, en janvier dernier, Emir-Nemanja Kusturica inaugurait son neuvième festival du film et de la musique de Küstendorf (l’appellation en « allemand de cuisine » de la Cité de Bois). Je me suis décidé cette année à voir ce symposium du bout du monde qui rassemble des centaines d’étudiants, de militants altermondialistes, de producteurs, de journalistes, sans oublier quelques grands noms du cinéma.

Le reste de l’année, la citadelle est un village-hôtel « ethno ». On y loge dans son petit chalet très propre aux murs peints de figures naïves, on peut y nager, se promener, courir, regarder des films dans le vaste cinéma aménagé sous le restaurant et la piscine. Pour une pension modique, on mange de la nourriture du terroir, savoureuse et sans prétention. Et l’on risque à tout moment de faire des rencontres surprenantes, dont celle du maître des lieux lui-même, qui y habite lorsqu’il n’est pas en tournage ou en tournée. J’y étais passé plusieurs fois, en touriste. Lors d’un de ces passages, on m’avait dit que je venais de rater Monica Bellucci. Bellucci, la plus belle actrice au monde, dans ces montagnes reculées… Oui, elle est en tournage dans la région depuis 2013, sur La Voie lactée, un projet à rallonges auquel Kusturica tient beaucoup. La même année, elle participait au festival. Peut-être est-ce un peu à cause d’elle que j’ai décidé de ne pas manquer cette grand-messe.

Et Küstendorf est vraiment the place to be dans l’hiver cinématographique européen. Pour faire affluer cette foule des quatre coins du monde vers l’une des régions les moins accessibles d’Europe, au plus fort de l’hiver, dans un pays où l’entretien des routes est souvent aléatoire, il faut vraiment que le lieu et l’événement exercent un pouvoir de fascination particulier.

On peut y venir de l’ouest, refaisant symboliquement l’héjire du Maître lui-même, enfant de Sarajevo retranché dans les montagnes de Serbie. Il faut pour cela quitter la capitale bosniaque, juxtaposition hâtive de buildings d’affaires façon Djakarta et de quartiers austro-turcs en décrépitude. Se hisser sur les bords de la cuvette et bifurquer avant l’arrivée à Pale, la station de ski qui fut le QG de Radovan Karadžić. Dès lors commencent des terres de mystère. Il faut traverser un haut plateau farouche, parsemé de pins et de scieries, où les orages tuent le bétail et blanchissent les antiques tombeaux cathares. Atteindre par des bourgades oubliées la Drina aux eaux couleur matcha, qui sépare Bosnie de Serbie et Rome de Byzance. Longer ses méandres par des tunnels obscurs. Et déboucher soudain sur une merveille d’architecture ottomane, l’illustre Pont sur la Drina, héros du plus fameux roman du prix Nobel de littérature yougoslave, Ivo Andrić. Dans la blancheur crème de son bâti, la simplicité de ses lignes, l’élégance de ses arcs, ce chef-d’œuvre du XVIe siècle arrête à lui seul la course du temps. Sur sa rive droite, la vieille cité de Višegrad, défigurée par la modernité socialiste. Et un peu plus bas, une citadelle hors d’âge, et pourtant flambant neuve, célèbre la noblesse de la pierre. C’est Andrićgrad, le complexe que Kusturica vient de construire en hommage à son écrivain favori.

On se croirait arrivé, on voudrait toucher du doigt ce mirage, mais il reste trente kilomètres de lacets à parcourir jusqu’à la Cité de Bois, et une frontière d’Etat à passer. On ne met à réfléchir qu’une fois arrivé. Vingt ans sont passés, mais vous vous apercevez que les fantômes de la guerre vous ont accompagné tout le long du voyage.

On peut aussi venir de l’est. A quatre heures de route de l’aéroport de Belgrade, derrière un canyon abritant pas moins de dix monastères, commence la Tara, un haut plateau cerné de montagnes sauvages. C’est l’autre extrémité des terres de mystère. Les chalets tordus éparpillés sans ordre sur les coteaux ressemblent à des chèvres qui se boudent. Ici somnole le très vieux village de Kremna où deux paysans du XIXe siècle livrèrent d’étourdissantes prophéties portant jusqu’à notre époque et au-delà. La plus humble clôture, comme l’a pathétiquement déclaré un démagogue local, y est plus ancienne que les États-Unis d’Amérique. On a découvert aux environs de lourdes pierres parfaitement sphériques dont nul n’a expliqué l’origine. Lorsque vous arrivez enfin sur le haut plateau, la témérité kamikaze des chauffeurs de camions croisés en route vous fait sentir la main protectrice de la Providence posée sur vos cheveux.

La plupart des pèlerins arrivent en autocar. Quelques invités de marque ont droit à l’hélico du cinéaste. J’y suis monté cette fois-ci dans la voiture de mon imprimeur belgradois, un ancien officier, qui avait décidé pour une raison de lui seul connue que je ne devais pas me mêler à la foule. Nous avons ramassé en route un troisième larron qui connaissait les routes et les auberges. Chacun avait une besace lourde d’histoires — de guerre, de contrebande, de femmes — qui toutes auraient pu inspirer un scénario pour « Kusta ». Ils parlaient de lui comme d’un personnage familier, d’un proche, alors qu’ils ne l’avaient peut-être jamais rencontré. N’importe : tout le monde le connaît. « Nous allons te livrer au Professeur, et après… c’est plus notre affaire ! »

Le Professeur : c’est ainsi que tout le monde l’appelle, à Küstendorf. Référence à ses années d’enseignement à Columbia ou en Yougoslavie, bien entendu. Manière aussi d’éviter le dilemme du prénom : Emir, le prénom ancien que le monde entier connaît, ou Nemanja, le nom de baptême initatique ? Professeur, malgré sa dégaine de rocker, lui va comme un gant. A tout instant, quelque chose est enseigné ici. Et ce n’est pas la technique ou l’esthétique du cinéma. Peut-être une esthétique de vie au sens le plus large.

J’avais renvoyé mes compagnons de route pour leur épargner la conduite de nuit. Je passai quelques heures à la réception, seul, en attendant qu’on trouve où me loger. Le hameau paisible était devenu une caserne où chaque couchette était comptée. J’ai contemplé les visiteurs qui affluaient par vagues. Soudain, un petit remue-ménage : voici Matteo Garrone, le surdoué réalisateur de Gomorra. On a annoncé Jacques Audiard, mais il n’arrive que le lendemain. Des Asiatiques errent en groupe, déroutés. Un vieux sac à dos poivre-et-sel trahit la Suissesse alter qui s’équipe au surplus de l’armée. Une jeune femme va et vient, débordée, le mobile collé à la joue : c’est la coordinatrice chargée d’arranger mon entretien. Je passerai cinq jours à lui courir après, et elle à courir après le maître.

« On vous a trouvé une chambre solo », m’annonce finalement la réceptionniste. « Vous avez de la chance… mais c’est à l’Echarde. » L’Echarde, est un chalet de ski en bordure de la piste que le Professeur a aménagée huit kilomètres plus haut, dans une montagne déserte. Il fait -25° ce soir-là et ma navette part aux alentours de minuit — puis à 2 et 4 heures du matin, car le village vient d’adopter le fuseau horaire de la vie de bohème. L’Echarde est la plus éloignée des métairies de Küstendorf. J’y arrive, unique passager, après plus d’une demi-heure de route sur la neige, sans rien voir à travers les vitres gelées. Sur un replat, le chauffeur s’arrête, se tourne vers moi et bougonne : « Je ne vais pas plus loin. Il ne vous reste que cinq minutes à pied. »

Me voici soudain dans Dracula : on me joue la scène du cocher terrorisé.

« A pied ? Mais de quel côté ? » La nuit était sans lune.

« Vous voyez la lueur, là-bas ? »

A bien regarder, il y avait une lueur parmi des sapins très hauts, en contrebas, et un sentier qui y menait. Mais la situer à cinq minutes…

« Je risquerais de ne plus pouvoir remonter. Vous êtes chez vous, de toute façon… » Et il disparut en faisant tousser son diesel.

Il ne me restait qu’à suivre le chemin sous une voûte plus sombre et des étoiles plus proches que je ne les avais jamais vues. Très vite, j’aperçus un chalet immense, aux toits multiples tombant en cascade. Je marchais dans une féerie. Dans un film.

Il m’a fallu quelques minutes, au réveil, pour comprendre où j’étais. Je doutais même de la manière dont j’étais arrivé dans cette chambrette qui sentait fort le pin. Je me rappelais une réception déserte où il m’avait fallu poireauter, un bar tous feux éteints où des silhouettes buvaient du whisky et se parlaient en russe, un abat-jour peint de scènes naïves au-dessus d’une couche austère… puis plus rien.

Rencontre sans mots

Je suis redescendu à pied. Deux heures de marche à travers un paysage immaculé et des mamelons blancs à perte de vue. M’accompagnait un silence si profond qu’il créait comme une dépression dans les oreilles. Le contraste était absolu avec les sensations de la veille. Une foule dense et attentive avait empli le cinéma pour la soirée inaugurale. Cela avait commencé par un spectacle techno-tzigane digne du Temps des Gitans, dont le niveau sonore vous déplaçait les entrailles. A la fin de la saynète, un troupeau d’oies fut lâché dans la salle, conformément au slogan de l’édition 2016 : « Les oies sauveront le cinéma ». Pourquoi les oies ? Demandez-le au patron, qui apparaît au même moment en tenue de cuisinier, une louche à la main. Tout était décontracté, « maison », familier, inattendu.

Je comptais rester deux ou trois jours, le temps d’enregistrer mon entretien. J’avais obtenu, via son épouse, la promesse de deux heures tranquilles pour une conversation générale débordant le strict cadre du Septième art. D’emblée, je me suis demandé où il trouverait une si longue plage de tranquillité dans ce maelström. Le Professeur n’étant pas disponible le premier jour, je me suis plongé dans le festival. La compétition portait sur les courts métrages de dix-sept jeunes cinéastes. L’Œuf d’Or a été décerné cette année au Hongrois David Borbas pour son film Wartburg. En marge des séances de concours, on pouvait y voir un bon choix de films actuels, ainsi qu’une rétrospective consacrée à Jacques Audiard. Les cinéastes présents, ainsi que le Professeur lui-même, échangeaient avec le public après chaque séance. A minuit, après les dernières projections, commençait la partie « musique » du festival. Se coucher avant quatre heures du matin était presque incongru.

Dans les intervalles, on pouvait tuer le temps dans les bars et pâtisseries du village, nager, se promener ou manger, à n’importe quelle heure et gratuitement, au restaurant central. Je ne tardai pas à rencontrer de vieilles connaissances et à m’en faire de nouvelles. J’ai enregistré à l’impromptu, autour d’un verre de vin, un entretien avec Jacques Audiard sur son impressionnant western de banlieue, Dheepan. J’ai rencontré l’étonnant chercheur Jean-François Noubel, avec qui j’ai passé quelques heures à discuter de la synchronicité et de l’inexistence du hasard.  Bu avec un jeune cinéaste japonais qui avait une descente de Slave. Mais ma rencontre avec le Professeur tardait. Tour à tour, il accueillait des invités, organisait des visites à Andrićgrad, résolvait des imprévus, déjeunait avec des sponsors. Je me suis aperçu que personne, pas même ses proches, ne connaissait l’agenda de ses journées. Par trois fois, nous nous sommes donné rendez-vous. Deux fois, nous dûmes renvoyer. La troisième, il s’effondra de fatigue après quelques phrases. Hormis les brèves déclarations de circonstance pour les télévisions locales, le Professeur n’a finalement accordé aucun entretien durant ce festival. Même une équipe de la TV russe qui avait fait le déplacement exprès est rentrée bredouille. Cinq jours durant, je l’ai vu survoler son festival d’un regard las et rentré, l’attention décidément rivée à des étapes ultérieures que lui seul connaissait.

Synchronicité ? Pressentant dès le début que l’opération serait aléatoire, j’ai ramassé tous les ouvrages du cinéaste traînant sur mon chemin — tous les établissements sont parsemés d’étagères de livres —, ainsi que ceux qui lui sont consacrés. J’ai marché, parlé, observé. Et j’ai conclu que cette incommunication elle-même avait sa place dans la stratégie générale du projet K. Plutôt que de me contenter de mots, elle m’obligeait à percevoir et interpréter les langages muets — ceux des actes et des formes — dont les lieux étaient surchargés. On pouvait entrer dans l’univers de K. par son œuvre cinématographique, du reste largement commentée. Mais ce n’était qu’un des portails. Les autres étaient là, sous mes yeux, mes pas et mes doigts. Ce séjour fait d’attente et d’imprévu m’a inspiré des réflexions sans fin sur le rapport entre rêve et volonté, entre art et réalité, entre les stratégies sociales et le respect de la juste voie que nous portons en nous. Et par-dessus tout, il m’a donné une idée de ce qu’est la vraie liberté, nue et sans entraves.

Topographie intérieure

Comme l’itinéraire du Petit Poucet, l’univers de Kusturica se dévoile à la manière d’un jeu de piste.

Si Bénarès est la plus ancienne des villes habitées, Drvengrad alias Mećavnik alias Küstendorf est l’une des plus récentes, mais presqu’aussi mystique. Elle se déploie autour d’une place pavée — la place Nikola Tesla — dominée par son église, de style typiquement vieux slave. L’église, bien que petite, est réelle, avec ses icônes et ses cierges perpétuellement allumés. A côté de l’église, une limousine soviétique des années 60, puis la maison du Professeur. Jusqu’il y a peu, une statue en bois grandeur nature de son ami Johnny Depp veillait sur la place. Elle est paraît-il en réfection.

Un degré plus bas : la prison municipale « Humanisme & Renaissance », qui est en réalité un cellier. Derrière les barreaux, pour l’éternité, grimacent les visages de George W. Bush et Javier Solana, larbin en chef de l’OTAN au temps du bombardement de la Serbie. A quelques pas de là, la Maison des Ecrivains, ornée d’un immense portrait de Dostoïevski. Le centre récréatif en contrebas porte le beau nom de Cour maudite, d’après la célèbre nouvelle d’Ivo Andrić. On mange au Visconti, on s’abreuve au Kapor Bar, hommage au merveilleux peintre, écrivain et humoriste Momo Kapor… La nourriture est entièrement locale. On ne trouve ni Coca-Cola ni un quelconque produit issu d’une multinationale.

* > « La nationalité est pour moi une culture. C’est pourquoi je fais mon mieux pour aider cette région à préserver son identité. Car l’identité, pour moi, c’est aussi la mémoire. L’uniformisation est si puissante dans le monde actuel et dispose d’outils si puissants que, sans de gros efforts, nous sommes perdus. Et je fais de mon mieux pour ne pas me perdre. » *

Après l’église, l’autre noyau du village est son cinéma, étonnamment vaste, dédié à Stanley Kubrick. Entre ces hauts lieux, des chalets qui eussent ravi les frères Grimm, tout en lambris et tavillons, entièrement peints de scènes naïves et gaies.

Drvengrad est l’hypostase d’un rêve démesuré. Un artiste visionnaire y a eu carte blanche pour matérialiser son univers intérieur. Le plan des lieux est le reflet exact de ses goûts et de ses passions. Rue Fellini, place Andréi Tarkovski, rue Bruce Lee, rue Jim Jarmush, Place Diego Armando Maradona, rue Jean Vigo, rue Che Guevara, place Novak Djoković… Pour découvrir le panthéon kusturitsien, il suffit de savoir lire le cyrillique. Il combine à parts égales le cinéma — populaire et d’avant-garde —, la littérature, les gloires nationales et les figures historiques de la résistance, socialiste et populaire. L’idée m’a effleuré que si Orwell avait vécu, et s’il avait connu l’univers slave, ses modèles eussent été à peu près les mêmes.

Une promenade dans Andrićgrad donnerait à peu près les mêmes résultats. Si le bois est ethno, la pierre est rétro, mais les hiérarchies demeurent : l’église et le cinéma d’abord. Puis la place Renaissance avec en son centre la sombre figure de bronze d’Ivo Andrić, l’аustère et véridique chroniqueur des gémissements balkaniques sous la férule ottomane. D’une mosaïque imposante, surplombant l’entrée du cinéma, nous dévisagent les assassins de François-Ferdinand, Gavrilo Princip en tête : l’organisation révolutionnaire Jeune Bosnie, moins un manifeste politique qu’un cri de vie et de liberté face à la rigidité morbide de la Monarchie expirante. « Nos ombres marcheront dans Vienne, erreront à la cour, effraieront ces Messieurs », dit la légende. En fait-il trop ? Dans la ville de bois avec ses couleurs criardes, dans la ville de pierres avec sa juxtaposition incongrue de styles et d’époques ? Kusturica fait de l’art populaire avec des yeux qui ont aspiré tout Fellini, tout Dovjenko, tout Eisenstein. Il refuse absolument la culture des castes.

> Au départ de tout, il y avait l’idée de construire une bourgade sur le modèle des premières communautés chrétiennes qui ont foiré à cause de la psychologie, car dans les espaces confinés, les gens commencent à se manger entre eux. Alors j’ai songé à faire passer le langage du cinéma dans l’architecture. J’ai imaginé une ville qui donne l’impression qu’on y a toujours vécu. Or, non. C’est comme une espèce de faux document borgésien. 

Racines

A une centaine de mètres au-dessus du portail, dans le hameau antérieur à la construction de Drvengrad, trône un chêne très ancien. Une plaque en marbre noir y est incrustée. On y lit : « Inscription des Jovičić — Depuis plus de trois siècles, il résiste à toutes les épreuves, et continue de rassembler, de protéger et de mettre en garde ses Jovičić. » Cela sonne médiéval, mais cela date de 2003, des premiers jours de l’utopie. Partout autour, le marcheur découvre de telles inscriptions mémoriales, ou de minuscules cimetières à deux ou trois tombes. Tout est stèle et mémoire, et tout est flambant neuf, comme si les décennies d’égarement moderniste du XXe siècle n’avaient pas existé.

La mémoire et la quête de racines est le mobile le plus profond de Kusturica. Il le livre dès le début de son autobiographie, Où suis-je dans cette histoire :

« Bien que je sois de ceux qui croient en l’oubli comme formule salutaire de survie, je veux me distancier des tendances actuelles à l’oubli. Aujourd’hui, la foule s’aligne sur les poulets et n’a de mémoire que jusqu’au prochain repas. Du fait, surtout, que l’oubli est une fonction de la théorie de la « fin de l’histoire », qui a submergé le monde dans les années quatre-vingt-dix du siècle dernier. Les tambours du capitalisme libéral nous ont ainsi suggéré d’abandonner la foi dans la culture et l’identité au profit du déferlement de la révolution technologique censée gérer tous les aspects de notre existence et de faire du marché le régulateur de nos processus vitaux. »

La quête mémorielle, chez lui, est à la fois spirituelle, artistique et politique. Les trois aspects sont inextricables. Sa conversion à l’orthodoxie n’était pas, il le souligne, un mouvement de foi, mais une affaire d’identité, de « retour au bercail ». Une grande partie des musulmans de Bosnie se rappellent — ou préfèrent pas se rappeler — qu’ils furent chrétiens. Beaucoup de familles connaissent encore le nom de leur saint patron. Et nul n’a d’illusions sur motif de la conversion : survivre ! Survivre à la charia, au devchirmé, à l’infâme condition de dhimmi. Mais les occasions de retraverser le gué sont rares et impliquent un courage dont peu sont capables. Pour Kusturica, cela se traduit par l’exil à vie de sa ville natale et des insultes et menaces de mort récurrentes.

 > Mon père était athée et s’était toujours déclaré serbe. Bon, nous avons peut-être été musulmans pendant 250 ans, mais nous étions orthodoxes auparavant, et profondément Serbes au-dedans de nous, et la religion ne peut rien y changer. Nous ne sommes devenus musulmans que pour survivre aux Turcs.

Kusturica se revendique un grand maître ès-cinéma, et un film qui a tout déclenché : Fellini et son Amarcord.

Esthétique de la mémoire ! Il parle plus volontiers encore de ses influences littéraires. Ici, la figure immense d’Ivo Andrić surplombe tout. Le diplomate froid et prudent qui traversa tous les régimes et décrocha le Nobel, avait été comme lui partisan de la Jeune Bosnie. Mieux que partisan : membre ! Comme lui, il avait rejoint la matrice nationale, lui le catholique éduqué dans les jésuitières de Zagreb et de Vienne. Pour éviter tout malentendu, il s’était rattaché par testament à la littérature serbe. Comme le fit l’autre grand écrivain bosniaque, côté musulman : Meša Selimović, l’auteur du génial roman Le Derviche et la Mort. Ce substrat ethnique et archaïque, areligieux et apolitique, c’était ce que le gestell politique moderne avait essayé d’occulter. C’est l’infra-identité non manipulable qui sourd des stèles séculaires, des vieux alphabets, des motifs folkloriques, des contes anciens. Au temps de ingénierie des consciences et des hologrammes identitaires, c’était — hormis la famille, qu’il met au-dessus de tout — l’ultime paille à quoi se raccrocher.

Je n’ai pas rejoint le camp adverse. Je suis allé du côté où je pouvais le plus aisément m’identifier. C’était mon refuge, et je n’en avais pas trouvé de meilleur dans la décomposition générale. Cette église que j’ai construite ici, je la conçois comme une partie de cette culture-là. Mon rapport à ces choses est un rapport à une tradition qu’on doit respecter. Qu’est-ce qu’une ville sans église?

L’anti-Guernica

Kusturica a manqué l’occasion de produire son Guernica. Le film qui occuperait dans le cinéma la place qu’occupe le tableau de Picasso dans l’art et l’histoire du XXe siècle. Le film qui le classerait aux côtés du Spielberg de La liste Schindler, du Polanski du Pianiste, ou (pour le monde russe) du Mikhalkov du Barbier de Sibérie. L’alliance entre un grand sujet, une grande exécution et une cascade de grands et nobles sentiments. L’œuvre dont les copies orneraient les halls des institutions internationales. Le chef-d’œuvre officiel qui figerait sous un même passe-partout un drame universel avec les émotions obligatoires qui l’accompagnent. L’entrée dans l’Empyrée des intouchables.

Il l’avait pourtant à portée de main. Il lui eût suffi, dans les années 1990, de ne pas répudier Sarajevo, mais de lui consacrer un drame émouvant. Le siège sans fin. Les partages absurdes. Les amours par-delà le fossé religieux… Tant de petits Clayderman du cinéma s’y sont essayés jusqu’à l’épuisement, lui n’avait même pas d’effort à faire. Au lieu de cela, il a fait financer par les ministères de Milošević une histoire sardonique de la Yougoslavie. Qui commence, en images d’archives, par l’acclamation des Allemands en Croatie et l’entrée des mêmes dans Belgrade ravagée, déserte et en deuil. Le contrepied diamétral des thèses de l’époque, identifiant les Serbes aux nazis par un vertigineux renversement historique. C’était Underground, le film qu’Alain Finkielkraut condamna sans même l’avoir vu. Trois heures de fumée et de sang pour finir par une noce onirique. La deuxième Palme d’Or pour le dissident le plus effronté du cinéma, alors que les décombres fument encore, en 1995 ! Et une polémique monstre dans le mandarinat français. Les censeurs ne savaient pas encore que leurs vertueux rugissements entreraient dans l’histoire, mais comme des braiments d’ânes devant un tableau de maître.

Où en serait-il aujourd’hui si son film avait été produit par le camp du Bien ?

Mais arrêtons-nous là : Kustu a bien tourné un Guernica. Son court métrage de fin d’études, en 1978. C’est l’histoire d’un enfant qui prend conscience de sa judéité au moment où les Allemands lui imposent le brassard jaune. Prémonition ou synchronicité : ce gosse, c’est lui-même, Emir, découvrant son identité réelle au moment où le monde entier la montre du doigt. Comprenant que des partages attisés de l’extérieur, pour des motifs qui « nous » dépassent, vont définitivement briser la fragile, mais précieuse idylle yougoslave.

> Le monde, ce n’est pas ce qui se voit. Le monde est derrière ce qui se voit. Il faudrait que je sois totalement idiot pour croire qu’on a été bombardé seulement à cause de Milošević. Que les corporations qui fabriquent des bombes pour démolir l’idée de la civilisation des ponts d’Ivo Andrić, et qui détruisent ces ponts, le font uniquement à cause d’un certain Milošević. Ce n’était pas à cause de lui. C’était parce qu’ils voulaient passer en force. Et puis, l’autre soir à la télé, je les ai vus reconstruire ces mêmes ponts…

Le Sarajevo des années 90 est la capitale mondiale des pleureuses. A ses yeux, pourtant, ce n’est que mensonge, falsification, fanatisme et kitsch. Il le voit d’autant mieux qu’il connaît et incarne mieux que quiconque l’esprit de Sarajevo. Il consigne dans ses mémoires un entretien avec Izetbegović, lе chef d’Etat fondamentaliste auteur de la Déclaration islamique et ami de BHL, qui avait essayé de le gagner à sa cause. Pour toute réponse, il se rappelle le fils du président, Bakir, son camarade d’école, rejetant avec dégoût la saucisse du hot-dog en un temps où nul ne songeait plus aux interdits surannés du halal. Les Occidentaux qui soutenaient cette régression avaient-ils seulement l’idée du djinn qu’ils étaient en train de libérer de sa bouteille ?

Il serait amusant de soumettre Underground à ses détracteurs vingt ans plus tard et de leur demander d’en résumer le message. Le cinéma de K, comme toute son œuvre, témoigne d’une posture, mais ne délivre aucun concept politique. Son péché n’était pas d’avoir produit de la propagande, mais bien de s’en être abstenu, de n’avoir pas voulu contribuer à la propagande obligatoire et sous-jacente qui imprégnait tout l’espace culturel au temps de la guerre yougoslave. Combien de films, de romans, de reportages vantés et primés à l’époque seraient encore lisibles aujourd’hui ? Les carrosses du cerveaulavage médiatique redeviennent des citrouilles sitôt que les projecteurs s’éteignent.

La mort n’est qu’une rumeur sans fondement

En 1991, l’année où la Yougoslavie éclatait, Theodore Roszak, le père de la contre-culture, publiait un immense thriller qui était en même temps un essai ésotérique et une théologie de la lumière grésillante des salles obscures : Flicker (Le scintillement), dont le titre fut vulgairement traduit par « La conspiration des ténèbres ». Il me revenait sans cesse à l’esprit, à Küstendorf, et je ne savais pourquoi. Puis la raison m’a frappé. La trame de Flicker reposait sur l’idée qu’une secte cathare aurait réussi à truffer le cinéma de messages subliminaux inspirant le dégoût de la vie et préparant l’humanité à sa destruction finale, seul moyen de la soustraire à ce monde tombé sous l’empire du Mal. Le maître d’œuvre de l’hypnose de masse, dans le roman, était un cinéaste émigré d’origine allemande au destin marqué par la poisse. Max Castle, génie incompris, avait fini dans la série B avait de disparaître mystérieusement. Ce Max-là était le double négatif de Kusturica, et le cinéma de Kusturica était le parfait contre-feu à la subversion cathare.

Max Castle faisait de la série B pour vous dégoûter de la vie. Kusturica fait de la série A pour célébrer la vie coûte que coûte.

Le message de Kusturica, du premier au dernier de ses films, est un chant de vie. Dans Te souviens-tu de Dolly Bell ? *, un ado émouvant traverse les turpitudes de la vie de province en se répétant le mantra du docteur Coué. Dans *La vie est un miracle ou Promets-moi, les fusillades jubilatoires ressemblent à la pétarade de joie des mariages balkaniques. Au plus profond de la tragédie, les oies volent en tous sens, les mariées flottent dans les airs, les hommes cassent des verres. Dans Chat noir chat blanc, même un macchabée glissant de son bloc de glace finit par contribuer à cette forme de déchaînement allègre que désigne le terme intraduisible d’urnebes.

C’est ici que les fragments éparpillés sur ses traces finissent par composer un tableau cohérent. Les oies caquetantes ne sauvent pas seulement le cinéma, mais la vie elle-même.

Durant toute sa vie, Emir Kusturica a brûlé ses bateaux, remis en jeu ses acquis, défendu ses choix avec un rare courage physique et moral. Loin de l’enfoncer, sa témérité l’a élevé au-dessus de la mêlée. Il est l’adversaire le plus ardent de l’OTAN, de l’UE et de l’ultralibéralisme, pourtant les collabos en place ne peuvent se permettre de rompre avec lui. Il a pris le risque de se rallier à la Serbie, pourtant les Serbes attendent encore le grand film patriotique qui serait son renvoi d’ascenseur à la mère patrie. Il n’en a cure : il continue de filmer des Gitans et des marginaux.

Or les Gitans de Kusturica ne sont pas une marotte ethnographique. Ni même une démagogie. Ils sont l’incarnation du mouvement, de l’insoumission, de la liberté. Ils sont les gardiens du flamenco, cet art qui n’est art que quand il est aussi tragique et sanglant que la vie même. Ils le protègent de la complaisance, de la révérence et du faux. Leur duende — le démon créateur — est le sien.

Drvengrad incarne l’idée d’une ville perdue, non architecturalement, car Sarajevo n’est pas perdue architecturalement, elle est perdue en tant qu’idée. Puisque je ne crois pas à la démocratie, j’aime me dire en plaisantant: puisque j’ai ma ville à moi, je peux en choisir les habitants.

A soixante ans passés, Kusturica en a vu et connu davantage que quiconque issu de son coin d’Europe ne pouvait rêver de voir et de connaître. Rien, pourtant, n’a ébranlé sa liberté intérieure. Ses entreprises ont remué de folles sommes d’argent, mais l’argent n’est jamais un sujet. Il est parfaitement égal avec tout le monde. Quand Poutine l’assied à la place d’honneur, il bavarde avec lui comme avec un forestier de sa Montagne Trempée. Il prend ce que les pouvoirs lui donnent, mais ne leur rend aucune courbette. Il exaspère ses producteurs, ne flatte personne, éconduit ses admirateurs, déroute et déçoit ses soutiens à l’Ouest. C’est un nomade de la vie. A peine a-t-il bâti une cité à son goût qu’il en construit une autre ou repart en tournée. Il s’est affranchi du star-system, des Etats, des grandes villes et même de la tyrannie du goût. Les milliers de jeunes gens qui l’approchent chaque année à cause du cinéma repartent vaccinés contre les faux-semblants dans toutes les sphères de la vie, contaminés par un humour si diffus qu’il en devient la tonalité même de l’existence.

Emir/Nemanja Kusturica a fait de l’exploit sa vie ordinaire. En témoignent les perles laissées sur sa route, dans la pellicule, le papier, le bois ou la pierre. En témoigne son utopie réalisée et le grand air de nonchalance et de subversion qu’elle fait flotter sur une époque contractée. Il est inébranlable comme celui qui est déjà arrivé. Sa vie, comme disait Carlyle du héros en tant qu’homme de lettres, « est un morceau du cœur éternel de la Nature elle-même ».

His life, as we said before, is a piece of the everlasting heart of Nature herself

Slobodan Despot | Antipresse N° 34 | 24.7.2016

*Version intégrale dans le magazine (avec photos) en pdf

Source: http://www.antipresse.net/

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