La définition de l’Urban Dictionary du mot néocon est : « Des paniers-percés doublés de fous criminels qui croient aux massacres de gens basanés pour instaurer un nouvel ordre mondial. Un gouvernement orwellien, des dépenses pharaoniques et des tonnes de bombes massacrant des dizaines de milliers de gens à travers la planète. Prenez les pires aspects des progressistes de gauche et des conservateurs de droite, combinez-les et vous avez un néocon ».

C’est bien dans ce sens que Caitlin Johnstone l’entend.

Mais, direz-vous, l’article ne concerne que les USA, où les divisions et les tensions ont été chauffées à blanc par l’élection du « nazi » Trump et les allégations « d’ingérences russes » dans le processus électoral ; mais en France, nous avons une version plus discrète de la russophobie des USA, qui ne sert qu’à perpétuer une Guerre froide très profitable pour le complexe militaro-industriel du pays et les fonds d’investissements spéculatifs – un fait à peine masqué par des affirmations vertueuses de volontés interventionnistes « humanitaires ». Outre-Atlantique, cette russophobie est en train de virer à une véritable épidémie de psychoses paranoïaques – d’où il ressort qu’une propagande soutenue, démagogique, lancinante, haineuse, a pour effet de désaxer ceux qui y croient.

Prenons garde de ne pas tomber dans le même panneau.

« Littéralement » est l’un des mots les plus galvaudés de la langue anglaise actuelle, mais ce n’est pas le cas du titre de cet article. Je n’affirme pas que les progressistes pro-élites démocrates sont des néocons au figuré, et je n’affirme pas que ce sont des sortes-d’espèces-de-types-de-quelque-chose-qui ressemble à des néocons. Je dis littéralement parce que le Parti démocrate est aujourd’hui littéralement un parti impérialiste néocon sur tous les sujets importants.

Au moment où j’écris ceci, la dénommée « Marche pour la Vérité » a eu lieu, une manifestation à travers laquelle les gauchistes centristes dominants tentaient d’utiliser l’impopularité de Trump à gauche pour embarquer les vrais gauchistes dans leur théorie du complot du ‘Russiagate’. Le but proclamé de ces manifestations est d’attirer l’attention sur leur exigence d’une enquête sur la possibilité d’une collusion de Trump avec la Russie pour gagner les élections de 2016, mais la façon dont ils se proposent d’attirer encore plus d’attention sur quelque chose qui obtient déjà une couverture non-stop, dans tous les médias, tous les jours de la putain de semaine, n’a pas été éclairci. J’ai entendu des spéculations selon lesquelles leurs exigences comprennent l’extension des talks-show télévisés les plus russophobes à six heures par jour, et l’ajout d’un huitième jour à la semaine pour encore plus de couverture #TrumpRussie.

Pendant que ces braves guerriers de la McRésistance alliée aux néocons officiels contre Trump mettaient leurs bonnets roses féministes en forme de sexe féminin et se préparaient à projeter leurs blessures narcissiques sur un pays lointain auquel ils n’avaient pas prêté la moindre attention jusqu’à l’année dernière, je me suis souvenue d’un article intéressant du journaliste primé Robert Parry, dont le titre était « Les Kagan sont de retour, guerres à suivre ». L’article de Parry détaille la façon dont la plupart des membres de la « famille royale néocon » des Kagan se sont détachés de leurs alliés traditionnels du Parti républicain, pendant que Trump les abattait un à un au cours de la campagne des primaires de droite, et se sont alignés avec Hillary Clinton et les faucons de guerre  de la gauche centriste démocrate, dont les buts s’alignaient magnifiquement avec les leurs. Ces élites de think tank néocons étaient déjà en train d’ajuster leur idéologie omnicide à une collaboration pleine et entière avec Clinton, et de conspirer pour attirer la base électorale de la gauche dans la nasse de leur politique étrangère néoconservatrice, une fois que Clinton et Trump auraient émergé comme seuls candidats restant en lice.

Les bonnets roses en forme de sexe féminin des guerrières de la McRésistance féministe. (Le rose ne se référant qu’à des blanches, les activistes afro-américaines des droits civiques des noirs ont très peu apprécié.)

Parry écrit :

« Avec Trump à la Maison-Blanche, la politique étrangère officielle de Washington, dominée par les néocons, était désolée mais loin d’être à court de ressources. Les démocrates et les progressistes qui haïssaient tellement Trump qu’ils étaient prêts à ramasser le drapeau tombé de Victoria Nuland [1] dans sa Nouvelle Guerre froide contre la Russie leur ont envoyé une bouée de sauvetage. Dans le cadre de leur complot pour écarter Trump du pouvoir, les démocrates et les progressistes ont soutenu des allégations infondées selon lesquelles la Russie se serait entendue avec l’équipe Trump pour truquer la présidentielle américaine. Saviez-vous que le néoconservatisme est né au sein du Parti démocrate ? De plus, saviez-vous que l’une des positions principales des premiers néoconservateurs avait été de demander une politique anti-détente encore plus dure envers la Russie ? Ces gens avaient été de gauche, puis, mal à l’aise face à l’influence du mouvement hippie à gauche de l’échiquier politique et de leur rhétorique anti-anti-Union Soviétique, ils se sont retrouvés à passer de plus en plus à droite, jusqu’à se faire étiqueter « néoconservateurs » par leurs pairs précédents. « Néo » signifie nouveau ; ils sont appelés de cette façon parce qu’ils n’ont pas toujours alignés avec la droite. »

Ainsi, tout ce qui s’est produit est que les néocons ont réintégré leurs anciennes pénates. Cette idéologie interventionniste russophobe s’était insérée dans le Parti républicain au cours des années 70 et 80. Aujourd’hui, elle est presque entièrement revenue en arrière et a réussi, on ne sait trop comment, à infecter la majorité du Parti démocrate.

Avez-vous déjà eu envie de vomir parce qu’un de vos amis gauchistes vous disait quelque chose comme « Incroyable ! Je ne pensais pas qu’un jour, je serais d’accord avec Dick Cheney, [2] mais là, ce qu’il dit tient vraiment debout » ou « c’est vraiment bien que nous soyons enfin capables de nous unir et de nous mettre d’accord sur quelques sujets avec des gens comme John McCain et Lindsey Graham. » [3] Ils agissent comme si c’était une sorte d’idéologie transcendante et unificatrice contre le Mal, mais rien ne peut être plus éloigne de la réalité : de fait, dernièrement, ils se retrouvent à être d’accord avec les néocons parce qu’ils sont eux-mêmes devenus des néocons. Ils partagent leur idéologie, et ils sont devenus le mal.

Les électeurs de gauche centriste sont aujourd’hui littéralement des néocons. Leur politique intérieure « socialement libérale, fiscalement modérée » est quasiment l’identique de la politique intérieure « modérément conservatrice » que les néocons républicains soutiennent depuis toujours, et la politique étrangère qu’ils ont été poussés à adopter ne peut pas être plus néoconservatrice. Leur approbation du changement de régime « humanitaire » en Syrie, leur escalade inepte contre une super-puissance nucléaire, la Russie, tout en applaudissant à tout rompre Hillary Clinton et d’autres démocrates de haut rang, signifie qu’il n’y a plus de raison de ne pas appeler ces gens par leur véritable nom.

Il y a un terme, « néolibéraux » très employé par la vraie gauche pour caractériser, dans un sens péjoratif, les gens de gauche centriste, mais il manque sa cible parce qu’il ne désigne pas avec assez de précision la maladie dont nous tentons de nous purger. Le néolibéralisme est une école de pensée économique pleinement soutenue par les deux partis majoritaires. Ainsi, bien qu’il soit techniquement correct d’appeler Clinton et Obama des néolibéraux, il est également correct d’appliquer cette étiquette à Donald Trump. La gauche centriste de gouvernement peut bien être néolibérale, elle n’en est pas moins également néocon, et à mon sens, c’est l’idéologie la plus importante aujourd’hui puisque, comme l’a très justement noté Paul Craig Roberts, les néconservateurs entretiennent « une idéologie de suprématie mondiale » qui en fait « l’idéologie la plus dangereuse qui ait jamais existé ».

On ne peut pas faire plus dangereux que hausser le ton face à une super-puissance nucléaire, et cette ineptie du Russiagate a été utilisée pour engendrer l’adhésion de la population à un renforcement de la présence militaire des USA en Syrie et au long de la frontière russe, aussi bien que pour une guerre par procuration en Ukraine ; et dans chacun des ces conflits, il y a des millions de rouages minuscules qui pourraient aller de travers à chaque minute, et mener à quelque chose d’horrifiant. Il est très probable que nous aurons encore une autre attaque au gaz sarin en Syrie, dont l’OTAN dit déjà qu’elle signalera le lancement d’une intervention militaire d’ampleur en Syrie, et nous avons de nombreuses raisons de penser que, non seulement l’attaque au sarin d’avril dernier était un attentat sous faux drapeau perpétré par d’autres que le gouvernement Assad, mais aussi que celle de 2013 était du même calibre. L’armée russe continue ses actions en Syrie, dans le but de préserver la souveraineté du pays. La réponse correcte à ces idioties du Russiagate et de l’anti-russisme est « je ne ne supporte plus votre propagande néocon ». Le ciel est bleu, un chat est un chat, et la gauche centriste est néocon. Appelons-les par leurs noms et stoppons-les. Nous devons trouver le moyen de purger le monde de ce virus toxique une fois pour toutes.

Par Caitlin Johnstone
Paru sur ExtraNewsfeed sous le titre Clinton Democrats Are Literally Neocons

Traduction Entelekheia

Notes de la traduction :

[1] En 2014, Victoria Nuland, femme du néocon Robert Kagan et à l’époque assistante Secrétaire d’État des USA, s’était signalée par son soutien ouvert au Maïdan, au coup d’État contre le président pro-russe Ianoukovytch et à la junte néo-nazie de Porochenko. Deux articles du journaliste Prix Pulitzer Robert Parry (en anglais) :Un business familial de guerres perpétuelles (A family business of perpetual war)
https://consortiumnews.com/2015/03/20/a-family-business-of-perpetual-war/

Le gâchis causé par Nuland (The Mess that Nuland Made)
https://consortiumnews.com/2015/07/13/the-mess-that-nuland-made/

[2] Vice-président sous Gorge W. Bush, Dick Cheney était l’un des principaux soutiens à la guerre d’Irak, et avait sciemment manipulé les rapports des agences de renseignement pour pouvoir invoquer les soi-disant « armes de destruction massive » détenues par Saddam Hussein.
https://www.theatlantic.com/politics/archive/2011/08/remembering-why-americans-loathe-dick-cheney/244306/

[3] John « Mad » McCain et Lindsey Graham sont les deux pires va-t-en guerre du Congrès des USA. Tout prétexte leur est bon pour exiger des interventions militaires, même illégales.
https://www.thenewamerican.com/reviews/opinion/item/22781-neocon-lindsey-graham-calls-for-bypassing-the-constitution

Illustrations: entelekheia
 Source: http://www.entelekheia.fr/electeurs-dhillary-clinton-litteralement-neocons/
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